V. — Nomenclature simienne
Nous avons cité les noms de singes connus des Anciens et qui ont passé de Pline à Rabelais. D'autre part, le vieux français a transmis les termes babouin, marmot et marmouset. Le xvi' siècle y a ajouté toute une série d'appellations, qui ont survécu et dont les origines méritent de nous arrêter. Appartiennent en propre à cette époque les appellatifs :
i" Guenon, nom aujourd'hui d'un singe (i) de petite taille ou de la femelle du singe, désignait au xvi" siècle le petit singe à longue queue ou cercopithèque. Le terme était encore rare à cette époque en France ; Rabelais n'en fait mention qu'une seule fois, comme animal exotique, à l'occasion du roi Alpharbal, roi de Canarie. Le nom est attesté quelques années antérieurement dans une relation de voyage du navigateur breton Paulmy de Gonneville (début du xvi' siècle), aux Indes Orientales.
L'origine de ce terme, comme de tous ceux du xvi'' siècle qui désignent des simiens, est restée obscure. On peut cependant essayer d'en marquer le point de départ. Les tours malicieux de certains singes les ayant fait assimiler aux lutins, c'est à cet ordre d'idées que se rattache le nom de guenon. D'origine indigène et dialectale, il remonte à Huguenon (comme sa forme parallèle, le blésois guenot, à Huguenot), avec le sens primordial de lutin (2), d'esprit follet. La guenon mérite parfaitement d'être ainsi appelée à cause de ses mouvements pleins de vivacité et de pétulance.
Il est vraisemblable que Gonneville, qui était originaire d'Honfleur, a fait usage d'un terme de bateleur alors en cours en Normandie. Les montreurs de bêtes, en parcourant les villes et les provinces, menaient avec eux, entre autres animaux exotiques, différentes variétés de singes ou de guenons apprivoisées, tirées des pays de l'Orient.
(1) Le mot était diminutif et masculin au xviQ siècle : Baïf écrit le guenon (éd. Marty-Laveaux, t. V, p. 86).
(2) Cf. d'Aubigné, Histoire Universelle, t. I, p. 96 : « Les Huguenots avoient prins leur nom d'un... luthin du nom Hugon, duquel on menasse les enfans ». — Dans le domaine des traditions populaires, les lutins sont souvent désignés par des noms propres.
2" Magot, gros singe sans queue, fort commun en Haute- Egypte ainsi que dans les pa5'3 barbaresques (l. I\^ ch. xix), que Cotgrave et Bufl'on assimilent au cynocéphale ou babouin. Au xvi' siècle, on commence à distinguer les grandes espèces de singes sous le nom de singes proprement dits ou magots, et les petites espèces sous celui de guenons. Ce nom de magot est un souvenir des traditions médiévales des Gots et Magots du cycle légendaire d'Alexandre le Grand. Nous en suivrons plus loin les traces multiples. Un de leurs derniers vestiges se lit chez Joinville et dans le Grand Parangon des Nouvelles (1535) par Nicolas de Troyes. Chez ces auteurs, les noms bizarres de Gots et Magots sont appliqués à toutes sortes de peuples barbares, particulièrement aux Tartares, d'où, dans les Sotties et Moralités du commencement du xvi' siècle, leur assimilation à des bêtes sauvages.
La transition de peuple barbare à une espèce de singe, conçu, à cause de sa laideur grotesque, comme un animal monstrueux, est déjà opérée dans ces vers de Molinet :
Tigres, Griffons, Ours, Cocodrilles, Girafles, Magoi^, Saturins... (i)
De plus, tartarin, épithète traditionnelle de magot, est devenu à son tour synonyme de ce nom. Le sens de simien, pour magot, ne remonte pas au-delà du xvi' siècle. On le rencontre pour la première fois dans une Sottie représentée en 15 17 :
Pour fere fandre les trompcies Chantant et dansant bergeretes, An dépit de villcyns niagos (2).
Dans la première moitié du xvi' siècle, le terme est encore assez rare, ce qui explique son absence dans les deux éditions (i5'39 et 15^19) du Dictionnaire de Robert Estienne ; mais il manque également à Nicot (1605). Le nom n'en était pas moins répandu dans la deuxième moitié du xvi" siècle et on le lit fréquemment, entre autres, dans la Cosmographie d'André Thevet de 1575.
3° Matagot, autre nom de la guenon apprivoisée, à laquelle les bateleurs apprenaient mille tours de souplesse. Ce nom est fréquemment employé par Rabelais au sens figuré d' « hy-
(i) FaicHj; et Dicl^, Paris, i53i, fol. Sy v". (2) Cf. notre Ilist. nal. Rab.. p. 24<).
pocrite » ; mais l'acception zoologique est encore transparente dans matagot à cheval (1. II, ch. xrii), qui doit être rapproché de satyre à cheval (l. IV, ch. iv), l'un et l'autre désignant des espèces de singes et faisant allusion à des tours de basteleries dont parle Belon.
