III. — Géants du Moyen Age
Toute une série de noms est tirée des romans de chevalerie et tout particulièrement du Fierabras (2), « lequel fut vaincu par Olivier, Pair de France, compaignon de Roland ». Ce géant, haut de quinze pieds, roi d'Alexandrie, après avoir ravagé Rome, engagea contre Charlemagne une bataille décisive, en défiant les meilleurs chevaliers de l'armée franque, mais il fut vaincu par Olivier et reçut le baptême.
Ces vieux romans, dans leurs remaniements en prose à l'époque de la Renaissance, et spécialement le Fierabras, ont fourni (en suivant l'ordre du texte) :
Sortibrant de Conimbres, nom d'un roi sarrasin de Conimbre ou Coïmbre, ville d'Espagne.
Brushant de Monimiere, c'est-à-dire Brûlant de Monmiré, chef sarrasin (dans Fierabras) :
3ii3. Li amirans apele Brûlant de Monmiré,
Sortibrant de Connibre, son consillier privé.
JJruyer, « lequel fut vaincu par Ogier le Danois, Pair de France ». Un géant Bréliier est mentionné dans 0(jier de Dannemarche : haut de 17 pieds et d'une force égale à celle de 20 hommes, il est appelle Goliath, Roi des Saxons, et porte l'épithète de Gaiant dans Huon de Bordeaux.
Mabrun ou Maubrun (d'Agremolée), larron sarrasin.
C'est dans le même roman de Fierabras qu'on rencontre le fameux pont de Mautrible, « le grand pont redouté » (le Montrible (3) de Rabelais), sur la rivière Flagot, par où il fallait pas-
(i) Voy. la RcalcncylopcJie de Pauli.
(2) Voy. ci dessus, p 334, et la 7'abk' des noms propres d'Ernest Langlois (1904), Cf la dissertation de Fritz Wohlgemuth, Ricsen iind Z)vcrge in dcr alt/ran^osischcn er^'dhlcndcn Dichtung, Stuttgart, igo6.
(3) C'est la leçon de l'édition princeps, modifiée ultérieurement en Monstnblc :
On a escrit du grand pont de Montrible, Où Galaflrc eut sa femme tant terrible...
ser pour aller à Aigremore (ville sarrasine d'Espagne) et sur lequel Ferragus soutint son fameux combat.
Ce Ferragus est le nom d'un géant haut de 20 coudées et d'une force égale à celle de 40 hommes. Dans la pseudo-chronique de Turpin, il s'appelle Ferracutus^ « qui fuit de génère Goliath ». Dans l'Entrée en Espagne^ il soutient un combat avec Roland. C'est l'ennemi des chrétiens, dans Bojardo et Arioste.
Voici quelques autres noms :
Galaffre, nom de rois sarrasins, dans différentes Chansons de geste; la Chronique admirable (éd. Jacob, p. 9g) fait mention d'un « grand gean nommé le Galajfre de Baudas ».
Galehault (« lequel fut inventeur des flaccons ») est, dans Lancelot du Lac^ le nom d'un roi d'Outre-les-Marches, en Grande Bretagne. Le même figure, comme nom de chevalier, dans Saint-Rémy y mystère du xv' siècle (i).
Longys^ émir de Barbastre, dans la Geste de Vivien, a sa place également dans les Mystères. C'est un souvenir de Longis ou Longin, le centurion aveugle qui perça le flanc de Jésus en croix, et obtint de lui son pardon et la vue.
Roboaste ou Roboastre, géant né d'une femme et d'un lutin, dans Doon de Maience, Il était haut de 12 pieds et faisait fuir tout le monde devant lui. La chanson de geste citée le décrit ainsi :
9120. Conques mes si fiers homs ne fu de mère nés, Ni plus granz, ni plus gros, ni plus desmesure's.
Morguan (« lequel premier de ce monde joua aux dez avecques ses bezicles »), héros d'un roman de chevalerie et du Mor gante Maggiore de Pulci, ce dernier sans attaches avec celui de Rabelais.
Il n'est peut-être pas superflu de faire remarquer que Rabelais a adopté, dans son anagramme, le nom d'un de ses géants, Nasier, haut de ii| pieds, dont la tête, d'après la Clianson de Gaufrey (éd. Guessard, v. 2971) « avoit plus grosse assez d'un buef plenier ». Et quant à son nez énorme :
En unes des narines du ne's, lés le joier, Pourroit on largement un œf d'oue muchier.
nous dit une pièce en vers du xv*-xvi^ siècle (Montaiglon, Recueil^ t. IV, p. i:j8).
(1) Petit de JuUeville, Mystères^ t. II, p. 555. Voy. aussi ci-dessus,