Oiseaux
Nous grouperons ici tous les noms d'oiseaux qui ont fourni matière à proverbes. Commençons par ceux de la basse-cour.
Cane. — Par Dieu, qui fera la cane de vous aultres, je me donne au diable, si je ne le fais moyne en mon lieu (1. I, ch. xlii).
(i) On lit cette expression proverbiale chez Des Periers (nouv. lxvii), chez du Fail (t. II, p. 63) et dans Cholières (t. II, p. 261) : « Vous en voulez à ces pauvres gens, réplique S'" Camille, gringottant entre ses dents la patenostre du singe avec aussi bonne grâce qu'avait Socrate lorsqu'il se pincetoit sa barbe ».
De même, dans la Comédie des Proverbes (acte I, se. vn) : « Il rit jaune comme farine et vous dit la patenostre du singe ».
(2) Cf. Comédie des Proverbes, acte III, se. i: « Un tavernier nous rcgarderoit à deux fois avant que nous donner quelque chose ; il auroit peur d'estre payé en monnoie de singe ».
(3) Estienne Boileau, Le Livre des mestiers, éd. Lespinasse et Bonardot, Paris, 1879, H* partie» ùtre II, p. 236.
Faire la cane, c'est-à-dire se sauver en se Jetant à plat ventre, se dérober au danger, locution proverbiale employée par Des Periers et Montaigne (voy. Littré). Calvin s'en est égale ment servi dans un de ses Sermons (i). La langue moderne dit caner avec le même sens.
Chapon. — Paaurge mangea très bien à ce soir, et s'en alla coucher en chappon (1. Il, ch. ix).
C'est-à-dire de bonne heure comme les poules.
Coq. — ... les aultres [faisoit] dancer comme jau sur bre^e, ou bille sur tabour (1. Il, ch. xvi).
Proverbe donné au xv^ siècle par Mielot (n" 63): « C'est passé comme cocq sur brese » (2). Allusion à un des tours des bateleurs qui faisaient danser les volailles (surtout les coqs) sur des plaques de tôle surchauffées.
— Gargantua saultoit du coq à l'asne (1. I, ch. xi).
C'est-à-dire parlait d'une manière incohérente, à tort et à travers. Ce proverbe, d'origine traditionnelle (fable ou apologue), est attesté dès le xv' siècle : « C'est bien sauté du cocq à l'asne » (Mielot, n^ 45).
Calvin s'en est servi deux fois (3). De là coq-à-l'asne, discours incohérent (4), terme employé pour la première fois par Marot,
(i) Cf. Opéra, t. XXXV, p.' 41 : « Si un homme est envoyé de quelque prince terrien et qu'il souffre qu'on le mesprise et qu'il fasse la cane et n'ose porter le message qui luy est commis: voylà une lascheté qu'on ne pardonnerpit point ».
(2) On le lit dans le Songe du Vergier, ch. cxxVni : « Révérend Père, vous avez touché plusieurs choses et vous en estes passé comme coq sur brese, car vous n'avez aulcune opinion eslevée... »
(3) Tout d'abord dans son traité Contre les Anabaptistes, de 1544 (Opéra, t. VII, p. 140 r- « Hz usent souvent de manières de parler louriles et sauvaiges, et de propos délibéré saultant à chacune foys du coq à /'a5>ie, cntrelaceant divers propos, amenans passages de l'Escriture couppez ou rompus ».
Ensuite dans son autre traité Contre les Libertins, de ib^b (t. VII, p. 209) : « N'est ce pas bien maintenant saulté du cocq à Vasne, d'attirer ceste sentence pour prouver que tout est bon à un homme chrestien, et que rien ne luy est deffendu ? »
De même Mathurin Cordicr (p. 2G5) : « Tu saultcs du coq à Vasne. Tu sors bien loing hors des propos. Tu entres d'une matière dans l'aultre sans aucun propos ».
(4) Cf. Thomas Sebilet, Art poétique Françoys (1548), éd. Gaiffe, 1910, p. 16O : « Du coq à l'asne... pour la variété inconstante des non coherens propos que Içs François expriment par le proverbe du saut du coq à l'asne... »
dans quatre pièces de vers de 1532 à 1536, intitulées Epistres du coq à Vasne.
Oie. — Or ça, on plume l'oye sans la faire crier (1. V, ch. xx).
C'est-à-dire on vole adroitement les gens, sans leur donner sujet de se plaindre. Allusion au duvet qu'on enlève aux oies pour en faire des édredons. Poule se rencontre plus communément, dans cette locution proverbiale, chez les écrivains du xv" siècle (i).
Pigeon. — Le pigeon souldain s'envole... comme vous sçavez qu'zV n'est vol que de pigeon, quand il a œufz ou petitz, pour l'obstinée sollicitude en luy par nature posce de recourir et secourir ses pigeonneaux (1. IV, ch. m).
