I. — SentencQS bibliques
Les proverbes que Rabelais a tirés de la Sainte Ecriture sont relativement nombreux. L'Ancien et le Nouveau Testament y sont également représentés, mais dans des proportions inégales.
Les trois recueils de sentences de l'Ancien Testament — les Proverbes^ V Ecclésiaste et la Sagesse — ont été traditionnellement attribués à Salomon : c'est sous ce nom qu'ils sont cités dans Rabelais.
Proverbes. — Ne dict pas Salomon, Proverbiorum, xiv : Innocens crédit omni verbo... (1. 1, ch. vi).
— Je n'if^nore que Salomon dict... l'estre des femmes estre de soy insatiable (I. Ili, ch. xxvii).
(^f. Prov., XXX, i6 : « Infcrnus, et os vulvœ, et terra qua; non satiatur ».
EccLÉsiASTK. — Vous sçavcz qu'il est cscrit : Vœ soli... (1. III, ch. ix).
Cf. Ecclés., IV, 10 : « Si unus ceciderit, ab altero fulciretur. Vœ soU^ quia cum ceciderit, non habct sublevantcm se ».
— Le sai;,'c dict là où n'est femme... le malade est en grand estrif (1. III, ch. ix).
Cf. Ecclés., xxxvi, 27: « Et ubi non est mulier, ingemiscit acger ».
— Comme vous autres, Messieurs, sçavez que Pecuniœ obediunt omnia (1. III, ch. xl).
Cf. Ecclés., X, 19 : « In risum faciunt panem et vinum, ut epulentur viventes ; et pecuniœ obediunt omnia ».
— Salomon dict que infiny est des fols le nombre (1. III, ch. xlvi ; 1. V, Prol.).
Cf. Ecclés., r, 15 : « Stultorum infinitus est numerus ». Sagesse. — Mais parce que selon le saige Salomon, Sapience n'entre point en ame malivole (1. II, ch. vni).
Cf. Sagesse, 1,4: « Nam in malevolam animam non introibit sapientia ».
Psaumes. — Et vous le tesmoigne le Roy prophète, chantant et disant que Vabystne invoque Vabysme (1. V, ch. xlviii).
Cf. Psaumes, xlii, 7 : « Abyssus abyssum invocat ». On lit déjà cette sentence, en français, dans le Psautier d'Oxford du xii' siècle: « Li abismes l'abisme apele ».
Daniel. — L'expression typique sans compter les femmes et les petits en/ans (i), fréquente chez Rabelais, remonte à Daniel, IV, 9: « Exceptis mulieribus et parvulis et filiis » (cf. Mathieu, XV, 38 : c( extra parvulos et mulieres »).
Nouveau Testament. — Reddite quae sunt Caesaris Caesari et quas sunt Dei Deo (1. I, ch. xx).
Cf. Marc, XII, 17. La Comédie des Proverbes rend ainsi cette sentence (acte I, se. vu) : « Je suis un homme cjui n'est pas de bois, et qui sçait rendre à César ce qui est à César ».
— ... se glorifiant veoir le festu en l'œil d'autruy, ne voit une grosse souche laquelle luy poche les deux œils (1. III, ch. xxv).
Cf. Matthieu, vu, 3 : « Quid autem vides festucam in oculo fratris tui, et trabem in oculo tuo non vides ? »
Ce dicton figure déjà parmi les Proverbia rusticorum du
(i) On la lit également dans Alfonse le Saintongeois {Cosmographie, p. 272) : « Et s'en alla Moyse avec le peuple au mont de Sinay, et estoyent en nombre ceux qu'alloyent avec luy six cens mille hommes, combattans, sans les femmes, enfans et filles, et les petit^ enjffans qui estoyent à la tétine ».
Par contre, dans la Comédie des Proverbes (acte I, se, vi), c'est un simple écho de Rabelais,
Oudin nous fournit cette explication : « Sans compter les femmes et les petits enfans, c'est pour se moquer de quelqu'un qui fait des hyperboles, ou rapporte un nombre de choses ou de personnes qui n'est pas croyable ».
