‹ La langue de RabelaisChapitre 147 sur 218 · Livre Cinquième · texte numérisé non relu

Livre Cinquième

Les proverbes sont copieusement représentés dans le roman de Rabelais, qui a puisé à pleines mains dans l'Antiquité, dans le Moyen Age et dans sa propre expérience. En groupant ces données éparses dans son œuvre, on obtient un tableau unique de la sagesse populaire, tout à la fois vaste, curieux et pittoresque. Ces proverbes, par le cadre où ils figurent, acquièrent un relief inattendu et accusent ainc^i fortement le réalisme des personnages qui les débitent.

Ils rappellent de loin les nombreux dictons vulgaires, dont s'émaille le Don Quichotte de Cervantes et qui sortent habituellement de la bouche du malicieux Sancho Panza. Mais il arrive souvent au héros lui-même de citer maint proverbe, en alléguant qu'il n'y en a pas qui ne soit vrai (i) : no ay refran qui

(i) Cf. Mistral. Miréio, chant II, v. 217 : Prouverbs, dis moun paire, es toujour vertadié (Proverbe, dit mon père, est toujours véridique).

L'ancien français envisage le proverbe sous un autre rapport, celui de l'enseignement, d'oîi son nom de reprovicr, qui signifie proprement blâme ou reproche :

Vilains qui est cortois, c'est raige.

Ce oï dire en reprovier.

Que l'en ne puet fcre cspervier En nule guise d'un busart.

(Roynan de la Rose, éd. Fr. Michel, y. 37 ii)

C'est-à-dire : « Vilain qui est courtois, c'est folie. J'ai entendu dire en proverbe qu'on ne peut faire un épervier d'un busard a.

îie sea verdadero. Le passage où le chevalier de la Manche et son écuyer donnent tour à tour leur avis à ce sujet, est un des plus savoureux de cette immortelle épopée (i).

Par la variété infinie qu'il a su leur donner et par le souci constant de la réalité dont il les a imprégnés, Rabelais rachète la banalité de certains dictons et relève la saveur des autres par l'originalité, le piquant, l'humour.

Cette parémiologie rabelaisienne résume, à elle seule, les sources multiples, qui ont alimenté la parémiologie française tout entière. La science livresque de l'auteur s'y marie heureusement avec la pratique de la vie ; le caractère d'universalité qui distingue son œuvre, s'y retrouve aussi complet que possible.

Nous allons passer en revue les diverses sources où Rabelais a puisé tour à tour. En négligeant pour le moment les emprunts qu'il a faits aux œuvres des âges précédents (2), nous ne retiendrons ici que les acquisitions de sa propre expérience (3).

Les proverbes de Rabelais se distinguent par une forte originalité de ceux de ses devanciers, Chrestiende Troyes, par exemple ou Guillaume Deschamps, Michel Menot (4) ou Cilvin (5).

(i) Don Quichotte, II» partie, ch. xliii.

(2) Voy., à ce sujet, l'Appendice E: Sources livresques.

(3) Dans la prolixe Histoire des Proverbes d'E. de Méry (1829), le nom de Rabelais est complètement absent. L'auteur y passe des œuvres de Cicéron aux pensées de Montaigne et de Charron.

Le premier qui ait réuni et expliqué des proverbes de notre auteur est De l'Aulnaye, dans ses « Rabelœsiana » {Œuvres de Rabelais, 3* éd., p. 602 à 6G0).

La liste des proverbes rabelaisiens que cite Leroux de Lincy, dans son précieux Livre des Proverbes (2® éd. iSSq, 2 vol.), est importante: « J'ai recueilli avec beaucoup de soin, nous dit l'auteur (t. I, p. xli), tous les proverbes que Rabelais a cités ; le nombre dépasse trois cents... ». La cueillette peut facilement être augmentée, mais l'auteur attribue parfois à Rabelais des proverbes tju'il n'a jamais employés. A propos de : « Tousjours souvient à Robin de ses flûtes », de Lincy remarque (1. II, p. Gi) : « Rabelais a employé ce proverbe ». C'est en réalité du Fail, et non pas Rabelais, qui s'en sert.

(4) Voy. Joseph Nève, « Proverbes dans Michel Menot » {Rev. du XVI^ siècle, t. VII, p. 98 à 122): nombre de proverbes communs, mais aucun qui rappelle Rabelais.

(5) Edm. Muguet, « La langue familière chez Calvin » (Revue d'hist. litt. de la France, t. XXIII, 191G, p. 27 à Sz. Cf. p. 5i: « Calvin a

Ils offrent par contre des points de contact avec les recueils indigènes antérieurs — Proverbes du cLlain, Prooei'bes vulgaires, Prooerbes communs — du xiii'' au xv" siècle, preuve évidente que leur auteur a puisé dans les milieux populaires, dont ces recueils sont eux-mêmes les remets successifs.

A ce fond général, il a ajouté les observations de sa propre expérience et en premier lieu les souvenirs de ses années de moi nage.

Le souci de la vie réelle est donc aussi manifeste ici que dans tout le roman.

Cette parémiologie rabelaisienne est d'une richesse unique, et, pour l'apprécier à sa juste valeur, quelques points de repère sont indispensables. Mais avant de procéder au groupement systématique de ces matériaux, essayons d'éclaircir tout d'abord certaines questions préliminaires qui s'y rattachent.

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