Emprunts italiens
La catégorie la plus importante des termes techniques nouveaux est venue d'outre-monts, directement introduite par les constructeurs italiens ou empruntée aux ouvrages d'Alberti et de Serlio, l'un et l'autre traduits par Jean Martin en 15.15 et 1553. Voici ceux de ces termes spéciaux qu'on lit dans Rabelais ( j), et principalement dans le V liore :
ArcJùlrace (1. III, ch. xxviii, et 1. V, ch. xlii), de l'ital. architrave, littéralement maîtresse poutre. Le mot se lit déjà dans le Poliphile de Colonna.
Comice {.]). corniche (1. V, ch. xi.ii), de l'ital. comice, fran-
(1) Dans r£'/i/rc'e de Henri II à Rouen, on lit (voy. Gudcfroy) : «... enrichis de arules, carreaulx et parquetz ».
(2) Hypnerotomachia, fol. 8 : « Sopra il quale [vaso] excitata era una artificiosa arula, supposita aile tre Grutie nude di Hnissimo oro... Ne- };li an,L;uli dclla corona sopra la viva e centrica linca pcrpcndicularc di qualunque substituta columna una arulcta... »
(3) Nous reviendrons sur le critère chronologique des termes d'architecture.
(4) La forme comice, ou coriiisse, se lit également dans les Contes d'Eutrapcl de Noël du Fail (éd. Courbet, t. II, p. i<)o), chez Brantôme (t. IX, p. 1 15), ainsi que dans ce passage de Gruget {i539) : «... la cornissc des maisons des empereurs ». (!}ependant Robert Estienne donne déjà en 1349 la forme moderne; << Corniche que on met par-dessus les colfimnes».
ARCHITECTURr: 6t
cisé par la Brie/ce Déclaration en coronice, la corniche servant de couronnement aux ouvrages d'architecture (cf. couronne, le plus fort membre d'une corniche).
Grotesque, arabesque (1. 111, ch. xxvi, et 1. V, ch. xr.i), de l'ital. grottesca, influencé par l'ancien français croie, grotte, les motifs antiques qui en avaient donné l'idée, ayant été découverts dans une grotte à Rome. Le terme apparaît au début du xvi' siècle (i).
C'est depuis le milieu du même siècle que le grotesque entre sérieusement dans la décoration, importé d'Italie par les artistes qui travaillaient sous les ordres de Primatice. Les Comptes des hasiimens du palais de Fontainebleau de 1540 à 1566, parlent souvent de « pourtraits en façon de crotesque » (2) et de « peinture en crotesque y) (Havard).
FrUe, entre l'architrave et la corniche (voy. ci-dessus soopfiore), du vénitien friso, répondant à l'ital. fregio, terme attesté dès 1544.
Pedestal, support (1. III, ch. xxxviii), de l'ital. pedestallo, variante de piedestallo, d'où la forme piédestal qu'on lit dans la version de Vitruve par Jean Martin (1547) (3).
(i) On le lit dans un inventaire de i532 (cité par Gay) : « Une grande cuvette [d'argent vermeil doré] faicte en fontaine, où sont de ces gentilles Grotesques nouvellement inventées, qui jettent mille fleurons à petits jambages tortus^ portans, les uns, des paysages sur de simples lignes, mesmes des elephans, des bœufs et des lyons, des chevaux, des chiens et des singes ; des paons, des hérons et des chahuans ; des vases, des lampes et des grenades de feu d'artifice; des aspicz, des lézards et des limaçons; des abeilles, des papillons et des hannetons; des fées, des masques, des cornes d'abondance et autres fanfares ».
(2) Cette forme archaïque se lit encore dans Montaigne : « Grotesques qui sont peintures fantasques, n'ayant grâce qu'en la variété et estrangeté »; mais Monet, i635. donne déjà grotesques: « Mélange fantasque de diverses peintures, comme de festons, fleurs, balustres, guillochis, tables d'attente, animaux, monstres, etc. »
A partir du xviic siècle, le terme grotesque, réservé jusqu'alors exclusivement aux arts plastiques, pénètre en littérature comme synonyme de burlesque (ce dernier terme introduit par Sarrazin).
(3) Ajoutons-y ces termes, disséminés dans le roman rabelaisien: Buste, que Robert Estienne explique en 1349 par « pectorale», est
déjà cité par Rabelais au Tiers livre, ch. xxxviii: « fol à plain bust». Le vocable n'était pas encore assez connu vers le milieu du xviic siècle: 1 Busto, le corps depuis la teste jusques à la ceinture, sans comprendre les bras », explique Oudin, Recherches (1640).
Gabinet, de l'ital. cabinetto, emprunté directement par Rabelais et men-
Rabelais appelle antique tout reste de l'Antiquité gréco-romaine ou à la mode d'Italie (qui a la première remis en honneur le monde antique) : dans le buffet royal de Grandgousier, il y avait «grands vases d'antique » (1. 1, ch. li) et, dans Thélème, « deux beaulx arceaux d'antique ».