XII® siècle (éd. Zacher, n*" 264) : « Tiel voit le festu en l'oil son veisin qui ne voit... » (le reste manque) (i).
— Autres cueilloient des espines raisins, et figues des chardons (1. V, ch. xxii).
C'est une des impossibilités proverbiales que Rabelais prête aux officiers de la Quinte.
Cf. Mathieu, vu, 16: « A fructibus eorum cognoscetis eos. Numquid colligit de spinis uvas, aut de tribulis ficus .^ »
— Par tous les champs ésquels ilz [les moutons] pissent, le bled y provient, comme si Dieu j^ eust pissé (1. IV, ch. vu).
La Briefve Déclaration fait cette remarque : « Si Dieu y eust pissé. C'est une manière de parler vulgaire en Paris, et par toute France, entre les simples gens, qui estiment tous les lieux avoir en particulière bénédiction, ésquels notre Seigneur avoit fai:t excrétion d'urine ou autre excrément naturel, comme de la salive est escript Joannes, ix : Lutwn fecit ex spuio ».
Suivons maintenant, à l'aide d'un exemple significatif, la transformation d'un détail biblique en proverbe et son développement ultérieur en français. Soit le proverbe: Faire gerbe de fouerre à Dieu (l. 1, ch. xi), c'est-à-dire payer la dîme avec des gerbes de paille (dans lesquelles il n'y avait point de grains), donc tromper Dieu : « De là est venu, nous dit Nicod, ce proverbe lequel peut s'appliquera toute personne de mauvaise conscience, soit envers Dieu, soit envers les hommes ».
C'est un souvenir des pratiques religieuses d'Israël : pour sanctifier la moisson, la première gerbe devait être oiïerte au Seigneur. On lit dans le Lévitique (xiii, 10-12) : « Parlez aux enfants d'Israël et dites leur : Lorsque vous serez entrés dans la terre que je vous donnerai et que vous aurez coupé les grains, vous porterez au prêtre une gerbe d'épis comme les prémices de votre moisson et le lendemain du sabbat le prêtre élèvera devant le Seigneur cette gerbe, afin que le Seigneur vous soit favorable en la recevant et il la consacrera au Seigneur ».
Les Mystères du xv' siècle font souvent allusion à cette prescription du livre saint. Dans le Mi/stère de la Passion de Gréban, Gain s'apprête à oiïrir un sacrifice à Dieu :
(1) Brantôme le cite sous cette forme (t. V, p. Co) : « L'Empereur voyoit bien les petites pailles dans les yeux d'autruy et dans les siens propres n'appercevoit pais une traisnç (« poutre ») qui lui dévoie cj;'eveç les veux »,
io32 . Il me fault mes jarbes trier
Et une des mendres eslire,
Pour présenter à notre Sire,
Car peine pardue seroit
Qui des meilleures choisiroit,
Puisquau feu ardre les convient.
A ce faire autant à point vient
La maschante comme la bonne.
Et dans le Mystère de Saint-Quentin, le dialogue suivant s'engage entre le fils et le père (v. 2281) :
Adam. Cayn, qui les gerbes assemblés De blé, la dixième prendra, De qui sacrifice rendra Devant Dieu, par flamme allumée ; Affin que par celle fumée, Qui tournera devers les cieulx, Dieu veuille esmouvoir ses saints yeuls A nous faire miséricorde...
Cayn. Je n'entendz rien à ce service.
Et les brusler ? Quoi qu'on m'en dye, Que mon père Adam nous ordonne.
Gomment I Quant les gerbes sont meures, Qu'on voyse prendre des meilleures, Voyrement je ne le feray mie.
Non obstant du père la grâce; Et, si convient que je le face, Des pires gerbes de mon bic Prendray, qui sera assemblé...
A cette époque, d'ailleurs, le détail biblique est déjà cité comme proverbial aussi bien dans ce même Mystère de Saint- Quentin :
9792. Ces turlupin, ces papelars,
Ces frères frappars, ces volars.
