‹ La langue de RabelaisChapitre 27 sur 218 · Livre Deuxième · texte numérisé non relu

Livre Deuxième

Le xiv' siècle inaugure l'action de l'Italie en France et le xv' la continue faiblement. Mais la véritable influence italienne, durable et puissante, ne commence à s'exercer efTectivement qu'au siècle suivant. Ce fut alors le contact réel, immédiat, tout d'abord entre deux armées, ensuite entre deux peuples, et les conséquences en furent incalculables.

Ce choc entre deux civilisations, dont l'une — l'italienne — était parvenue à un développement incontestablement supérieur, amena, dès le premier quart du xvi" siècle, des changements considérables dans les domaines les plus divers: dans les arts utiles ou pratiques tout d'abord (architecture, art militaire, navigation) ; puis, dans le commerce et l'industrie ; enfin, dans la manière de vivre et dans les usages mondains. La vie sociale presque tout entière subit alors une transformation complète et profonde.

Kabelais a été à la fois le témoin et l'historien de ce mouvement grandiose de la Renaissance. Son œuvre en offre un tableau si vaste qu'aucun autre monument littéraire n'est capable de fournir autant de données d'une valeur documentaire. 11 connaissait d'ailleurs parfaitement l'Italie, sa langue et sa littérature.

D'après ses plus récents biographes (i). Maître l'Vançois a entrepris en Italie quatre voyages, qui s'échelonnent ainsi : premier

(i) Heulhard, Rabelais, ses voyages en Italie, Piiris, i8qi, p. G6 à 88. — V.-L. Bourrilly, Lettres écrites d'Italie par Fr. Rabelais, Paris, 1910, Introduction. — Lucien Romicr, dans Rer. Et. Rab., t. X, p. ii3 à 142.

voyage, de janvier à mars 153^; c'euxième, juillet à décembre 1535 et janvier à mars 1536; troisième (séjour en Piémont) 1539 à 1542; quatrième et dernier, juin 15^18 à juillet 1550. Comme beaucoup d'humanistes de la Renaissance, il po^^sédait l'italien jusqu'à pouvoir l'écrire. Il semble même avoir lait imprimer quelques publications dans cette langue, puisque le Privilège du Tiers livre fait mention d'ouvrages « en Grec, Latin, François ec Thuscan », c'est-à-dire italien. Son style, en tout cas, est émaillé d'expressions proverbiales ou typiques italiennes comme mat de cathene, fou à lier (1. ill, ch. xxv), modelé sur matto di catena, proprement fou de chaîne ; ou bonne robe, femme grasse, en bon point (Oudin), proprement bonne marchandise qui passe en peu de temps par beaucoup de mains (1. IV, ch. IX et xvi), d'après l'italien buona robba, même sens généralisé. Au Quart livre, ch. lxvii, l'histoire scabreuse du Siennois Messere Pantolphe de la Cassine et de Vinet, l'hôtelier de Chambéry, est contée en français entrelardé d'italien.

Etant donné. cette connaissance intime du langage d'outremonts, on est surpris d'entendre, dans la scène polyglotte de Panurge, après son discours italien précédé par un autre en langage de fantaisie, Epistémon s'écrier (1. II, ch. ix) : « Autant de l'un comme de l'autre ! »

Cette étrange assimilation de l'italien au « langage des Antipodes » ne saurait s'expliquer que par un déplacement de phrase, transposition fréquente dans ce curieux chapitre, à cause des additions successives destinées à grossir le nombre des idiomes, réels ou imaginaires, que Panurge débite à l'imitation de la farce de Patlielin.

Quant à la littérature italienne, on ne trouve dans l'œuvre de Rabelais aucun des noms qui ont illustré le Cinquecento (i). Boccace, le Pulci et l'Arioste sont restés sans influence sur sa pensée comme sur son vocabulaire.

Des écrivains de la Renaissance italienne deux seulement ont attiré et retenu son attention, et il se trouve que tous les deux ont écrit dans une langue factice des œuvres restées uniques. Ce sont le Songe de Poliphile de Francesco Colonna et les Ma.caronnées de Théophile Folengo. On a fort exagéré leur influence sur la conception et la langue de Rabelais ; mais nous

([) Voy. l'Introduction, p. i3.

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réduirons ce bilan à des proportions plus conformes à la réalité des faits.

