VI. — Historique
Rabelais a puisé t )ur à tour dans le trésor de la sagesse antique et médiévale, dans la vie cléricale et monastique, et surtout dans la littérature orale proprement dite. Nous allons aborder ses emprunts à cette dernière source, qui seule est restée vivante et intarissable.
Les proverbes sont familiers aux plus anciens monuments de la langue. Les chansons de geste n'en sont pas dépourvues (i) ; on en trouve dans les fabliaux (2), dans l'ancien théâtre (3). Ils abondent au xiv' siècle dans Deschamps et ses contemporains (4). Pendant les xiv^ et xv' siècles, les poètes (5) terminent souvent leurs strophes par un proverbe et ce procédé est encore suivi par Charles d'Orléans. Mais là, comme ailleurs, il s'agit de sentences plutôt que de proverbes proprement dits. Il faut arrivera
(i) Voy. ces deux dissertations: Kadier, Sprichwortcr und Senten^en der aUfranjostsclien Artus-und Abenteuerruniane, Marbourg, i883. — Ebert, Die Sprichw irter dur altfran^ôsischen Karlscpcn, Marbourg, 1S84.
(2) Cf. deux programmes de Loth, Greiffenberg, iSgS-iSgô.
(3) Wandelt, Sprichwortcr und Senten-^cn d^s allfranp>sischen Drainas (i 100-1400), Marbourg, 1887. — l.es Mystères et les Karces n'ont pas encore été explorés sous ce rapport. Nous en avons tenu compte dans cette étude.
(4) Voy., à ce sujet, Erich Fehse, dans les Romanir,che Forschungen de i(jo6, p. 545 à 594.
(5) Tels: Guillaume Machault, Eroissart, Christine de Pisan, Alain Chartier, etc. En voir la liste dans Abbé Goujct, Bibliothèque Françoise, t. I, p. 281 à 293 (ouvrages sur les proverbes), et surtout dans Alexis, Œuvres, t. II, p. 295.
Coquillart et surtout à Villon pour rencontrer toute une « Ballade en proverbes (i) ».
A ces exemples se borne la littérature proprement dite. Incomparablement plus importants sont les recueils sortis à diverses époques des milieux populaires et puisés directement dans la littérature orale. Nous n'en retiendrons que les principaux :
Les Proverbes au vilain, poème composé vers 1180, renfermant les dictons du menu peuple du xii-xiii' siècle, le plus ancien monument de la parémiologie française (2). 11 fut imité par le comte de Bretagne, Pierre Mauclerc (12 13- 12 50), mais ce poème, divisé en strophes de 6, 8 et 9 vers, n'offre qu'une suite de maximes morales, alors que le texte original est d'une teneur foncièrement populaire (3).
Le Dit de l'Apostoile, c'est-à-dire le Dit du Pape, du xiii* siècle, proverbes et dictons souvent appliqués aux provinces et villes, constituant ainsi le plus ancien document du Blason populaire (4).
Les Proverbes ruraux et vulgaux, du milieu du xiii' siècle, recueil de cinq cents proverbes dont la plupart sont encore en usage (5).
(i) Voy., en général, outre l'ouvrage cité de Leroux de Lincy, l'excellente Bibliographie parémiologiqiie de Georges Duplessis, Paris, 1847, et l'article complémentaire de Karl Friesland, dans la Zeitschrift fiir ncufran^ôsische Sprache, t, XXVIII, igoS, p. 260 à 287. — Le Catalogue de livres parémiologiques composant la bibliothèque d'Ignace Bernstein (Varsovie, 1900, 2 vol., in-4°), est le plus riche répertoire de ce genre, mais le classement des matériaux est plutôt empirique, les recueils nationaux de proverbes y figurant sur le même plan que les ouvrages didactiques qui en renferment. Notons, en outre, que le deuxième tome des Altspatiische Sprichworter ans den Zeiten vor Cervantes (Regensburg, i883) de Joseph Haller, est entièrement consacré à une bibliographie parémiologique des Gréco-Romains, des peuples romans et germaniques.