Ces gros dampultus (i), ces rongeurs De pilers et ces flasengeurs Qid font à Dieu garbe d'estrain...
que dans le recueil contemporain de Mielot (n°47) qui le donne sous cette forme : a C'est faire à Dieu garbe de feurreu). Pasquier, reprochant aux jésuites de faire vœu de pauvreté et de tenir néanmoins terres et possessions, ajoute (1. III, ch. XLiv): « N'est ce pas icy un sophisme, par lequel non seulement vous surprenez ce pauvre peuple, ains faites gerbe de fouerre à Dieu ? »
(i) Dampultus, richards, proprement dam Plutus, seigneur Plutus, dieu mythologique des richesses.
Cette garbe de fouerre s' est de bonne heure altérée en barbe de fouerre (i), comme le constatent déjà la plupart des écrivains du xvi' siècle (2).
C'est pourtant, sous cette forme altérée, que le proberbe est cité, dans la seconde moitié du xvi' siècle, par Montaigne (1, 11, ch. xii) et par Régnier (vi' Satire) : « Et l'hypocrite fîst barbe de paille à Dieu ».
II, — Adages grecs.
A propos des proverbes classiques, grecs ou romains, se pose cette question : Rabelais a-t-il directement puisé chez les Anciens, ou a-t-il eu simplement recours à une source secondaire, les Adages (3) d'Erasme, par exemple?
Nous l'avons déjà agitée (4) et nous avons abouti à cette conclusion : Rabelais puise généralement aux sources toutes les fois qu'il s'agit d'auteurs qu'il a souvent pratiqués (5): Plutarque et
(i)On le lit déjà dans Gautier de Coincy {Fables et Contes, éd. Méon, t. I, V. 1235): « Bien font à Dieu barbe de fuerre ».
(2) Henri Estienne (Prémices, 1594, p. 99): « Le vulgaire, et mesnîe la plus grant part de ceux qui ont des lettres, fait une lourde et vilaine faute en disant, Tti fais à Dieu barbe de paille, en lieu de dire gerbe de paille. Et ce qui a donné entrée à ceste faute a esté la mauvaise prononciation de plusieurs, principalement de ceux du menu peuple, car il prononce garbe pour gerbe ».
Pasquier (Recherches, 1. I, ch. xlii) : « Ceux qui disent faire barbe de fouerre à Dieu, en usent abusivement au lieu de gerbe de fouerre: qui est un proverbe tiré de la Bible et usurpé contre ceux qui offroient seulement à Dieu des gerbes de pailles, feignans ollVir gerbes de bled, pensans appaiser Dieu par une tromperie, lequel toutesfois connoist le fonds et l'intérieur de nos pensées ».
(3) Adagiorum Chiliades, Baie, xbxj (édition que nous utilisons), renferme plus de 4000 adages, sentences et locutions (l'édition princeps de i5oo n'en donnait que 800, celle de i5o8, trois mille). Voy. sur les différentes réimpressions de ce recueil célèbre, la Bibliographie parémiologique de Duplessis, p. 10 à 22.
(4) Voy. ci-dessus, p. 7,et Rev. Et. Rab., t, X, p. 376 à 379. Cette critique vise les deux articles suivants :
i" Dclaruelle, « Ce que Rabelais doit à Erasme... » (dans la Revue d'hist. litl. de la France de 1904).
2» W.-I". Smith, « Rabelais et Erasme » (dans Rev. Et. Rab, de 1908).
(5) Par contre, il tire d'Erasme des adages peu connus (en même temps que leur explication) : « Le magistrat et l'office descœuvre
Lucien, pour les Grecs, les comiques et Suétone pour les Latins. Il nous en donne d'ailleurs les preuves par ses indications précises ou par les notes de la Briefve Déclaration.
Les adages grecs sont en petit nombre. Voici les écrivains mis à contribution :
Poètes. — Les Gastrolatres... tous ocieux, rien ne faisans, point ne travaillans, poids et charge inutile de la terre (i), comme dit Hésiode (1. IV, ch. Lvin).