Le pays et la langue étaient donc également familiers à Rabelais. Comme l'influence italienne coïncide avec sa jeunesse et sa maturité, son œuvre en reçoit à chaque page le reflet. Plus tard cette influence deviendra envahissante. Elle provoquera un mouvement de protestation de la part de patriotes doublés d'érudits, tels qu'Estienne Pasquier et surtout Henri Estienne, dont les Deux Dialogues du nouveau langage François italianisé remontent à 1578. Ces attaques seront dirigées contre les abus des courtisans qui italianisaient à tort et à travers, et toute la polémique s'emparera de considérations plus patriotiques que scientifiques.

11 n'en fut pas de même dans la première moitié du xvi" siècle, l'époque de Rabelais.

A la suite des expéditions militaires des Français en Italie (1494 a 1525) et du contact plus intime qui en résulta entre les deux nations, des effets considérables ne tardèrent pas à se manifester. Le nombre grandissait tous les jours des Français italianisants (i) qui passaient les monts, alors que des artistes, des artisans et des hommes d'affaires de la péninsule s'établissaient de plus en plus fréquemment en France. C'est à la suite de ce double courant qu'un changement radical s'opéra en un quart de siècle d:ins le domaine des arts, du commerce et de la société. Nous allons passer en revue ces multiples manifestations.

L'influence italienne en bVance, à l'époque de la Renaissance, a été l'objet d'innombrables travaux, mais d'aucune recherche d'ensemble (2). Notre étude est le premier essai général sur la

(i) Emile Picot, Lex Français italianisants au XF/« siècle, Paris, 1906. Parmi les premiers de ces pionniers, l'auteur cite Claude Seyssel, Marguerite d'Angoulènic, Mcllin de Saint-Gelais, Rabelais, Monluc, du Bellay, etc.

(2) Le concours ouvert à ce sujet par l'Académie des Sciences morales et politiques, sur V Influence italienne au XVI'' et au XVI I^ sièclesy était trop vaste pour donner des résultats sérieux. « Les recherches devaient porter sur les idées, les œuvres et les hommes, afin de déterminer l'influence exercée en France sur les esprits et sur les politiques par les écrivains, les artistes et les hommes d'Ktat de l'Italie, de Char, les Vill jusques à Louis XIV ». Voy. Séances et travaux de V Académie des Sciences morales et politiques^ t. CLllI (igoo), p. 20g à 222, compte-rendu de Georges Picot.

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matière. Comme dans nos recherches précédentes, nous tâcherons d'envisager les faits d'ordre linguistique dans leurs rapports avec le milieu social, en les étudiant à la lumière de la civilisation de la Renaissance (i). Nous nous en tiendrons uniquement à la première période, la plus importante, celle de l'initiation, représentée par Rabelais, et qui seule a échappé jusqu'ici à l'érudition. Par contre, la seconde, celle de la superfétation, représentée par Henri Estienne, a été l'objet de nombreux travaux, dont le plus important est le beau livre de Louis Clément sur Henri Estienne (2).

(1) Rappelons les pages substantielles consacrées à l'italianisme dans Le Seizième siècle de Ferd. Brunot (p. 198 à 206, 208 à 21 5)^ et le suggestif volume sur la Renaissance de Henri Lemonnier, dans V Histoire de France de Lavisse, t. V, deux parties, Paris, 1904.

Antoine Oudin, Recherches italiennes et françaises, Paris, i6)2, et Tommaseo e Bellini, Diponario délia lingua italiana, i865 à 1879.

(2) Paris, 189S. Voy. les chapitres « L'esprit de cour et l'italianisme» (p. 107 à 182) et « L'influence italienne et le nouveau langage » (p. 3o5 à 419).

Voy. en outre : Giovanni Tracconaglia, Contributo allô studio delV italianismo in Francia, vol. I, Henri Estienne et gli italianismi, Lodi,

Marty-Laveaux, La Pléiade française, Appendice : La langue de la Pléiade, Paris, 1886-1898, 2 vol.

E, Bourcier, Les Mœurs polies et la littérature de cour sous Henri //, Paris, 1886, 1. III, ch. i « L'italianisme » (p. 267 à 3oo).

Pierre Villey, Les Sources d'idées au XVJ<i siècle, Paris, s. d., sur l'importance des traductions, surtout italiennes, à l'époque de la Renaissance.

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