I. — Termes contestés
Voici les termes que Jal conteste soit sous "le rapport chronologique, soit sous le rapport de leur usage nautique proprement dit:
Contremejane. Nous n'avons rcacontrc cette forme du mot conlremisaiDC que ciaos le IV* livre dii Kabolais (Glossaire). — Le contre-
artimon que Rabelais, fidèle à ses formes bizarres, appelle contreviejane, de l'italien mei, fort peu usité, même en ce temps là, et qui était un synonyme de Tne\\o (p. 5o5).
Ce terme serait donc, suivant Jal, propre à Rabelais, et notamment « une de ses formes bizarres ». Or, la Grande Maistresse (i) de Marseille (1525) porte comme voiles, en partant de l'arrière, une mejane et une contremejane (la Roncière, t. II, p. 482); et cette forme est si peu « bizarre » que le provençal l'a toujours connue comme telle : contî'emejano est la source immédiate du terme rabelaisien et l'étymologie proposée par Jal est purement illusoire.
Estanterol. Rabelais a Jeté le mot estanterol dans le ch. xix du livre IV de Pantagruel, au milieu d'autres termes de marine, sans avoir égard à leur véritable sens: « Deçà, Gymnaste, icy sur Vestanierol » est une phrase inintelligible pour un marin (Glossaire).
Jal aurait dû ajouter : « pour un marin du xix' siècle » ; mais, au XVI* siècle, Vestanterol, c'est-à-dire le pilier placé à la tête du coursier d'une galère, près de la proue, était également familier (comme on l'a vu) au langage nautique catalan, languedocien et vénitien.
Fadrin. L.qs fadrins étaient les argousins, gardiens de la chiourme, selon Oudin. Ce mot, que je n'ai lu dans aucun document, appartient à l'idiome de Valence (p. 5o2).
La définition d'Oudin est inexacte, comme le reconnaît plus tard Jal dans son Glossaire, où il cite en même temps ce passage extrait des Faits de la marine (151 5-1 520) d'Antoine de Conflans ; « ... quarante /adrms au prix de iiii livres par moys chaicun... » Le terme est catalan et signifie proprement « marin novice ».
Fernel. Fernel pour frenel, qui n'était pas usité dans la marine, mais qui venait de V itaUen J'renello.
Cette assertion, comme l'exemple précédent, est erronée. La Roncière cite déjà fresnelles, comme terme nautique, dans Vlaventaire de la barge de 1369 (t. II, p. 481), et l'origine du mot est également catalane ou languedocienne, langues dans lesquelles/e/'/ieZ garde encore cette valeur technique. Remarquons
(i) Cet Inventaire de la Grande Maistresse est conservé aux Archives nationales (X 8021, fol. 200 et suiv.j.
encore que fernel manque au Glossaire de Jal, le critique n'ayant pas connu l'usige n lutique du mot.
Insail. C'est un hissas ou issas, une drisse que Rabelais appelle ainsi contre l'usage qui n'admettait pas plus cette prononciation en ail que celle en aile à propos de maestra (p. 5 16)... Insail est une de ces formes étranges que l'auteur de Pantagruel affecta souvent, ou par caprice ou pour reproduire les prononciations familières de son temps à certaines provinces. Les Normands criaient probablement quand ils hissaient : insa là I (hisse là !; et Rabelais aurait fait insail de ces deux mots (p. 5 1 8).
L'impropriété des termes trahit ici, comme ailleurs, l'inexpérience de Jal en matière philologique. N'est-il pas plaisant de voir reprocher à Rabelais d'avoir forgé un terme contre Vusage, sous prétexte que le suffixe ail avait cessé d'être un élément formatif?' Des termes comme attirail, éventail, portail, etc., ne sont attestés qu'après Rabelais. En réalité, insail est un dérivé de inser, forme normande de hisser, d'après l'analogie de gouvernail. Rabelais n'a pas « appelé » la chose ainsi, il a simplement emprunté son mot aux marins normands. Quant à l'allusion à maestra, voici en quoi consiste la critique:
Maistralle. La maîtresse voile, ce qu'en terme des galères on nommait la maistre ou mestre... Je ne connais aucune analogie qui puisse justifier l'orthographe (i) maistralle que Rabelais crut devoir adopter. Au surplus, en FVance et au xvi" siècle, la grande voile d'un vaisseau rond ne s'appelait pas mestre, mais gvdnd pacfi ou papefic (p. 5o9).
Si Jal avait connu le terme provençal maistralo, source directe du maistralle de Rabelais, et qui désignait précisément la grande voile de tout navire latin, il aurait été moins affirmatif. Sa désignation: orthographe (au lieu de : finale ou terminaison) est un non-sens, et la dérivation du terme rabelaisien de l'ital. maestra, ne l'est pas moins ; c'est maestrale qu'il voulait dire et qui répond au prov. maistralo.
Ajoutons que pape fil figure également chez Rabelais (l. IV,
(i) Même erreur passée dans VHisloirç de la Marine de Charles de Le Ronciére (t. II, p. 484) : « Le mot maestra, pour désigner la grande voile ne se propagea pas en France, n'en déplaise à Rabelais ».
Rabelais écrit maistralle (et non pas maestra) et ce vocable subsiste toujours (sous la forme maistralo) en Provence parmi les marins marseillais de la bouche desquels il l'a recueilli.
ch. Lxiv), seulement il ne désigne pas la voile maîtresse, mais une voile quelconque, d'accord en cela avec le prov. papajigo, mât de perroquet, et avec l'ital. pappafico (« une sorte de voile ou couverture », Oudin), vénitien /)apa^^o (« asta a cui s'attacca la banderuola in cima all'albero délia nave », 13oerio).
Scandoula. Garde Vescantoida, c'est-à-dire reste dans le scandolar ; par malheur, il n'y a pas à bord de la nef de chambre portant ce nom. Au xiii^ siècle, les nefs avaient un scandolar, mais elles n'en avaient plus au xvi^ siècle (p. 5i6).
Toujours la même hantise : Rabelais parle de galères, et Jal tient à sa nef. Quant à la galère, il n'y a pas de doute, elle a toujours eu un escandelar ou scandolar, un escandole (i) ou escantole (comme écrit RabelaisJ.
Dans les Comptes du Clos des gallées de Rouen, de 1382, figure un estandelav, forme altérée d'escandelar (éd. Bréard, p. 91 : «... une table de xv piez de lonc »), et on lit cette dernière forme dans un texte de 1530, cité par Ducange : « Le prince feist appeler messire Guillaume de Villeneufve et il l'envoya quérir en soutte dedans Vesquandelar par le patron Matthieu Corse ».
Et quant aux galères vénitiennes du xvi' siècle, Crescenzio affirme ceci (p. 94) : « Il luogo dell'Aguzzino è allô scandolaro, ove sono locate le Armi »; et Pantero-Pantera (1614) le définit ainsi : « Scandolaro è la stanza vicina alla caméra délia poppa ».
On voit combien les présomptions de Jal sont risquées, ce qui ne l'empêche guère de faire remarquer une fois de plus (p. 505) « dans quelle confusion tombe Rabelais, quand il donne à corps perdu dans la technique navale »,