Rabelais, citant de mémoire, confond ici Hésiode avec Homère {Iliade, xviii, 104): ÉToictov oli^oc, àpoup-o;.
— Selon le dict de Hésiode d'une chascune chose le commencement est la moytié de tout (1. IV, ch. m).
Cf. Hésiode {Œuvres, 40) : icXéov 7]{jt,i(ju Travroç, adage qui circulait généralement sous la forme : Xey-Ji TÎfxii'j -juavTOç. Rabelais a directement tiré ce dicton de Lucien (Hermotinus, ch. m).
— En fin des degrés rencontrasmes un portail... en la face duquel estoit en lettres lonicques... escriteceste sentence: En ino alithia{2), c'est à dire En vin vérité (1. V, ch. xxxvii).
Cf. Alcée (dans Théocrite, xxix) : i'v oïvw àXriGeia.
— Jouxte le mot vulgaire £'c/z?ron adora dora... (1. III, ch. xiv), c'est à dire les dons des ennemis ne sont pas des dons.
Cf. Sophocle {Ajax, 674) : «x^P^v à^topo. Sûpa, que Virgile rend par {Enéide, 11, 42) :
Timeo Danaos et dona ferentes...
Lucien (3). — Cestuy exemple me fait entre espoir et crainte varier, doubtant que, pour contentement propensé, je rencontre ce que j'abhorre, mon trésor soit charbon... (1. III, Prol.), c'est-à-dire que je sois désappointé.
Cf. Lucien {Zeuxis), ch. vi : avGpaxsç ô Gyjffaupoç.
— Comme en proverbe l'on dit... mouvoir la Camarine (4) (1. 111, ch. XIV ; cf. 1. V, ch. vi).
l'homme » (1. III, ch. xviii) est l'écho de Magistratus virum indicat, traduction qu'Erasme donne de l'adage «p%i7 tov avJ'pa oEîxvua-t, proverbe attribué à Pittacus par Diogène Laërce. Voy. Erasme, Adagia, l. 1, ch. X, n" 76. Cf. ci-dessus, p. 362.
(i) Cf. 1. V, ch. IV (à propos des oiseaux de l'Isle Sonante) : « ... bossus, borgnes, boiteux, manchots, podagres, contrefaits et maleficiés, poids inutile de la terre ».
(2) Transcrit d'après la prononciation moderne, enseignée et propagée au xvie siècle par Lascaris, un des maîtres de Rabelais.
(3) Voy. la dissertation de Th.-W. Rein, Sprichwôrter und sprichvor' tliche Reiensarten bei Lukian, Tubingen, 1884.
(4) Cf. 1. II, ch. XXXIII : « ... un goulphre horrible, puant et infect, plus que Mephitis, ny la palus Camarine... »
Cf. Lucien {Pseudologiste,ch.xxxv): (x-yj >t(vei Kajiapt'vav.
— Nous sommes de simples gens et appelons les figues figues
(I. IV, Ch. LIV).
Cf. Lucien, Comme on écrit V histoire^ ch. xli : ... àXyiGeiaç (p(Xo<;, d)ç ô xo>fJ!,ix.6ç «pvjc?'., Ta Q\jy,y. Gijy.a...
Plutarque. — Et avoit [le pourceau] un collier d'or au coul, autour duquel estoient quelques lettres lonicques, desquelles je ne peuz lire que deux mots: Y? 'Aô/;vav, pourceau Minerve enseignant (1. IV,
ch. XLl).
Cf. Plutarque (Démétrius, ch. xi) : y] u; zry Aôr.vxv, un porc a cherché querelle à Athena, c'est-à-dire un ignorant veut faire la leçon à un homme instruit. De même Festus, p. 310 : « Sus Minercam (se. docet) in proverbio est, ubi quis id docet alterum, cujus ipse inscius est ».
Divers. — Une série de ces proverbes exprime les occupations impossibles que Rabelais prête aux officiers de la Quintessence (l. V, ch. xxii) :
— Autres tondoient les asnes, et y trouvoient toison de laine bien bonne.
— Autres lavoiejit les testes des asnes, et n'y perdoient la lessive.