L'historique de matagot est fort curieux. Ce nom désigna tout d'abord (et il désigne encore dans les patois) une herbe magique: la mandragore (en Limousin) ou l'herbe de pic (dans le Berry) (i). De là, par une association d'idées assez naturelle, la vertu de la plante passa à celui qui s'en sert :
a. — En Languedoc, sorcier, « chat sorcier qui enrichit ceux qui prennent soin de lui », selon une croyance populaire (Mistral).
b. — Dans l'Allier, un être fantastique qui sème dans chaque prairie une plante donnant le vertige à ceux qui la foulent aux pieds (Rolland).
c. — En Provence, esprit follet, lutin (Mistral).
Par une association d'Idées exactement parallèle à celle de guenon, la notion « lutin » conduisit à celle de singe malicieux, de matagot.
Ce nom est resté absolument isolé en dehors de Rabelais, qui l'avait recueilli de la bouche même des bateleurs. C'est le pendant méridional du normand guenon. Mais s'il manque aux dictionnaires, il n'en est pas moins vivace dans les parlers provinciaux qui en ont gardé des acceptions dérivées : dans le Bas- Maine, matagot désigne un jeu d'enfants et, dans le Perche, c'est un des noms donnés à la poupée. En français, comme terme de marine, matagot désigne la jumelle de brasseyage qu'on dispose sur la vergue du volant. Ce sens est parallèle à celui de singe, petit treuil au pied du grand mât.
4° Quinaud, singe, est employé par Rabelais exclusivement au sens figuré, dans l'expression (fréquente chez lui) faire quinaud quelqu'un, le confondre, l'acculer en disputant, proprement l'interloquer, l'embarrasser comme un singe à qui l'on retire une friandise.
Au sens de singe, le nom se lit, au début du xvi' siècle, dans
(i) Son pendant, l'italien martagone, espèce de lis, a été également confondu avec la mandragore, les deux plantes ayant (dans les croyances populaires) des vertus communes.
une Moralité célèbre, où l'expression faire gobe quinaud signifie imiter le singe gobant des noisettes (i). Le primitif quin, singe, se trouve chez Jean Le Maire, et le féminin quine, guenon, se lit dans un « Blason des Basquines et Vertugalles » de la première moitié du xvi" siècle (2).
Ce nom de singe est encore vivace dans le Périgord, sous la forme quinaud^ et, en Limousin, sous celle de quinard (voy. Mistral). Comme dans le Midi quinà veut dire pousser des cris aigus, glapir, quin a désigné le singe d'après son cri, la voix aiguë des guenons et des petits singes ressemblant à un glapissement. Jacques de Vitry les appelle pour cette raison canes silvestres.
5° Singes verts, nom vulgaire au xvi' siècle des callitriches (Simia sabœa), espèce africaine de couleur vert sombre en dessus, blanche en dessous, face noire et le bout de la queue jaune. Extrêmement rares ou encore inconnus dans le premier quart du xvi' siècle, on les prend alors comme synonymes de bêtes fantastiques, de chimères, acception uniquement donnée par Rabelais dans l'édition de Gargantua de 1542 (1. 1, ch. xxiv, et 1. IV, ch. xxxii). Mais, quelques années plus tard, leur nom, au sens zoologique, se lit dans VAmadis (1. VI, ch. liv). Les callitriches étaient déjà connus des Anciens et, au xvi' siècle, Belon en avait vus dans la ménagerie du Château du Caire.
Si Ton fait abstraction du nom de magot qui appartient au domaine légendaire, les autres appellations des singes propres au xvi' siècle sont toutes vulgaires, ce qui explique leur rareté dans les textes de l'époque. Leur expansion est imputable en grande partie aux montreurs de bêtes, aux bateleurs, qu'Epistémon ne néglige pas dans l'éducation de Gargantua (1. I, ch. xxiv).
Quelques années après Rabelais, Pierre Belon a tracé un tableau fort animé des exhibitions des bateleurs arabes, et lexxxvii' chapitre de la troisième partie de ses Observations (15 5 3) est consacré aux « choses difficiles à croire que les basteleurs de Turquie font au public ». Mais les exhibitions foraines des petites variétés de singes sont mentionnées dès le xiii' siècle dans le Liore des métiers d'Estienne Boileau. C'est seulement dans la première moitié du xvi' siècle qu'ont
(i) Condamnacion de liancquet^, ibnj (cd. Jacob, p. 3oo). (2) Morjtaiglon, Recueil, t. I, p. 3oi.
paru en France les premières espèces de singes américains, tel le sagouin, nom brésilien de la guenon (le terme figure, en 1537, dans une épître connue de Alarot) ; mais cet emprunt récent, comme les autres de même source, est resté inconnu à l'œuvre rabelaisienne.
On le voit, la nomenclature simienne chez Rabelais ne manque ni d'abondance ni de variété. Toutes les époques y ont fourni leur contingent, l'Antiquité comme le Moyen Age, comme la Renaissance; mais, en fait, il ne semble avoir réellement connu que la guenon des bateleurs (qu'il appelle tantôt cinge et tantôt matagot) et le magot (désigné aussi par marmot), qu'il avait pu observer soit à la ménagerie florentine soit à des exhibitions foraines.