B. — DICTONS GÉOGRAPHIQUES
Les dictons géographiques, chez Rabelais, ne concernent que les provinces et villes de France.
(i) A l'occasion de la dispute du faquin et du rôtisseur.
(2) Voy. notre Langage Parisien au XI X^ siècle, Paris, 1920, p. 4 à 5.
(3) Cité par H. Glouzot, Topographie du Poitou, 1904, p. 3j.
Avignon. — Et vint en Avignon, où il ne fut troys jours qu'il ne devint amoureux, car les femmes y jouent volontiers du serrecropyere, par ce que c'est terre papale (1. II, ch. v).
Réputation dont témoigne le Dict des Pays (éd. Montaiglon, p. ii6) : « Il n'est bourdeau qu'en Avignon ».
Beauce. — Les gentilshommes de Beauce desjeunent debaisler (i), et s'en trouvent fort bien, et n'en crachent que mieulx (1. 1, ch. xvi). Les plaines de la Beauce, aujourd'hui si fertiles, n'avaient pas la réputation d'enrichir leurs possesseurs : « Gentilhomme de Décaisse, qui se tient au lit pendant qu'on refait ses chausses ; on dit autiement, qui vend ses chiens pour avoir du pain» (Oudin).
Dicton attesté dès le xv' siècle, dans Guillaume Coquillart (t. 11, p. 289):
Hz chaussent ung vielz brodequins, Trie, trac, on traisne les patins; C'est à tel brouet telle saulce, Et desjeuner tous les matins, Comme les escuiers de Beaulce.
Les auteurs du xvi" siècle y font souvent allusion (2).
BouRBONNOis. — Aultres croissoyent par les aureilles, lesquelles si grandes avoyent que de l'une faisoyent pourpoint, chausses etsayon; de l'aultre se couvroyent comme d'une cappe à l'Espagnole. Et dit on qu'en Bourbonnoys cncores dure l'heraige, dont sont dictes aureilles de Bourbonnoys (3) (1. II, ch. i).
On lit dans le Livre de Diablerie de d'Amerval (1507), fol. K XV v° :
(i) Michel Menot cite ainsi ce proverbe: « Ex jejunio canes moriuntur in Belsia » (Caresme de Paris, i526, fol. 70).
(2) Du Saix, dans son Ksperon de discipline ( 1 532), parle de « ce pauvre escuyer de Beaulce repeu de baisler... » Cf. Rev. Et. Rab., t. IX, p. 232.
Des Pcriers (nouv. lxxii): « Un des gentilz hommes de Bcausse, que on dit qu'ilz sont deux à un cheval quand ilz vont par pays, avoit disné d'assez bonne heure, et fort légèrement ».
Du Fail, dans le xxix*^ des Contes d'Eulrapcl : * Un Monsieur de trois au boisseau, ou trois à une espée, comme en hi Beauce ».
Comédie des Proverbes (acte III, se. vu) : « Je me doutois bien qu'il estoit des gentilshommes de la Beausse qui se tiennent au lit pendant iju'on refait leurs chausses ».
(3) Le Duchat, dans son écrit posthume, prend cette expression à la lettre : « Oreilles de Bourbonnais sont oreilles cJ'âne. Le Bourbonnois produit beaucoup de mulcis fort grands, qui pour cette raison ont les oreilles encore plus grandes que ceux des autres provinces ».
Il te fault donc esbatement, Grant folastre, grand quoquibus, Aussi subtil qu'ung cornibus.
Grants oreilles du Bourbonnois, Tu n'entens rien, ne mecongnois, Tu n'est qu'un badin brief et court.
La xciv nouvelle des Joyeux Devis débute ainsi : « Es pays de Bourbonnois (où croissent mes belles oreilles), fut jadis un médecin très fameux... ».
— Il feist une tartre bourbonnoise composée de force de hailz, de galbanum, de assa fetida, de castoreum. d'estroncs tous chaulx (1. II, ch. xvi).
C'est le sens qu'Oudin donne au mot (« Tarte bourbonnoise, c'est-à-dire un estron ») et qu'on lit chez Des Périers, nouv. XXIX : « Et il ne failloit point à vous porter le pauvre saint Chelaut en un fossé, ou en quelque tarte bourbonnoise ».