— Autres chassaient aux'vents avec des rets, et y prenoient escrevisses decumanes (i).
— La première [physicale proposition] estoit de Vombre d'un asne couillard : l'autre de la fumée d'une lanterne.
Ces deux dernières facéties proverbiales sont tirées des Guêpes et des Nuages d'Aristophane ; les autres se trouvent citées dans les Adages d'Erasme (2), mais quelques-unes étaient
(1) Déjà mentionné au I. IV, ch. xxxn : « Quaresmeprenant peschoit en l'air, et y prenoit escrevisses decumanes ».
(2) Voici la liste complète de ces absurdités proverbiales, chez Rabelais et dans Erasme :
... blanchissoient les Ethiopiens =r /Ethiopen lavas (d'après Lucien),
Adages, fol. 1 18.
... à trois couples de renards sous un joug aroient le rivage arencux
= Jungere vulpes et arare litus (fol. 94 et 1 18).
... lavoient les tuiles rr: Eaterem lavas (ibid.).
... tiroicnt eau des pumices = Aquam pumice postula (fol. 121).
... tondoient les asnes = Asinum tondes (fol. 122).
... tiroient lait de bouc et dans un crible le recevoicnt ::= Mulgere
hircum et cribro aquam haurire (fol. 94 et ny).
... lavoient les testes des asnes rrr Asini caput ne lavas nitro (fol. 5iG).
... chassoient au vent avec des rets =::: Rcti vcntos vcnari (fol. 120).
... coupoicnt le feu avec un couteau .— Igncm dissecarc (fol. 1 \()).
déjà populaires et on les rencontre dans les Farces de la même époque (i).
UI — Proverbes romains.
Les proverbes que Rabelais tire de cette source sont nombreux et caractéristiques (2). En voici un exemple :
Dans la vie de Caton l'ancien, ch. viii, Plutarque raconte qu'un jour cet homme célèbre, voulant parler contre une distribution de blé demandée par le peuple, commença sa harangue par ce proverbe :
XaXerol «pôç yacjTepa Xéye'.v iôxx oùx àyoucav, en latin : Venter famelicus auricidis caret.
Rabelais, après avoir allégué cet adage dans le discours latin de Panurge (1. II, ch. ix) — « memores veteris iliusadagii, quo venter... », — s'en sert à difFérentes reprises :
— Le ventre affamé n'a point d'aureilles (1. III, ch. xv). — L'estomac affamé n'a point d'aureilles, il n'oyt goutte (1. IV, ch. lxiii).
Et lorsqu'il fait le portrait du mesure Gaster, il remarque (l. IV, ch. Lvii) : « Gaster sans aureilles fut créé » (3).
Venons maintenant aux écrivains que Rabelais a pratiqués : Comiques. — Les comiques latins, Plante et Térence, citent souvent des proverbes, dont quelques-uns ont passé dans l'œuvre rabelaisienne :
— Comme en proverbe l'on dict, irriter les freslons... (1. III, ch. xit).
Cf. Plante (Amphitr., 707): « Irritabis crabrones... »
— Les hommes seront loups es hommes (1. III, ch. ni).
... l'ombre d'un asne couillard =r Asini umbra (fol. 94). ... la fumée d'une lanterne = De fume disceptare (fol. gS). ...du poil de chèvre = De lana caprina [ibid.).
(i) On le lit par exemple dans la «Farce des cris de Paris» {Ane. Théâtre, t. II, p. 385), et plus tard, dans la Comédie des Proverbes (acte III, se. II): « Ne sçavez vous pas qu'a laver la teste d'un asne on y perd son temps et sa peine ? »
(2) Voy. le recueil : A. Otto, Die Sprichowrter und sprichwôrtlichen Redensarten der Rômer, Leipzig, 1890.
(3) Henri Estienne cite à son tour le dicton à propos des abus du clergé {Apologie, t. II, p. 293) : « Tout ce qu'on leur [aux gens d'église] pouvoit alléguer... estoyent autant de paroles perdues, parce qu'on parloit contre leurs ventres qui n'avoyent poinct d'oreilles, comme aussi n'ont les autres, selon le proverbe ancien ».
