II. — Proverbes moraux
Abonder. — Chascun abonde en son sens (l. III, ch. vu). Aimer. — Qui me ayme, si me suyve (1. I, ch. xxxiii). Attendre. — Tout vient à point qui peult attendre (1. IV,
ch. XLVIIl).
Proverbe commun ainsi rapporté par Nucérin (15 19) : « Qui peult attendre, tout vient à bien » (i).
Bat. — Il sentait que le bast le blessait (1. III, ch. xli).
La Farce de Pathelin cite ainsi ce proverbe : 1357. Je sçay mieux où le bast me blesse.
Bois. — Ne sçavoit de quel bois faire /l esche {Pant. Progn., ch. m).
Proverbe ancien : « De meillour fust kî l'en eyt deit faire flesches » {Proverbes de Fraunce, t. II, p. 475) et « Fay de tel bois que tu as flesche » (Mielot, n° iio).
Boiter. — Ne cloche^ pas devant les boiteux (1. 1, ch. xx). — Se mocque qui clocque (1. III, ch. xxiv).
(O Michel Menot (fol. i83) : « Tout vient à point qui veut attendre ». Du Fail (Propos rustiques, ch. ix) : « Hz pourroient bien s'en repentir pour ce que tout vient à lieu qui peult attendre ».
Maxime ancienne qu'Erasme (fol. 492) rapporte d'après Juvénal : « Loripedem rectus derideat, Ethiopen ai bus », avec cette explication : « ... quasi claudus claudo claudicationis vitium per contumeliam objiciat ».
Courir. — Ce n'est tout adva?itaige de courir bien ioust, mais bien de partir de bonne heure (1. 1, ch. xxi).
La Fontaine a dit avec le même sens (1. VI, fable x): Rien ne sert de courir :
Il faut partir à point.
Ecoliers. — Vous dictes qu'il n'est de sjeusner que d'escholiers : dipner, que d'a\ocatz : ressiner, que de vinerons : soupper, que de marchans: reguoubillonner, que de chambrières. Et tous repas, que de farfadetz (1) (1. IV, ch. xlvi).
Le proverbe commun disait (Nucérin, 15 19) : « H n'est vie que des coquins ». Cf. Henri Estienne {Apologie, t. II, p. 39) : « Il n'est rie que des coquins, quand ils ont assemblé leurs bribes », et la Comédie des Proverbes (acte III, se. m): « Pour moy, je trouve qu'il n'est festin que de gueux, quand toutes les bribes sont ramassées ».
Eperon. — Car nous disons q\xQ par espérons on commence à soy armer (i. Il, ch. viii).
Esprit. — Engin mieulx vault que force (1. Il, ch. xxvii).
Maxime ancienne qu'on lit fréquemment dès le xiii' siècle (2).
Etendard. — // n'est ombre que d'estendart^, il n'est fumée que de chevaux, etcliquetys que de harnois (1. 11, ch. xxvii).
Etrenne. — A bonjour, bonne estrenne (1. IV, ch. ix).
Foire. — On ne s'en va des foires comme du marché (1. V, ch. xi).
Le marché dure en efTet moins longtemps que la foire.
Force. — Oiifaim. règne force exule (1. I, ch. xx.\ii).
Proverbe commun (Mielot, n" 225): « Où force r.gne, droit n'a lieu », autrem.ent rendu par Nucérin (15 19): « Où force est, justice n'a lieu » et par Henri Estienne {Pi'c'cellence, p. 211): « Où force est, raison n'ha lieu ».
Fortune. — Contre la Fortune la diverse... (1. II, ch. xi).
Sous-entendu : Ng a si bon cltar qui ne verse.
(i) Sobriquet des moines dans Rabelais.
(2) Proverbes ruraux (n" 223) : « Engins vaut mieus que force », et Proverbes communs (Mielot, n" 437) : « Mieux vault engin que force ». Elle est citée dans les Fabliaux:
Li vilains dist, en son proverbe, Micx valt cngicns que ne fet force.
