‹ La langue de RabelaisChapitre 155 sur 218 · A. - SPHERE RELIGIEUSE · texte numérisé non relu

A. - SPHERE RELIGIEUSE

Dieu. — Nous reviendrons ailleurs (i) sur le proverbe Fat're gerbe de feurre à Dieu, en précisant son origine biblique et en montrant son évolution ultérieure en français. L'Essai des pro verbes le commente ainsi : « Celuy est dit faù'e à Dieu gerbede paille, qui, en faict de conscience et de religion où la charité se doit estendre libéralement, paroist trop chiche. Le proverbe est emprunté des dismes données premièrement sous la Loy. Si quelqu'un eust donné aux Lévites de la paille en lieu de grain, c'estoit impieté et faire à Dieu gerbe de paille. C'a esté mal entendu dire barbe pour gerbe ».

Ajoutons les maximes :

— Aucunes foys nous pensons l'un, mais Dieu faict l'aultre (1. II, ch. xii).

— AxJe tov, Dieu te aydei-a (I. II, ch. xxviii),

qui figure parmi les proverbes communs du xv' siècle, et qu'on rencontre souvent en littérature sous la même forme, par exemple dans la Deablerie de d'Amerval (fol. U III, v*^), et plus tard, dans Régnier (5af. xiii): « Aydez-vous seulement et Dieu vous aydera ».

Rabelais le commente dans ce passage (1. IV, ch. xxiii) : « De nostre part convient pareillement nous esvertuer et, comme dict le sainct Envoyé, estre coopcrateurs avecques luy... L'ayde (dist M. Portius Cato) des dieux n'est impetré par voeux ocieux, par

(i) Voy. l'Appendice E: Sources livresques.

lamentations muliebres. En veiglant, travaillant, soy évertuant, toutes choses succèdent à souhait et b m port ».

Ange. — Paaiagru&ï feit d'un ange deux, qui est accident opposite au conseil de Charles Maigne, lequel feistd'un diable deux, quand il transporta les Saxons en Flandre et les Fiamans en Saxe (1. III, ch. i).

Faire d'un ange deux, c'est faire deux bonnes choses d'un seul coup, et faire d'un diable deux, c'est faire deux fautes en pensant en corriger une (Oudin).

Ce proverbe, qui remonte aux Mystères, se lit également dans un sermon de Calvin : « Sainct Paul eust bien faict du subtil quant et quant s'il eust voulu ; mais c'eust esté faire d'un diable deux que cela » (i).

Diable. — Déjeune hermite, vieil diable. Notez ce proverbe authenticque (1. IV, ch. xlix).

Ancien dicton qu'on lit déjà dans les Proverbes de Fraunce, des xii'-xiii' siècles (de Lincy, t. 11, p. 474): « De juvene papelart, vieil diable », et qu'un recueil du xv^ donne sous cette forme (Langlois, n° 181) : « De jeune angelot, vieil dyable ».

Après Rabelais, on le lit fréquemment chez les écrivains de l'époque (2).

Eglise. — Vous dictes d'orgues, respondit Panurge (1. III,

(i) Opéra, t. LUI, p. 47.

(2) Henri Estienne, Précellence, p. 204 : « Le changement de mœurs qu'on a observé et expérimenté en plusieurs, avec le changement d'aage, a donné occasion de faire cest autre proverbe : De jeune angelot, vieux diable ».

Du Fail, Discours d'Eutrapel (ch. viii) : « Toutefois le capitaine supplia pour tous, qu'ils fussent excusez, leur en savoit bon gré, et que si un jeune homme n'est un peu pront et esveillé, mal aisément et à peine pourra il estre bon compagnon, et se trouver au lieu d'honneur : que de jeune hermite. vieux diable ».

Bouchet, Serées (t. IV, p. 36) : « Il est jeune, il peut aussi bien empirer qu'amender, de nouveaux anges, vieux diables ».

Brantôme, à propos de la fin édifiante du belliqueux adversaire de François I*"^, cite l'équivalent espagnol de notre proverbe (t. I, p. 33): « Ainsi Charles Quint, tant de fois auguste, après avoir affronté les rois ses voisins, foudroyé toutes les parts de lunivers..., se retira au service de Dieu, se soubsmettant à ses saintz commandemens pour les observer, et aussi pour pratiquer le proverbe : De ino^o diable, viejo Itermitano, de jeune diable, vieux hermite ».