Cf. Plaute {Asin.j 495): « Lupus est homo homini, non homo ».
— Quaresmeprenant peschoit eu l'air... chassoit on profond de la mer... (1. IV, ch. xxxii).
Cf. Plaute {Asin., 98): «In aëre piscari, venari... in medio mari...»
— L'anticque proverbe nous le désigne, onquel est dit : Que Ve~ 7111S se morfond satis la compagnie de Ceres et Bacchus (1. 111, ch. xxxi).
Cf. Térence (Eun., 732): « Verbum hercle hoc verum erit: Sine Cerere et Libero friget Venus (i) ».
— Pourtant que ce m'est pareil estrif, comme si le loup tenais par les oreilles sans espoir de secours aucun (1. V, Prol.).
Cf. Térence {Pfiormio, 506) : « Immo id quod aiunt, auribus teneo lupum », c'est-à-dire je suis dans un grand embarras.
— A bon entendeur ne fault qu'une parolle (1. V, ch. vu).
Cf. Dictum sapienti sat est, qu'on lit à la fois dans Plaute {Pers., 729) et d;ins Térence (Phorni., 541) (2).
Suétone. — C'est ensuite à Suétone que Rabelais doit plusieurs proverbes qui accusent cette origine.
Dans la vie d'Auguste, ch. lxxxvii, l'historien romain raconte que cet empereur, pour exprimer qu'on ne paiera jamais, se servait du dicton : Ad kalendas Grœcas solutiiros, les calendes, inconnues au calendrier grec, étant en même temps le terme des acquits. Rabelais 5' fait souvent allusion :
— L'arrest sera donné es prochaines calendes Grecques, c'est à dire jamais (1. I, ch. xx). — Mais, demanda Patangruel, quand serez
(i) Même souvenir dans une moralité du début du xvie siècle, la Condamnacion de BancqucH^^ i5o7,à propos du vice de l'ivrognerie (éd. Jacob, p. 348) :
Sçavez vous que Térence en dit ?
Sine Baccho friget Venus ; Et n'y a poinci de contredit I Par ce vin tous maulx sont venus.
Le proverbe est invoque, à son tour, par Henri Esticnne {Apologie, t. I, p, 108): « Combien que nous n'ayons parlé de la gourmandise et de l'yvrogncrie d'alors, ne pensons pas que la paillardise n'ait eu ces deux pour compagnes : veu mesmcmcnt ce que dit le proverbe ancien. Sine Cerere et Baccho friget Venua ».
(2) Henri Esticnne le cite {PràcelUmce, p. 234) : « A bon entendeur ne faut qu'un mot ». Mathurin Cordier le donne déjà sous cette forme (p. 255) : « A bon entendeur il ne fault (jue ung mot ».
SOURCES LIVRESQUES 49 î
vous hors de debtes ? Es calendes Grecques, respondit Panurge, lors que tout le monde sera content... (i) (1, III, ch. m).
Ailleurs, le même historien raconte qu'Auguste aimait toujours à répéter: <J7:euôe PpaSc'w;, en latin Festina lente. Rabelais y fait allusion à plusieurs repHses :
— En France, vous en avez quelque transon en la devise de Monsieur l'Amiral (2), laquelle premier porta Octavian Auguste (1. I. ch. ix). — Sçavez vous que disoit Octavian Auguste? Festina lente (1. I, ch. XXXI II).
Cf. Regnard, F'olies amoureuses^ acte, III, se. vu :
Un savant philosophe a dit élégamment : Dans tout ce que tu fais hâte-toi lentement.
]JAlea jacta est, le sort en est jeté, également rapporté par Suétone, dans la vie de César (ch. xxxii), a donné à notre auteur:
— Puis... qu'une fois en ave:^ jette le de\, et ainsi l'avez décrété, et prins en ferme délibération, parler n'en fault (1. Ilitch, ix).
Pline. — Africque apporte tousjours quelque chose de nouveau (1. I, ch. xvi). — Africque est coustumiere de toujours choses produire nouvelles et monstrueuses (1. V, ch. m).