(2) A. Tobler, Li Proverbe au vilain, Leipzig, 1896. — Cf. les Proverbia Rusticorum mirabilia versijîcata, au nombre de 269 (avec traduction latine en vers) publiés par Zacher, d'après un Ms. du xii® siècle, dans la Zeitschrift fur deutsches Altertum de Haupt, t. XI, p. 114 à 144, Berlin, i856.
(3) Imprimé dans le livre cité ci-dessous de Crapelet. — Les Proverbes de Fraunce (cités dans Leroux de Lincy, t. II. p. 472 à 484) remontent à la même époque.
(4) G. -A. Crapelet, Proverbes et dictotis populaires au XI IP siècle, VApostoile, exe , Paris, i83i.
(5) Récemment réimprimés par Ed. Ulrich, dans la Zeitschrift jîir neuf ranr[osische Sprache, i. XXIV, 1902, p. i à 35 (au nombre de 487).
Les Proverbes communs, un des recueils les plus anciennement imprimés du xv" au xvi" siècle. La première édition renferme 780 proverbes, les autres en contiennent jusqu'à m 5. La plupart des Proverbes ruraux y sont représentés, à côté d'autres encore courants aujourd'hui (i).
Un recueil manuscrit de 1456, où les proverbes sont rangés en ordre alphabétique, par Jehan Mielot, chanoine de Lille, a été imprimé de nos jours (2). Le recueil de Mielot semble avoir servi de modèle à celui que Jean de la Veprie, prieur de Clairvaux, compulsa vers 1495 et qui fut traduit en latin par Jean Nucérin ou des Noyers, ecclésiastique champenois, sous le titre de Proverbia Gallicana, Lyon, 15 19 (3).
Ces divers recueils nous fourniront des éléments de comparaison avec les proverbes de Rabelais.
Au xvi' siècle, Pierre Gringore fît imprimer, vers 1533, ses Notables enseignemens, « Adages et Proverbes... », recueil hétéroclite, dont il a pris les matériaux un peu partout, comme il le dit dans son Prologue :
Pour recréer espritz de gens notables
Que ai recueillitz de sages anciens,
Pareillement des modernes sciens...
Et en 1 540, le libraire parisien Gilles Corrozet imprima VHecatomgraphie (4), que son auteur anonyme explique ainsi (p. xxvi) :
C'est ce livret qui contient cent Emblèmes,
Authoritez, Sentences, Apophtegmes
Des bien lettrez, comme Plutarques et aultres,
Et toutes fois il en y a des nostres
Grand quantité, aussi de noz amys...
Chascune hystoire est d'ymaige illustrée,
Affin que soit plus clairement monstrée
L'invention...
(i) Réimprimés par Silvestre en i83g. Le recueil le plus important du xv® siècle de Proverbes communs a été réimprimé en 1899 par Ernest Langlois.
(2) Dernière réimpression par Ulrich, Zeitschrift, t. XXIV, p. 191 à 199 (au nombre de 35 1).
(3) Cf. un article de W.-F. Smith, dans Rev. Et. Rab., t, VII, p. 371 à 376. Les proverbes communs allégués par Rabelais concordent, sous le rapport formel, non pas avec ceux de Nucérin (iSig), mais avec le recueil du xv° siècle cité ci-dessus. Ajoutons-y le petit recueil de 282 proverbes, français et latin, que Mathurin Cordier fit insérer dans le chapitre lviii de son Liber de corrupti sermonis emendationc, Paris, i53o (nombreuses éditions).
(4) Réimprimée tiçrP'èrement par Charles Oulmont, Paris, igoS.
La sentence « Doulce parole rompt ire », par exemple (p. 50), est accompa^^née d'une gravure représentant une rémore arrêtant un navire :
Ainsi que ce petit poisson
Peut arrêter ung grand navire,
La langue, en pareille façon,
Rompt toute fureur et grand'ire.