Et dans le Roman de Renard :
1354. Mius vaut cngicns que fait forclie.
Proverbe commun (Nucérin, 15 19): « N'est bon charretier qui ne cerse » (i).
Fou. — Un fol enseigne bien un sugc (1, ill, ch. xxxvii).
Proverbe commun (éd. Lan^^lois, n° 794) : « Un fol advise bien ung saige ».
Homme. — Autant vault l'homme comme il s'estime (1. II, ch. xxi).
Villon avait exprimé la même maxime, dans si « Ballade des Proverbes » :
Tant vault l'homme comme on le prise.
— C'est bien ce que l'on dict qu'il faict bon adviser aucunes fois les gens, car un homme advise en vault deux (1. Ill, ch. xxxvii).
Malheur. — Un malheur ne vient jamais seul (l, 11, ch. xxxiii). Proverbe commun (Nucérin, 15 19): « Ung mal ne vient pas seul ».
— ...pisser son malheur (1. I, ch. xxxviii).
Proverbe encore vivace en Anjou qu'on applique à celui qui a perdu au jeu.
Meurtrier. — Je dis couraige de loup, asseurance de meurtrier (1. IV, ch. xxiii).
Allusion à la hardiesse des malfaiteurs à nier les forfaits dont on les accuse. Calvin, dans un de ses Servirions (t. xxxiv, p. 336) : «Voilà donc des hommes qui seront asseures comme des meurtriers^ jusques à tant que Dieu les ait bien mattez ».
Cf. Comédie des Proverbes (acte III, se. vu) : « Il faut estre asseares comme meurtriers et ne se laisser pas prendre par le bec ».
Monde. — Je vous demande en demandant : Pourquoy est-ce qu'on dict maintenant en commua proverbe : Le monde n'est pas fat ? (1. V, Prol.).
Oeil. — Elle [Badebec] ne se soucie plus de nos misères et calamitaz: autant nous pend à l'œil {\. II, ch. m).
Ancienne formule ainsi citée par les Prooerbes ruraux (n° 45): « Chascun ne set qu'à l'eul li peut », et les Proverbes communs (éd. Langlois, n*^ 468) : « Nul ne sçait qu'à l'œil lui pend ».
(i) Guillaume Coquillart avait déjà dit (t. I, p. 107) : Telle charrette souvent verse Par faulte de bon limonnier,
et Mathurin Cordier le cite deux fois (p. 278 et 275) : « Il n'y a bon chartier qui ne verse quelque Joys. Il n'y a si bon qui ne faille aucunes foys :
Contre la fortune diverse
Si bon chartier n'est qui ne verse ».
Oisiveté. — ... comme disent les philosophes, Oisiveté estre mère de luxure (1. III, ch. xxxi).
j Pluie. — Petite pluye abat grand vent (1. I, ch. v) (i).
On peut suivre cette maxime dès le xvi' siècle, :iussi bien dans les recueils de proverbes (2) qu'en littérature (3).
Prince. — Un noble prince n'a jamais un sou. Thésauriser esi faict de vilain (l. I, ch. xxxiii).
Cf. 1. I, ch. XXXIII : « La recouvrerez argent à tas. Car le vilain en a du content ». Meurier cite ainsi cette maxime
Un noble Prince, un gentil Roy N'a jamais pile ne croix.
On pourrait en rapprocher ces vers du Roman de Renard : 2049. Oncques prince escars n'avers (4) A bien ne vient.
Teigneux. — Trois tigneux et un pelé de légistes (1. II, ch. v). Cf. Satire Meni;>pée, p. 5 : « Leur commun dire estoit qu'aux ditz Estatz n'3' avoient que trois tigneux et un pelé... ». Pro-
(i) De même 1. II, ch. x, et 1. IV, ch. xl.
(2) Proverbia rusticorum (éd. Zacher, n* 169) : « Petite pluie abat grant vent >».
Proverbes ruraux (éd. Ulrich. n° 92) : « A pou de pluie chiet grans vens et grans orgueus en pou de tens ». Proverbes au vilain (éd. Tobler, n» 67) :
A petite pluie chiet granz vens.
