II. — Chronicques gargantuines
Le Prologue du Pantagruel débute par l'éloge des Grandes et inestimables Clironicques de l'énorme géant Gargantua, « dont il a esté plus vendu par les imprimeurs en deux mois qu'il en sera acheté de Bibles de neuf ans ».
C'est là un des livrets populaires que Rabelais a mis à contribution pour son roman. Nous avons déjà montré le parti qu'il en a tiré (2). Quant à la Chronicque gargantuine, elle n'est pas sortie du domaine du colportage, grâce à une rédaction du xvii^ siècle. Une édition réduite, datant de 1700, a toujours fait partie de la Bibliothèque bleue (3).
Le nombre de ces livrets se multiplia avec la diffusion de l'imprimerie et le goût de lecture croissant des masses. Le Disciple de Pantagruel {\ 538), composition de facture populaire qui n'a de rabelaisien que le titre, eut de nombreuses éditions et fut également utilisé par notre auteur pour ses derniers livres.
De plus, comme le montre le titre de cet opuscule même, le premier livre de Pantagruel devint lui-même un livret populaire, qui, dès son apparition, figure dans le catalogue d'un bourgeois parisien de 1533.
Gargantua, lui aussi, ne jouit pas d'une moindre popularité. Antoine du Saix y fait allusion en 1545, en le plaçant en tête d'autres héros de légendes populaires :
Ce bidauty comme son synonyme bidouard, désigne le cheval qui trotte et le membre viril (cf. chevaucher).
(i) Ed. Mabille, Choix de Farces, t. II, p. 211.
(î) Voy. ci-dessus, p. 241 à 248.
(3) Al. Assier, La Bibliothèque bleue depuis Jean Oudot /«' jusqu'à M. Baudot (1600- iSG3), Paris, 1874. — Le «Catalogue delà Bibliothèque bleue » (1711-1742), à Troyes, renferme des volumes in-4" (Les Quatre fils Aymon, Galien Restaure, Valentin et Orson, Histoire de Mélusine, Robert le Diable, Gargantua) et des volumes in-iG (La Vie de sainte Marguerite). Voy. spécialement un article de Louis Morin, « Les éditions troyennes de Rabelais » (dans Rev. Et. Kab, t. VII, p. 29 à 47).
Dieu sçait comment vous verrez lors galler Gargantua, Mouschillon, Barberousse (i).
Son nom devint synonyme d'histoire romanesque et le voyageur André Thevet, dans sa Cosmographie Universelle de 1575, parlant des traditions orientales sur les miracles de Mahomet, les compare à des Contes de Gargantua. Voici ce curieux passage (t. I, fol. 158): « Dieu sçait les histoires que les Chrestiens Levantins racontent des prouesses et miracles qu'il a faicts [Mahomet] en son temps : qui meriteroient à la vérité estre descrits, pour faire rire, et donner plaisir aux lecteurs, aussi bien que les fables des Histoires tragiques (2), ou Contes de Gargantua ».