‹ La langue de RabelaisChapitre 181 sur 218 · NOMS PROPRES · texte numérisé non relu

NOMS PROPRES

nom est mastro Muccio (qui semble traduit du français) (i). et non Ser Musciatto, comme il devrait être dans l'hypothèse en question.

Une autre conjecture avait été émise par Le Duchat. Maislre Mousche serait le nom d'un juif astrologue, qui fit son possible pour détourner le duc Jean de Bourgogne de se rendre à l'entrevue de -Montereau, où il devait être assassiné. L'érudit commentateur cite à l'appui ce passage de Juvénal des Ursins (Histoire du roy Charles VIU , an 14 19) : « H y avoit un juif en sa compagnie, nommé maistre Mousque, lequel fort luy conseilloit qu'il n'y allast point ».

Cette explication plus satisfaisante sous certains rapports a besoin d'être plus amplement justifiée.

Il est probable (2) qu'il s'agit tout bonnement ici d'un badin faiseur de tours de passe-passe, comme Gros-Guillaume, Tabarin, etc., dont le nom est devenu l'étiquette de l'emploi. On le découvrira un jour ou l'autre.

Mort Roland. — Et après quelques années mourut de la mort Roland... (l. Il, ch. vi).

C'est-à-dire de soif, ainsi que serait mort le héros de Roncevaux, suivant une tradition populaire inconnue aux Chansons de geste et qui remonte au xiv" siècle. Eustache Deschamps y fait deux fois allusion (3).

On lit l'expression, au xv" siècle, dans le Testament de Pathelin (4), et Bruyerin Champier en fait mention comme d'un proverbe courant vers iç6o {De Re cibaria, 1. VI, ch. v) : « Inde nostri intolerabili siti et immiti volentes signifîcare se torqueri, facete aiunt Rolandi morte se perire ».

Le nom proverbial de Maître Alihoron (5) a également abouti à un nom propre. Son origine est foncièrement différente : Aliboron est la prononciation provinciale et vulgaire du latin elleborum, ellébore, plante par excellence curative. Le vocable figure, sous cette forme et avec cette acception botanique, dans le Roman du Renard et dans maint patois moderne.

(i) Cf. Duez, Dictionnaire italien-françois (Venise 1678) : » Mastro Muccio, Maistre Mouche, un finet ou joueur de passe-passe ».

(2) Hypothèse suggérée par Henri Clouzot.

(3) Œuvres, t. H, p. 29, et t. VU, p. 236.

(4) Ed. Jacob, Recueil de Farces, p. 187.

(5) Rabelais l'applique au sourd-muet Nazdecabre, consulté par Panurge (1. III, ch. xx) : « Que diable. . . veult prétendre ce ma istre A liboron ? »

Le nom de cette plante médicinale passa ensuite à celui qui la débitait, herboriste ou pharmacien (avec ce sens dans le Testament du maistre Pathelin), d'où docteur ou savant, titre ironique donné tantôt à Jésus-Christ (dans les Mystères) et tantôt au diable (dans le Procès de Gilles de Raiz). Acception ultérieure: homme habile à tout faire, d'où homme qui se mêle de tout, ignorant qui fait l'entendu; acception défavorable qui l'a emporté et qui est déjà familière à Rabelais. Dernière étape : La Fontaine attribue le nom à l'âne (i).

Le passage d'un nom de plante à celui qui s'en sert trouve son pendant dans matagot, qui signifie à la fois herbe magique et sorcier (2). Cette analogie sémantique et la succession des témoignages mettent hors de doute l'origine botanique d'AZi6o/'0/i (3).

(i) Voy. cette curieuse évolution du nom et les textes essentiels dans notre étude, Rev. Et. Rab.y t. IX, p. 249 à 254.

(2) Voy. ci-dessus, p. 33.

(3) Cf., pour une opinion divergente, quant au point de de'part de l'évolution d'altboron, Ant. Thomas, dans la Séance publique annuelle des cinq Académies du 25 octobre, 1919.

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