Marot et Régnier sont les derniers poètes qui aient cité des proverbes. La Renaissance amène une réaction en sens contraire. Si l'on excepte le pédantesque Baïf, les poètes de la Pléiade, Ronsard et du Bellay en premier lieu, en sont à peu près dépourvus. Ils sont complètement décriés au xvii* siècle (i). En revanche, les proverbes sont fréquents chez les écrivains du xvi" siècle de l'école de Rabelais : Des Périers, du Fail, Cholières, Brantôme, la Satyre Menippée et le Moyen de parvenir. La dernière production de ce genre, la Comédie des Proverbes du comte Adrien de Montluc, imprimée en 161 5 et 1633 (2)1 contient la plupart des dictons populaires de l'époque avec de multiples souvenirs de la parémiologie rabelaisienne.
VU. — Commentaires.
Le plus ancien commentaire que nous connaissions est un recueil du XV® siècle, d'environ 800 proverbes, généralement suivis d'une explication en latin (3). Plus important, sous ce rapport, est l'ouvrage de Charles Bovelles, chanoine de Noyon, Proverbiorum vulgarium libri très, paru à Paris en 153 t. L'auteur avait recueilli ses matériaux dans les milieux populaires et populaciers, comme il l'affirme dans son épître dédicatoire, datée de Noyon, 16 février 1527 :
Proverbia vulgaria quœ nostra quidem regio et œtas habet, quœ jper plateas, per trivia, per domos et publica cofivivia, in ore sedent vulgi... in hujus operis haud fartasse inutilem cumulai i congérient... proverbia quœ non tant ex libris hominum quatn ex ore rapui singulorum...
Malheureusement, les tendances moralisatrices de l'auteur
(i) Voy. F. B^xinoi^ Histoire delà langue, t. IV, p. 382-384.
(2) Elle a été deux fois réimprimée de nos jours : dans le IX" tome de V Ancien Théâtre et dans le volume d'Ed. Fournier, Le Théâtre français du XF« et XF/c siècle, Paris, 1871.
(3) Publié par Ernest Langlois dans la Bibliothèque de lEcole des Chartes^ t. LX, 1899, p. 569 à 601 (d'après un Ms. du Vatican).
36o FAITS TRADITIONNELS
donnent au commentaire un caractère exclusivement didactique et lui font méconnaître les autres aspects de son sujet : historique, social, psychologique.
Dans la seconde moitié du xvi" siècle, ces commentaires sont plus nombreux et plus importants. Il faut citer en premier lieu les recherches d'Henri Estienne, grand amateur de proverbes (i) : « Les beaux proverbes, dit-il, bien appliquez, ornent le langage de ceux qui d'ailleurs sont bien empariez », c'est-à-dire bien éloquents.
Dans sa Précellence de la langue française (1579), il consacre une cinquantaine de pages à éclaircir un certain nombre de proverbes tirés surtout des anciens monuments, le Roman de la Rose et le Roman du Renard. Il cite de préférence les plus archaïques, « qui ont plus d'autorité en leur ancien langage », et les com jare avec ceux des Grecs et des Romains. Ce rapprochement l'amené à conclure que « nous n'avons pas seulement des proverbes qui nous sont particuliers », et il méconnaît ainsi les difïérenjes formelles et expressives des uns et des autres; mais il est intéressant de remarquer qu'il est le premier qui ait étudié les proverbes par catégories : Dieu, nature, homme, etc.
Un autre ouvrage de cet érudit philologue, Les Prémices (1594), renferme un premier livre (seul paru) de Proverbes epi- (jrammatisez , c'est-à-dire versifiés par l'auteur, dans un but nettement moral. Il v.i jusqu'à censurer ceux de ces proverbes qui lui semblent contraires à ses préoccupations édifiantes (2).