Cf. Pline (1. VIII, ch. xxviii) : « Semper Africa aliquid novi offert», en parlant des bêtes étranges dont ce continent abonde (3).
Saint JéroiME. — Dans son écrit contre Rufus (III, 2), saint Jérôme fait mention du proverbe : Faire de nécessité vertu (4), qu'on lit à la fois dansEustache Deschamps, Machault et Rabelais (1. I,ch. xi).
(i) Cf. 1. II, ch I : « En icelle année [des grosses mesles], les kalendes furent trouvées par les bréviaires des Grecs ».
(2) Cf. Briefve Déclaration, V Hiéroglyphiques : « De icelles avez veu la devise de mon seigneur l'Amiral en un ancre, instrument très poisant, et un daulphin, poisson legier sur tous animaulx du monde : laquelle aussi avoit porté Octavian Auguste, voulant designer : Haste toy lentement. Fais diligence paresseuse^ c'est à dire expédie, rien ne laissant du nécessaire.
(3) Quant à l'allusion proverbiale à l'or de Tholose et au cheval de Sejan, fatals à leurs possesseurs (1. IV, ch. xv), la Briefve Déclaration renvoie entre autres à AuIuGelle (1. III, ch. ix) : « Quis et cujusmodi fuerit, qui in proverbio fertur Equus Sejanus... Eadem sententia est illius quoque veteris proverbii, quod ita dictum accepimus: Aurum Tholosanum >».
(4) « Habeo gratiam, quod/aci5 de necessitate virtutem ». Cf. Comédie des Proverbes (acte 1, se. vu) : « Je prendray la lune avec les dents, je feray de nécessité vertu, pour vostre service ».
On trouve également, dans son Commentaire sur les Ephésiens, cet adage populaire: «Noli..., ut vulgare proverbium est, Equi dentés inspicere donati », et cet autre, dans ses Epitres (vu, 5): « Accessit hu'ic patellœ, juxta tritum populi sermone proverbium, dignum operculum ï) . Dans Rabelais :
— De cheval donné tousjours regardoit en la gueuUe (1. I, ch. xi),
— Comme dict le proverbe, couvercle digne du chauldron (1. I, Prol.).
Ces deux derniers proverbes, simples constatations du bon sens, sont de tous les temps et de tous les pays (i). Nous avons déjà traité de ces dictons d'un caractère universel (2).
Divers. — La sentence de Seneque est véritable... Ce qu'à autruy tu auras taict, sois certain qu'autruy te fera (1. III, ch. ix).
Cf. Sénèque, Epist., xciv, 43 : « xVb alio expectes alteri quod feceris ». A rapprocher la sentence de Publius Sirus : « Quod tibi fieri non vis, alteri ne feceris ».
— Comme quand il a esté dict que la statue de Mercure ne doit estre faicte de tout bois indiffercntement (1. IV, ch. lxii).
Cf. Apuleius, ApoL, t. I, p. 476 : « Non ex omni ligno, ut Pythagoras dicebat, débet Mercurius exculpi. » Mathurin Régnier rend ainsi ce proverbe {Sat., I):
De tout bois, comme on dit, Mercure on ne façonne,
— Vous n'approchez ny des pieds ny des mains à mon opinion (1. 1, Prol.).
Cf. Quintilien, Déclara.^ xii, 6 : « Pedibus manibus unius in senteniiam necessitatis ». Cette locution s'explique par la manière de voter usitée dans le sénat romain: sans parler, on marchait à droite ou à gauche pour donner son suffrage.
— A chascun n'est oultroyé entrer et habiter Corinthe (1. III, Prol,).
Cf. Horace, Epitres, 1 : « Non cuivis homini contigit adiré (>orinthum... »
Certains de ces proverbes latins ont été depuis luiigtemps francisés. Tel celui-ci cité parmi les Proverbes ruraux du xm* siècle (n" 214): « Choses mal acquises sont mal cspandues ». Mais sa forme rabelaisienne :
(i) En voir des parallèles dans l'ouvrage de DUringsfcld, t. II, p. 171- 172 et 467-4('i8.