Cet équivalent espagnol ne figure pas dans Diiringsfeli (t. I, p. 458), qui ne cite des langues romanes que les dictons français et italien : (( Angelo nella giovane^^a, diavolo nella vecchie^^^a ».

ch. xxxvi). — Voicy (dist Panurge) qui dict d'orgues. Mais j'en croy le moins que je peux (l. IV, ch. lu).

C'est-à-dire vous dites parfaitement, par allusion au chant mélodieux des orgues (cf. en provençal, canta coume un orgue, chanter harmonieusement) (i).

— Gargantua souvent crachait au bassin (1. I, ch. xi).

Bassin désigne le plat oblong et un peu creux, qui sert dans l'église à recevoir les offrandes. Dans certaines cérémonies, tous les fidèles sont obligés d'aller à l'offrande. Il en est résulté ce proverbe dont le sens est : donner de l'argent malgré soi (2).

Mais étant donné la double acception du mot bassin, cette expression signifiait avant tout expectorer, et c'est là le sens que Rabelais développe dans l'ancien Prologue du Quart livre : « Avez vous jamais entendu ce que signifie cracher au bassin}... Hz crachoient vilainement dedans les platz... »

— ... et n'estoient que gros veaulx de disme, ignorans de tout ce qui est nécessaire à l'intelligence des lois... (1. II, ch. x). — ... baislent aux mousches comme veaulx de disme (1. III, Prol,).

C'est-à-dire comme grands sots, par allusion à la grosseur des veaux choisis parmi les plus beaux pour payer la dîme à l'église. Estienne Pasquier a commenté ce proverbe (1. VIII, ch. xxxv).

Evangile. — Vous, dist Gargantua, ne dictes VEvangile (1. I, ch. xii).

C'est-à-dire la pure vérité, répondant à l'équivalent moderne parole (V Evangile (3), en laquelle on doit avoir une foi absolue. Cf. 1. IV, ch. xxxviii : « Cessez pourtant icy plus vous trupher et croyez qu'il n'est rien si vray que l'Evangile ».

Cette expression proverbiale se lit déjà dans la Farce de Paifielin ainsi que dans ['Evangile des Quenouilles (p. 21 j: « Je vous dij pour Euvangile que... ».

De même Alonstrelet (dans Littré, v" évangile) : « Le chancelier de France dit en plein conseil royal au chancelier d'Aquitaine, qu't7 ne disoit pas Evangile... ».

(i) Voy. une autre explication dans Georges Kastner, Parémiologic musicale, p. 422.

(2) Du l'-ail se sert de la même locution (t. I, p. 221) : « Tout à un coup vous crachere^ dans le bassin tout ce que vous avez jamais humé et desrobé ».

(3) Cf. Meuricr, Thresor^ p. 42 : « Ce n'est pas tout Evangile ce qu'on dit parmy la ville ».

Son pendant est aussi vray que V Evangile, locution fréquente au xv' et xvi' siècle (Coquillart, Cent Nouvelles nouvelles, etc.)(i).

— Le grain que voyez en terre est mort et corrompu, la corruption d'icelluy a esté génération de l'autre que me avez veu vendre. Ainsi choisissez vous le pire. C'est pourquoi estes maudict en l'Evangile

(1. IV, Ch. XLVl).

Proverbe commun : « Il est mauldict de V Evangile, qui a le chois et prent le pire ». Henri Estienne pense que ce serait une allusion au choix de Barrabas à la place de Christ (2).

Peut-être s'agit- il ici tout simplement d'un jeu de mots, d'après le proverbe cité dans les Synonima et /Equivoca Gallica (Lyon, 1619, p. 138) :

Il est mot dit en l'Evangile :

Tel choisit qui prend le pire.

Le consummatum est! dernière parole de Jésus sur la croix, a souvent reçu une application profane et facétieuse (1, III, ch. II, et 1. IV, ch. xix). Cette formule a passé de l'Evangile dans les Mystères de la Passion (3) et dans les milieux monastiques.

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