Après Henri Estienne et s'en inspirant, Pasquier* a consa-
(1) Louis Clément, Henri Estienne, p. 388, remarque : « Nul écrivain français n'a peut-être, au xvi* siècle, cité plus de proverbes que Henri Kstienne ». L'auteur a oublié Rabelais I — On peut lire, dans cet ouvrage, d'excellentes pages sur Henri Estienne parémiographe : p. 149 à i83 et 389a 399.
(2) Les mêmes préoccupations dominent les Mimes de Baïf, dont les deux premiers livres parurent en 1576. — Les Adages et Proverbes de Solon de Voge, par l'Hetropolitain, iSyS, recueil d'environ cinq mille dictons, ont un caractère f;ictice plutôt que populaire. Ces dictons semblent en très grande partie composés par l'auteur lui-même, médecin du cardinal de Guise, né à Autrcviile dans les Vosges (d'où les pseudonymes de « Solon de Vosges » et d' « Hetropolitain >:). Des séries copieuses de dictons dirigés contre la noblesse, les avocats et les médecins sont sûrement de sa facture. On peut en voir des exemples dans la biographie de A. Hcnoit, Notice sur Jean Le Bon, Paris, 1879.
cré tout le viii* livre de ses Recherches sur la France à exposer l'origine de plusieurs proverbes et expressions proverbiales. On peut toujours profiter des remarques de cet érudit à l'esprit pénétrant et aux vastes lectures.
Nicod a inséré, à la suite de son Trésor de la langue française (1606). un Recueil de vieux Prooerbes de la France^ au nombre de cent- vingt, qui n'est que la réimpression dés Proverbes communs de Jean de la Vesprie, avec la traduction latine de Nucérin (15 19). Cette réimpression est suivie d'un opuscule de médiocre valeur : Explication morale d'aucuns proverbes en la langue française.
Plus important est un opuscule anonyme, de la même époque, intitulé : Essai sur les Proverbes et manières de parler proverbiales en François avec l'interprétation Latine (i).
Nous arrêtons ici ces renseignements, d'autant plus que les ouvrages ultérieurs — à l'exception des Curiosités (2) d'Oudin (1640) — accusent des redites fréquentes et une ignorance à peu près complète des sources de la parémiologie française. Il faut arriver jusqu'au Livre des Proverbes français (1842) de Leroux de Lincy pour constater chez nous les premiers essais de méthode historique appliquée à la parémiologie indigène.
Rabelais d'ailleurs, sous ce rapport comme sous beaucoup d'autres, est souvent lui-même son meilleur commentateur. Il revient à plusieurs reprises sur le même proverbe, en en faisant ainsi ressortir les différents aspects ; de plus, il en indique par-
(i) Cet Essai figure dans un exemplaire mixte de la Bibliothèque de l'Université, comprenant :
\o Gabriel Meurier, Trésor de Sentences dorées, Dits, Proverbes et Dictons communs, Lyon, iSyy (cite le Caton et les Proverbes communs, des sentences classiques et des proverbes des Italiens et des Espagnols).
2° Joh. Nuceriensis, Aiijg^ja Gallica, Paris, iSig.
3° Explication morale d'aucuns proverbes communs en la langue française, p. 248 à 288 (d'après Nicod).
4"> Essai sur les proverbes et manières de parler proverbiales en François, avec l'interprétation Latine, p. i à 62.
(2) Le sous-titre ajoute: « avec une infinité de Proverbes et de Quolibets ». — Le livre de Fleury de Bellingen [Explication des Proverbes^ i656) se rattache à la méthode anecdotique des noms propres, longtemps en vogue.
On pourrait y ajouter les Remarques sur quelques proverbes français de Le Duchat, insérées dans les Ducatiana, Amsterdam, 1738, t. II, p. 449 à 545.
fois la source et les étapes d'évolution (i). Il va sans dire que nous tiendrons scrupuleusement compte de ces précieux éclaircissements.