Ce dit H vilains.
Proverbes de Fraunce (éd. Leroux de Lincy, t. II, p. 4/5): « De grand vent petite pluye ».
Proverbes communs : a A petite pluye chiet grant vent » (Langlois, n»46) et « Petite pluie abat grand vent » (Mielot, n" 243).
(3) Dans le Roman de Renard
8828. Grand vent chiet à poi de pluie. Christine de Pisan {Œuvres, t. III, p. 5o) :
Fou d'achoison souvent muet grand débat Et petite pluye grand vent rabat.
Mystère de Saint-Quentin :
7017. C'est clcr feu en gluic, La petite pluie Abat le grant vent.
Gringorc, Notables Enseignements (i528) :
222. Petite pluye un fort grand vent abat. Du Fail, Propos rustiques (ch. ix) : « ... disans que ce n'estoient gens pour eux... joint que de grand venty petite pluye ».
(4) C'est à-dire : Jamais prince chiche ni avare...
verbe commua encore vivace dans les provinces ; on dit dans le Poitou: « Trjis piles et un toaJu » (i).
On le voit, les proverbes épars dans l'œuvre de Rabelais s'imposent à l'attention par leur nombre et leur facture, par les personnages qui les débitent et par le cadre où ils sont enchâssés. Un triple caractère les distingue des adages qui les ont précédés ou suivis :
1° Richesse. — Aucun autre écrivain, ancien ou moderne, n'a mis en œuvre des matériaux parémio logiques aussi abondants. Cervantes, seul, en approche, mais les proverbes allégués par Sancho Pança coulent comme une eau calme qui se confond avec celle de la sagesse populaire elle-même (2), alors que les dictons de Rabelais sont puisés à des sources hétérogènes et présentent les aspects les plus variés.
Rabelais absorbe tout le trésor parémiologique de son époque, à tel point que les proverbes qu'on rencontre chez les auteurs contemporains s'y retrouvent presque au complet. C'est une mine féconde en riches filons qui ont été tour à tour exploités par Des Périers et du Fail, Cholières et Verville, la Satire Menippée et Brantôme, Régnier et la Comédie des Proverbes.
2° Originalité. — Rabelais a considérablement élargi le domaine de la parémiologie française, en lui ouvrant des sources nouvelles et en lui prodiguant les fruits de son expérience. La vie monastique y occupe la première place et les âges postérieurs n'ont rien ajouté à ses apports. Les proverbes zoologiques résultent chez lui en grande partie de ses propres observations : de là leur priorité chronologique et le cachet à part qui les distingue. La plupart des autres catégories ont reçu de notre auteur des augmentations importantes. Telles les curieuses rubriques des professions et métiers et de la vie sociale.
3^ Vnioersalité. — L'océan parémiologique de Rabelais est constitué par des courants multiples et divers : sagesse antique et médiévale ; dictons monastiques, juridiques et médicaux ; sagesse indigène, héritière du passé. Tour à tour puisés dans
(i) Communication obligeante de H. Glouzot.
(2) Voy., dans la traduction de Don Quichotte par De l'Aulnaye (Paris, 1821, t. IV, p. 401 à 440 : « Proverbes et Sentences tirés de l'histoire de Don Quixote », en français et en espagnol. Les dictons de Sancho y sont distingués par une S. Il n'y là rien de commun avec la parémiologie rabelaisienne.
la société monastique et laïque, sacrée et profane, publique et privée, les proverbes rabelaisiens reflètent, ici comme ailleurs, les aspects de la vie de tous les temps et spécialement de la Renaissance.
Les commentateurs n'ont jusqu'ici accordé qu'un intérêt médiocre à cette partie importante de l'œuvre. Ils n'en ont pas entrevu l'importance, et les explications qu'ils en ont données sont insuffisantes, hasardées ou erronées. Notre recherche spéciale, basée sur une méthode strictement historique, permettra d'envisager sous un jour nouveau la plupart des problèmes de la parémiologie rabelaisienne.