L'antique, en général, était exprimé par antiquaille — de l'ital. anticaglia — terme alors nouveau qui désignait tout objet remontant à l'époque classique : statues, bustes, bas-reliefs. Les Comptes du château de Gaillon (1497-1509), publiés par Deville en 1850, signalent l'orfèvre Jacques de Longchamps, comme ayant travaillé « aux roleaux des antiquailles », et les Comptes des bastimens du Roi, aux années 1540-1550 portent un payement de 20 livres « à Jacques VeignoUes. paintre, et Francisque Rybon, fondeur, pour avoir vacqué des mosles de piastre et terre pour servir à jetteren fonte les anticailles que l'on a amenées de Rome pour le Roy » (i). A son tour, Rabelais nous parle d' « une belle corne d'abondance telle que voyez es antiquailles » (1. I. ch. viii). L'acception méprisante du mot est encore inconnue au wi*^ siècle.
Tous ces vocables datent du xvi' siècle. Le V livre ne renferme pas, il va sans dire, tous les nouveaux termes d'architecture de l'époque. Leur nombre est assez important et il contraste singulièrement avec lu pénurie des vocables techniques indigènes de la première moitié du xvi' siècle.
Sur les chantiers royaux, ceux ci cédèrent vite la place aux termes nouveaux qui représentaient les derniers progrès dans l'art de bâtir ; mais dans les provinces reculées, les maîtres maçons conservèrent leur petit vocabulaire technique un peu plus longtemps. La pénétration des néologismes y causa naturellement un certain trouble.
tienne dans l'abbaye de Thclcme (1. I, ch. lui), où chaque chambre était garnie d' << arrière chambre, cabinet, garderobe, chapelle ».
Colomne ou columnc, dont Rabelais use fréquemment, d'après le lat. columna (dans Vitruve), forme également familière à la première édition du Dictionnaire de Robert Ksticnne (1 53g) : «Une colomne, Columna «. La graphie colonne est ultérieure (elle est dans du Fail) et accuse l'influence italienne, celle du Son^c de PoUphile.
Comparlinient, avec le qualilicatif à iautique, première menti')n dans la Scioniachie ( 1 549).
(i) Henry Ilavard, Dictionnaire de l'ameublement et de la décoration, 1887-1890, t. I, p. 90 et suiv.
Un des écrivains de l'école de Rabelais, le conteur breton Noël du Fail, s'en est fait l'écho à propos du maître Pihourt, maçon de Rennes. Celui-ci fut appelé à Chateaubriand en même temps que des architectes des autres pays de France pour tracer le plan d'un beau château. Du Fail raconte avec humour la stupéfaction de ce maître maçon de province, lorsqu'il « ouyt les grands ouvriers de toute la France illec mandez et assemblez, qui n'avoient autres mots en bouche (i) que frontispices, piedestals, obélisques, coulonnes, chapiteaux, fripes, comices, soubassemens (2), et desquels il n'avait onc ouy parler, il fut bien esbahy ».
Notre maître maçon, son tour venu de parler et pour payer ses confrères de la même monnaie, leur sert un terme de métier de son pays : « Que le bastiment fust fait en bonne et franche matière de piaison (3) compétente, selon que l'œuvre le requeroit. S'estant retiré, fut de toute l'assemblée jugé pour un très grand personnage, qu'il le falloit ouyr plus amplement sur ceste profonde resolution, qu'ils ne pouvoient assez bien comprendre, et qu'il savoit plus que son pain manger ». Prié de s'expliquer, le rusé compère s'en tire par un coq-à-l'âne, passé depuis en proverbe (4).
Cette page du conteur est plus spirituelle que Juste, comme d'ailleurs les protestations des érudits de l'époque, les Henri Estienne et les Pasquier, qui s'élevèrent, non sans véhémence et iro-
(i) Ceci rappelle un passage connu de Montaigne {Essais, 1. I, ch, li) : « Je ne sçay s'il advient aux aultres comme à moy; mais je ne me puis garder, quand j'oys nos architectes s'enfler de ces gros mots de Pilastres, Architraves, Corniches, d'ouvrage Corinthien et Dorique, et semblables de leur jargon... »
(2) De ces termes, frontispice et chapiteau manquent à Rabelais, tout en étant attestés antérieurement (voy. le Dict. général).
(3) Ce terme technique haut-breton piaison répond à l'angevin e5;7/(32'5on, qu'on lit dans ce passage tiré du devis de construction d'une chapelle de i5oi : « Item, un pignon entre les deux longieres .. et le surplis de Vespiaison de ladite charpenterye » (cité par Em, Philippot, Essai sur la langue de du Fail, p. 146).
^4) «... Disant que les manches du grand bout de Cohue ne pourroient aller de droit fil sans luy, et selon l'equipolation de ses hétéroclites. Ce qui les estonna encore plus, ne sçachans qu'il disoit, et de là est venu ce soubriquet, Résolu comme Pihourt et ses hétéroclites ». Du Fail, Contes et Discours d'Eutrapel, Rennes, i585, ch. xxxiii (éd. Assézat, t. II, p. 197-298). Voy., sur cette anecdote, H. Clouzot, dans la Revue du XF/e siècle, t. V, p. 182 à 186.
nie, contre cette invasion linguistique. Mais les hommes du xvi' siècle n'étaient pas à même de juger impartialement l'action féconde, et en somme bienfaisante, qu'une civilisation supérieure peut exercer sur une autre moins avancée. Ils n'y voyaient qu'une question de mots — la substitution des termes étrangers aux vocables indigènes — alors que ces mots n'étaient que le reflet des changements radicaux survenus dcins l'art de bâtir. Tous ces termes techniques exprimaient des formes d'art inconnues jusqu'alors en France.
La langue en a d'ailleurs retenu le plus grand nombre, accusant ainsi leur caractère légitime et nécessaire.