(2) Voy. ci-dessus, p. SSa et 399.
— ... l'acquest luy est entre mains expiré. Car les choses mal acquises mal dépérissent (1. III, ch. i).,.
témoigne d'un emprunt direct de Cicéron {Philip piques, II, 27) : « Ut est apud poetam nescio quera... Maie paria maie dilabuntur ».
Un autre proverbe d'apparence classique :
— Nous allons de Scylle en Carybde (1. IV, ch. xx). — Mais ce fut en pareil deconfort, comme si évita ns Charybde, fussions tombés en Scylle (1. V, ch. xviii)...
n'est en réalité qu'un souvenir du xiii" siècle à travers Erasme. On le lit pour la première fois dans V Alexandréide, poème en vers latins de Philippe Gaultier de Châtillon, écrit en 1277 et imprimé en 1513. Dans son livre V, vers 297-301, le poète apostrophe ainsi Darius fuyant devant Alexandre :
... Nescis, heu ! perdite, nescis
Quem fugias : hostes incurris, dum fugis hostem ;
Incidis in Scyllam cupiens vitare Charybdim (i).
Erasme le cite, fol. 127, mais sans en indiquer la source.
— ... aultres de semblable {2) farine (1. I, ch. xiv). — ... et aultres de pareille farine (1. II, ch. xxv, et 1. IV, Prol.).
On lit dans les Adages d'Erasme, fol. 545 : « Nostrœ faritiœ. Ejusdem farinée dicuntur inter quos est indiscreta similitudo ».
— De toutes corneilles prinses en tapinois, ordinairement poschoit les œilz (1. IV, ch. xxxii).
C'est une des actions de travers que Rabelais attribue à Quarême- prenant : Cornicum oculos conftgere est donné par Erasme (fol. 99). Crever les yeux aux corneilles est une finesse
(t) Cf. Tahureau, Dialogues (i565), éd. Conscience, p. 54 : « Ce seroit encore faire pis que devant, et comme l'on dit au vieil proverbe, Voulant éviter Cariide, s^engoii^rer en Scylle, ou bien autrement tomber de fièvre en chaut mal ».
Comédie des Proverbes, acte II, se. u : « Ce seroit trop hazarder le paquet, en danger de tout perdre, et tomber de Caribde en Scyla ».
(2) Cf. Du Fail, dans l'Epître liminaire des Propos rustiques : « Par ce moyen estoient pour lors incognues Noblesse, Païsanterie, Liberté, Servitude et autres de semblable farine invasions de droit naturel ».
Tahureau, Dialogues (p. 112) : « Tous ceux de pareille farine ne sont jamais contens jusqu'à ce qu'ils ayent donné à cognoistre leur sottise ».
D'Aubigné, Œuvres, t. II, p. 867 : « Ces mots me vinrent à la pensée avec plusieurs autres de mesme farine ». — Oudin donne, avec le même sens : « Ils sont tous de la mesme paste ».
49à APPENDICES
de Gribouille, analogue aux autres absurdités (i) énumérées dans le même chapitre : se baignoit dessus les haults clochers, se sechoit dedans les estangs et rivières, etc.
— Congnoissant comme dict le proverbe : Aux ongles le lion (1. V,
Ch. XLVIIl).
Adage gréco-romain : « Leonem ex unguibus œstimare » (Erasme, fol. 236), remontant à Phidias. Le grand sculpteur, ayant à représenter un lion, en conçut la forme et la grandeur par l'inspection d'un seul de ses ongles.
— Beau fera se tenir joyeux et boire frais, combien qu'aucuns ayent dict qu'il n'est chose plus contraire à la soif. Je le croy. Aussi contraria contrariis curantur {Pantagr. Progn., ch. viii).
Dicton de l'ancienne médecine qui remonte à Hippocrate, comme d'ailleurs son opposé : SiniiUa similibus, l'un et l'autre déjà contenus dans le chapitre xlii de son traité Des Lieux {2).