‹ La langue de RabelaisChapitre 33 sur 218 · CHAPITRE II ART MILITAIRE · texte numérisé non relu

CHAPITRE II ART MILITAIRE

Des spécialistes ont jusqu'ici à diverses reprises examiné le côté technique de l'Art militaire dans Rabelais (i). Ils sont unanimes à admirer, ici comme ailleurs, l'étendue de l'information et l'intelligence de la mise en œuvre : « La science militaire théorique — nous dit un des derniers investigateurs (2) — est incontestable... Rabelais avait des notions étendues dans les arts de l'ingénieur militaire, de l'artilleur, de l'armurier. 11 avait des clartés sur tout le métier militaire ».

Rabelais avait, en effet, de bonne heure fréquenté les hommes de guerre et, lorsqu'il accompagna Guillaume du Bellay, seigneur de Langey, à Turin, il composa en latin un ouvrage sur les « Stratagèmes » (3), qui fut traduit en français par Claude Massuau (texte et traduction aujourd'hui perdus).

(i) Voy. Steph. G. Gigon, LArl militaire dans Rabelais (dans Rev. Et. Rab., t. V, p. là 23). — Golonel Ed. de La Barre-Duparcq, Rabelais stratégiste (dans le Carnet de la Sabretache de nov. 1910, p. 690 à 702), mémoire posthume, écrit à Brest en iSyS.

Pour être complet, il faudrait citer encore Albert Rossi, Rabelais écrivain militaire, Paris et Limoges, 1892 (brochure de i5i pages in-i:^), mais cet opuscule ne contient que des réflexions générales plus ou moins opportunes sur les choses militaires dans Rabelais.

Ajoutons, pour le svie siècle ." Brantôme, Œuvres (éd. Lalanne) et Glaude Fauchet, De la Milice et Armes, second livre des Origines (dans ses Œuvres, Paris, iGio, fol. 520 à 532).

Père Daniel, Histoire de la Milice française et des changements qui s^y sont faits depuis l'établissement de la Monarchie dans les Gaules jusqu^à la fin du règne de Louis le Grand, Paris, 1721.

Victor Gay, Glossaire archéologique du Moyen Age et de la Renaissance, t. I (seul paru), Paris, 1882-1889.

(2) C. Gigon, mémoire cité, p. 3.

(3) En voici le titre complet (rapporté par La Croix du Maine et Du Verdier) : « Stratagèmes, c'est à dire proesses et ruses de guerre du pieux et très célèbre chevalier Langey, au commencement delà tierce guerre Césarienne, traduit du latin de Fr. Rabelais par Claude Massuau, Lyon, 1542 ».

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Les opérations militaires jouent un rôle important dans son (jcuvre, où la guerre Picrocholine occupe une place de premier ordre. Quelle est la valeur technique de cet épisode central du Gargantua }

« Dans l'ensemble de la guerre de Gargantua et Picrochole, Rabelais montre l'étendue de ses connaissances militaires. Administrateur, il n'ignore rien de ce qui touche à l'organisation des armées, à la préparation de la guerre. Les armées mobilisées, il se montre officier compétent, ses troupes marchent, manœuvrent, combattent d'une façon rationnelle et subordonnent toujours leurs mouvements au terrain. Le roman pourrait être une réalité, en agrandissant suffisamment le cadre (i) ».

Le colonel Ed. de La Barre-Duparcq, dans son mémoire posthume sur « Rabelais stratégiste », conclut à son tour: « Rabelais possédait la compréhension des vrais principes de guerre, qu'il savait placer en évidence plus que tout homme de son temps... »

Les spécialistes, dont nous venons de citer les travaux, ont envisagé les données militaires de Rabelais à un point de vue exclusivement théorique et moJerne. 11 restait à replacer notre auteur dans son temps et dans son milieu, et à étudier cette partie spéciale de son lexique dans ses rapports avec l'héritage du pissj et les transformations qu'elle a subies à l'époque de la l-J-enaissance. C'est ce double aspect, à la fois historique et linguistique, qui constituera l'objet de nos recherches.

L — Nomenclature antérieure.

Le moyen français possède déjà, pour les choses de la guerre, un vocabulaire abondamment varié. Plusieurs monuments du xv" siècle et tout p:irticulièremcnt les Mystères nous fournissent des détails au>-si curieux qu'instructifs, derniers reflets du riche langage militaire de la vieille langue.

Dans le Mr/sière du Vieil Testament, Xabuchodonosor, roi d'Ass3'rie, passe la revue de ses troupes. Les officiers énumèrent les armes dont leurs hommes sont pourvus et nous donnent une liste presque complète des armes offensives et défensives en usage au xv' siècle :

(i) C, Gigon, p. 21.

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4212. Guydons. lances, javelot'^, dars {\), Bombardes, canons, serpentines, Haubergsons, jaques, brigandincs, Crannequins, arbalestes, ars, Espées, bistories et faulçons, Fondes, fusées, ribaudequins, Manches de mailles, gorgerins^ Carquois, crilz. signolles, raillons, Haches, vouges, becz de faulçons, Courtaux, plombées, chaussetrappes, Biquoquetz, heaulmes, salladcs, Trousses, flesches, vires, dondaines, Hallebardes, picques soudaines, Goullars, veuglaires, gros mortiers.

Dans un autre Mystère, la Passion de Saint Quentin, de la fin du xv" siècle, Maxence, le chef des troupes romaines, dénombre les engins dont il faut se munir. C'est encore tout un arsenal :

1657. Armer se fault d'escuçons.

De Jacques, de haubregons, De fondefles, de plançons, De cuiraches, de juppons, D'ars, de flesches, de bouyons, De bracquemars, de pouchons, De piqz, de becqs de fauquons.

De pajus et de lancettes.

De hachettes, de houlettes, De hunettes, de jacquettes, De daguettes à coublettes, Et de coustilles lombardes, De veugleres, de bombardes, De ribaudequins, de bardes, Warcigayes, de taillardes.

De mortiers, de bastonnades, De crenequins, d'espringades, Courtaux, coullars, esturguades.

Et cagrues seront dignes Gaillardines, bringandines, crapoudines, Coulevrines, serpentines, gouges tines.

Arbalestres et espées A deux mains seront happées, Sans espargnier gorgueton.

Villon, dans sa « Ballade joyeuse des tavernlers », a fait (i) Les termes imprimés en italiques se retrouvent dans Rabelais.

usage de quelques termes de guerre : arc turquois, hranc, guisarme, penard\ et Marot, plus encore, principalement dans son épitre « Du camp d'Attign}- » (1525). Mais Rabelais nous offre, dans l'exubérant Prologue du Tiers liore, la plus riche terminologie militaire qu'on ait jamais réunie. Reste à démêler, dans ce répertoire d'importance capitale, les vocables traditionnels, encore en vigueur pour la plupart dans le premier quart du xvi'' siècle. La liste qui suit en donnera le relevé, avec les explications indispensables.

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