Certaines espèces de pigeons ont une tendance instinctive à revenir vers les lieux où ils ont été élevés ; de là leur emploi comme messagers rapides. Dante y fait déjà allusion {Enfei\ chant v, v. 82):
Quale colombe dal desio chiamate, Gon l'ali alzate e ferme, al dolce nido Vengon perTaere..,
Poule. — Il\ [Picrocholeet ses capitaines] avaient couru la poule jusques au pressouer Billard (1. 1, ch. xxxiv).
Courir la poule, c'est marauder, expression tirée de la soldatesque qui s'emparait de la volaille du paysan (2).
— Les gens de Picrochole ne liiy avaient laissé ny coq 7iy geline (1. I, ch. xxx).
Expression proverbiale qui complète la précédente.
Passons maintenant aux autres noms d'oiseaux : chanteurs, rapaces, etc.
Alouette. — Si les nues tombaient, esperoyt prendre les allouettes (1. I, ch. xi). Cf. On dit que les alouettes grandement redoubtent la ruyne des cieux. Car les cieux tombans, toutes seroient prinses (1. IV, ch. xvii). — N'espérez derenavant prendre les alloueltes à la cheute du ciel, car il ne tombera de vostre aage, sur mon honneur {Pant. Progn., ch. ix).
(1) Robert Gaguin, dans son Débat du laboureur (1490), appelle le soldat pillard poulailler (éd. Thuasne, t. II, p. 354):
A mon avis, tu es \c poulailler...
Et d'Aubigné, Fœneste (t. II, p. 482) :« Quand nous sommes par païs, si c'est à la guerre, nous plumons la poule sans crier, nous bruslons le village, c'est à dire que nous faisons semblant d'estre fourriers ».
(2) D'Aubigné {Œuvres, t. I, p. 406) : « Arquebuzier à cheval..., propre à courir la poule et faire ce que les argolets de ce siècle ont nommé la petite guerre ».
On lit déjà ce proverbe au xv' siècle : Si les nues cheoient.
Les aloès sont prises (i),
Marot y fait allusion (t. 1, p. 282) :
Mais [s'] il est cheu tant de nuées, Que devindrent les allouettes ?
P't la Comédie des Pi'overbes le donne (acte 1, se. iv) : « Si le ciel tombait, il y aurait bien des alouettes prises ».
Aujourd'hui : « Si le ciel tombait, il y aurait bien des alouettes prises (2) », se dit ironiquement des suppositions folles et sans fondement. — « Quid si nunc cœlum ruât? Et si le ciel venait à tomber.^ » s'écrie un personnage dans une pièce de Térence (Heaut., IV, 3, 41), en parlant d'une crainte vaine.
Ce proverbe, commun aux peuples germaniques et romans (3), fait probablement allusion à la croyance relative au vol des alouettes jusqu'au ciel et au-delà (4).
On sait que ces oiseaux s'élèvent dans les airs en chantant de plus en plus fort jusqu'au moment où ils se laissent tomber à terre avec rapidité. Cette particularité a frappé l'imagination populaire : leur chute se.ait causée par une sorte d'étourdissement, qui les frappe dans les régions les plus hautes de l'atmosphère.
Quant à la chute du ciel, croyance populaire parmi les Grecs, Rabelais y fait allusion à plusieurs reprises (l. IV, ch. xvii) : « Plutarche... allègue un nommé Phenace (5), lequel grandement craignoit que la lune tombast en terre... Du ciel et de la terre avoit peur semblable, s'ilz n'estoient deuement fulciz et appuyez sus les colomnes de Atlas, comme estoit l'opinion des Anciens... »
Chouette. — Elle vous desrobera, comme est le naturel de la chouette (1. 111, ch. xiv).
Allusion probable aux habitudes de la chouette apprivoisée qui, comme la pie, dérobe de menus objets pour les cacher dans son nid. Marot avait également dit dans un de ses Epigrammes : Quel qu'il soit, il n'est point pocte, Mais filz aisnci d'une chouette, Ou aussi larron pour le moins.
(i) Leroux de Lincy, Livre des proverbes, t. I, p. Sp.
(2) En Provence on dit : Se lou ceit toumbavo, que de darnagas ! « Si le ciel tombait, que de pies-grièchcsl »
(3) Voy. DUringsfelds, Sprichwôrter, t. I, p. 385 à 386.
(4) Cf. Paul Sébillot, Folklore, t. III, p. 187.
(5) Pour Pharnace : c'est la leçon des incunables que cite également
Et avant lui, Jean Le Maire (t. III, p. 24): « Renard trop fin, chouettes larronnesses... »
— Gargantua prenait les grues du premier sault (1. I, ch. xi).
C'était là une des distractions du jeune géant, impossibilité proverbi lie. Le proverbe commun du xv^ siècle est ainsi donné par Alielot (n° 123): « Il prend les grues en voilant » (i).
Outarde. — Au pas d'ostarde (1. II, ch. xi).
C'est-à-dire à la démarche lourde comme celle de l'oiseau, dont le nom même {avis tarda) indique l'allure lente.