‹ La langue de RabelaisChapitre 202 sur 218 · I. — Géants bibliques · texte numérisé non relu

I. — Géants bibliques

La généalogie de Pantagruel est une parodie des fréquents dénombrements généalogiques de la Bible. Les trois premiers noms de géants sont factices :

Et le premier fut Chalhroth, Qui engendra Sarabroth, Qui engendra Faribroîh...

Qui cn.yendra Nembroth... (2)

C'est le c'ernier nom qui a fourni la finale aux trois premiers, dont les éléments initiaux rappellent ceux des anciens rois francs : Childebert, Charibert et Farabert.

L'ordre dans lequel se suivent ces noms de géants est également burlesque : Goliath vient après yVthlas, et Hercules est suivi par Enay, qui fut « très expert en matière de oster les cerons des mains ».

C'est la forme francisée (\'Enah\ géant biblique d'ilébron, dont les enfants, Ils Hnakiin, étaient encore n.')mbreux et redou-

(i) Voy. ci-ucssus, p. 254 a -ibC^.

(2) Cette furmc Nembroth était encore usuelle au xvi» siècle. On la lit dans le Funeste de d Aubigné.

tables du temps de Moïse {Deuter., ix, 12, et Nombres^ xiii, 38).

Quant au délerminatif (« très expert en matière de oster les cerons des mains »), il est simplement burlesque, comme la plupart des attributs de cette énumération gigantale. Leur caractère fantaisiste ressort d'un simple rapprochement comme celui-ci :

L'édition princeps imprime seulement : « Qui engendra Etion » ; celle de Juste, 1533, ajoute: « Lequel premier eut la veroUe pour avoir dormy la gueulle baye » ; celle de 1542 : « Lequel premier eut la veroUe pour n'avoir beu frays en esté ». Or, suivant Pline (i), Etion (ou plutôt Otus, qui est la leçon correcte), était un géant de quarante-six coudéesj dont un tremblement de terre fit trouver le corps en Crète ; et c'est tout. Les déterminatifs ajoutés ici par Rabelais sont donc purement imaginaires.

H. — Géants mythologiques.

La source de Rabelais pour cette partie de la nomenclature est VOfJîcine ou Encyclopédie (2) de Ravisius Textor {1532), où les noms courants de la mythologie grecque se trouvent associés à des réminiscences d'Hérodote {Artachée), de Pline (Etion, Gabbara, Goliath de S'ecM/ic^iV^e) et à des appellations barbares, telles que OJfotus et Gemmagog, à qui Ravisius consacre des notices spéciales (p. 143) :

Saxo Grammaticus ait Ojfotum fuisse Gygantem et pastorem, cujus armenta tutabalur canis Biorvonis cujusdam.

Fuit et Gemagog Gy^yas cubitis duoclecim procerus. Architrenius : Cubitis ter quatuor altum Gemagogo Herculea suspendit in aëre lucta.

Idem : Gemagog arduitas Corinei fracta lacertis.

Veut-on savoir ce que Porus ou Pore (« contre lequel batailla Alexandre le Grand ») vient faire parmi les géants, c'est à Ravisius qu'il faut s'adresser : « Fuit et Porus rex in India quattuor cubitis et palmo procerus, quem Alex, bello vicit ».

Cet intrus a passé tel quel dans la généalogie de Pantagruel.

Une seule de ces appellations nous arrêtera, les autres étant

(1) Hist. Nat., 1. VIT, ch. xvi. Les éditions du xvi» siècle donnent la leçon fautive Etion.

(2) Voy., à ce sujet, un article d'Abel Lefranc dans Rev. Et. Rab., t. V, p. '193.

généralement connues : c'est Aranthas, dont Textor se contente de dire : « Aranthas Bebrycius octonis cubitis longus fuisse traditur ». Ce géant de Bébrycie, haut de huit coudées, fut vaincu par un jeune homme Nicéphore, et Arrien de Nicomédie nous a transmis le récit quasi mythique de ce combat (i).

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