VIII. — Une bibliothèque bourgeoise
Les Mémoires de la Société d'histoire de Paris ont récemment publié l'inventaire des livres que Jacques le Gros, Parisien, possédait en 1533. On y lit au n*^ 65, Pantagruel, dont la vogue commençait déjà et qu'on trouve ici mentionné pour la première fois. Il constitue, avec Guillaume Coquillart et les Illustrations de Gaule, la partie littéraire du répertoire.
La liste énumère ensuite la plupart des anciens romans de chevalerie, devenus plus tard livres de colportage,, et dont il suffira de citer ceux qu'on lit dans Gargantua et Pantagruel (t. xxxiii, p. 296) :
Les six volumes de Perceforest reliez en III livres. Le I*"" et le 11^ Lancelot du Lac.
Saint Graal. Le llle vol. Merlin.
Les IV fîlz Aymon et Oger.
Perceval,
Doolin et Fierabras.
Arthus de Bretagne.
Jehan de Paris.
Geoffroy Grant Dent.
Un grand volume de Melusine.
Huon de Bordeaux.
N" 79 Godefroy de Bouillon.
Ajoutons n^ 29, Mandeville et Merveilles du monde, et n°62, Ulespiegle, livret populaire qui a fait fortune, en léguant à la langue dès le xvi® siècle le mot espiègle, par allusion aux tours d'adresse du héros (i).
La première rédaction imprimée est de 15 19, suivie en 1532 de la version française, que Jacques le Gros s'était empressé
(1) Antoine Oudin l'explique ainsi dans ses Curiosité^ (1640): « Un espiègle, c'est-à-dire un rusé. Ce mot est corrompu de l'allemand Euletispiegel, qui signifie le miroir des hiboux ou des songeurs ».
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d'acquérir pour sa bibliothèque dès son apparition, en même temps que Pantagruel.
Nous venons de dresser l'inventaire des richesses traditionnelles éparses dans le roman de Rabelais. Il faudrait }'• ajouter les autres traits de psychologie populaire proprement dite — images et comparaisons, serments et jurons — que nous étudierons dans des sections spéciales, ces éléments étant intimement mêlés à la personnalité de l'écrivain. Mais quand on les voit réunis, ces laits d'ordre traditionnel constituent un ensemble considérable et unique dans son genre. Les autres écrivains du xvi* siècle, du Fail notamment, fournissent certains renseignements complémentaires, mais l'essentiel est déjà consigné chez Rabelais.
Pour tout ce qui touche aux moines — croyances, superstitions, dictons — il nous offre un relevé complet et définitif, l'affaiblissement progressif du monachisme ayant entraîné la disparition presque intégrale de ces souvenirs du passé.
La plupart des coutumes, également, que Rabelais mentionne ne se trouvent que chez lui — tel par exemple le curieux rite militaire des Suisses et des Lansquenets qui, avant de charger l'ennerrii , baisaient la terre, symbole d'absolue soumission aux décrets de la Providence — dont il nous offre les premiers textes, les témoignages correspondants des historiens étant tous postérieurs.
lîlnfin, le domaine des superstitions dans leurs rapports avec les hommes, les animaux, les plantes, les choses, est presque au complet dans le roman rabelaisien. Certaines branches du traditionnisme — jeux, proverbes, jurons — y sont si copieusement représentées qu'on peut en faire le tour et suivre leur développement progressif.
Mais tout en puisant à pleines mains dans l'immense trésor populaire de son temps, Rabelais a su rester lui-même. Ces faits traditionnels portent les mêmes caractères d'originalité et d'universalité qui distinguent son œuvre tout entière.