De même chez Brantôme, à propos des royalistes au combat de Saint- Yrieix (t. IV, p. 209): « Hz furent deffaictz par l'infanterie et harquebuzerie pour s'estre perduz et engagez, sans y penser, dans certains petiz maretz et tartres bourbonnaises ». Ce sens est ainsi expliqué par le Trévoux de 1 77 1 , v° mollets : « C'est le nom qu'on donne en Poitou et aux environs à de certains goufres de terre, dans lesquels un homme et son cheval seroient engloutis s'il n'étoient secourus promptement. C'est le même que les tartes bourbonnoises, que l'on trouve dans le Bourbonnois ».
S'agit-il ici d' «un jeu de mots par allusion au mot&owr&e », comme le pensent certains? (i) Ou bien d'une application burlesque de la tartre Bourbonnoise, mets très usité et dont Taillevent nous a laissé la recette ? (2) Nous penchons vers cette dernière interprétation (3).
Chauny. — Les basteleurs de Chaulnys en Picardie sont... de nature grands jaseurs et beaulx bailleurs de baillivernes en matière de cinges verds (1. I, ch. xxix).
Les bateleurs se donnaient annuellement rendez-vous à Chauny, ville de l'Ile-de-France, dont les habitants étaient
(i) Gaidoz et Rolland, Blason populaire de la France, p. 102. Ces auteurs ajoutent : « Des Periers ne comprenant pas la signification, en a imaginé l'explication suivante... » Erreur! Des Périers donne à notre expression l'acception burlesque qui était courante à son époque.
(2) Voy. ci-dessus, p. 182
(3) M. Ant. Thomas {Mélanges, p. 28) voit également, dans tarte bourbonnoise^, une acception facétieuse de la tarte culinaire de ce nom.
grands amateurs des singeries (i), comme en témoigne cette curieuse épigramme d'un manuscrit latin cité par Corblet (dans ses Pi'ooci'bes picards) :
Calnia, dulce solum, cui septem commoda vitae : Poma, nemus, segetes, linum, pecus, herba, racemus, Gujus et indigenis Simii sunt propria septem : Fraus, amor, ira, jocus, levitas, imitatio, rictus. Ils sont mentionnés dans un coq-a-1'àne attribué à L3'on Jamet (éd. Guiffrey, t. III, p. 256) :
Femme qui faict les soubresaulx Comme les basteleurs de Chaulny.
Pasquier en parie également (1. VII, ch. v) : « Nous avons veu en nostre jeunesse les jongleurs se trouver à certain jour tous les ans en la ville de C'nauny en Picc.rdie pour taire monstre de leur mestier devant le monde ».
CiHNON. — Nous avons cité le dicton rabelaisien sur cette ville (( petite, mais de grand renom », que notre auteur, pour en glorifier les origines, fait remonter jusqu'à Gain, « le premier bastisseur de villes » (1. V. ch. xxxiv).
Lorraine. — Dyceuls sont descendues les couilles de Lorraine, lesquelles jamays ne habitent en 'braguette, elles tombent au fond des chausses (1. II, ch. i).
Expression proverbiale fréquente au xv' siècle. On la trouve dans la Farce de Patlieliii et dans le Parnasse satyrique (p. 196) (2).
QuANDE et Monsoreau. — Je vous edifieray une belle grande petite chapelle ou deux.
Entre Quande et Monssoreau Et n'y paistra vache ne veau (1. IV, ch. xix). On ajoute habituellement :
Mais dans Monssoreau et Cande Il en paist plus de cinquante (3).
Proverbe qui exprime le peu d'étendue du canton désigné
(i) Gaidoz et Sébillot, p. 1^4, admettent l'explication traditionnelle, d'après laquelle le nom venait du singe figurant sur le drapeau de la compagnie d'arquebusiers de Chauny.
(2) Le Dict des pa}^s (éd. Montaiglon, Recueil, t. V, p. ni) ajoute :
Grans chouars sont en AUemaigiie Et grosses couilles en Lorraine.
(3) On dit dans le Midi :
Entre Bcaucaire et Tarascon N'y a ni fede ni mouton,
c'est à-dire ne pait ni brebis ni mouton (cité dans Gaidoz et Sébillot, Blason populaire de la France, 1884, p. 274).
« Une seule rue séparait l'abbaye Saint-Martin de Cande du village de Montsoreau ; l'un était en Touraine, l'autre en Anjou » (i).
Touraine. — Je suis né et ay esté nourry jeune au jardin de France, c'est Touraine (1. II, ch. ix).
Un éloge magnifique de la Touraine clôt le V® livre^ où notre auteur compare son pays natal — « païs plain de toutes délices » — aux régions et sites les plus célèbres du monde entier.
(i) Leroux de Lincy, t. I, p. 367.