Armes de jet
Rabelais connaît plusieurs variétés d'armes de jet :
Arbaleste, arbalète, arme composée d'un arc et d'un fût ou noix avec la détente (1. II, ch. xxvi). L'arbaleste de passe (l. I, ch. xxiii), très grande, était souvent montée sur un véritable affût qui se bandait avec un moufle et même avec un treuil (i).
Les traits ou flèches d'arbalète portaient le nom de raillons ou viretôns.
Arc, dont notre auteur mentionne ces deux variétés :
(1) Claude Fauchet en donne cette description : « Arbalesies de passe, lesquelles avoient l'arc de 12 à i5 pieds de long, arresté sur un arbre (ainsi appellait on la longue pièce où tcnoit l'arc) long à proportion convenable, pour le moins large d'un pied, et creuse d'un canal pour y mettre un javelot de 5 ou 6 pieds de long, ferré... Et à l'aide d'un tour manié par un ou deux ou quatre hommes, selon la grandeur, on bandoit ce grand arc pour lascher le javelot, qui bien souvent perçoit trois ou quatre hommes d'un sco! coup ».
Arc à jallet (1. IV, ch. xxx), qui lançait des galets ou des cailloux ronds. Le nom se lit dans Guillaume Coquillart, à propos de tetins (t. I, p. 88) :
Tenduz comme un arc à jalet...
Arc iurquois (l. 1, ch. ii), arc emprunté aux Turcs, aux branches en os ou en corne réunies par un ressort d'acier. Appellation fréquente dans les romans de chevalerie.
Ilacquebuite, arquebuse, arme à feu de la longueur d'un fusil (1. I, ch. XLiv). Elle succède à l'arbalète, comme celle-ci cède la place à l'arquebuse (i). Le nom apparaît dans la dernière moitié du xv" siècle (2), introduit par les Suisses {Hackenbuclise, boîte à croc) et resta en vigueur au siècle suivant, lorsqu'il vint en conflit avec la forme parallèle arcquebuse, d'origine italienne. Les deux variantes alternent quelque temps (comme dans Rabelais) et la dernière l'emporte définitivement. En 1545, un traité d'Ambroise Paré porte le titre : « Les Playes faictes par hacquebutes » (3), qui devient liarquebuses dans l'édition des Œuvres de r575. Et l'auteur ajoute cette remarque: « Le frunçois harquebuse, mot tiré des Italiens, à cause du trou par lequel le feu du bassinet entre avant dans le canon ». D'autre part, Claude Fauchet rapporte, fol. 530 v° : « Cest instrument s'appelle depuis Haquebute et maintenant a pris le nom de Harquebu^e, que ceux qui pensent le nom estre Italien, luy ont donné comme qui diroit arc à trou que les Italiens appelle buj^o » (4).
Crenequin (1. IV, ch. xxx), cranequin, arbalète qui se bandait au moyen d'une mécanique postiche portée par le soldat à sa ceinture. Les Mémoires d'Olivier de la Marche (p. 376) font mention de « haubergeons et crannequins faits en Nuremberg ».
(1) Cette dernière fut remplace'e par le mousqueton. Cf. Brantôme (t. I, p. io3) : « Des mousquets qu'on appelloit des harquebii![es à croc ».
(2) On le lit dans Commynes (1. VIII, ch. vu) : « Trois cens Alemans qui avoient moult largement de coulevrines, et leur portoit on beaucoup de haquebutes à cheval ».
(3) Noël du Fail a également noté ce changement formel du mot, dans le xxii* des Discours d'Eutrapcl: « Dedans et en grande fenestre sur la cheminée trois hacquebutes — c'est pitié, il faut à ceste heure [i585] dire harquebuses ».
(4) C'est là une étymologie populaire, la finale de l'italien archibuso reflétant simplement celle de l'allemand Hackenbïïchse et n'ayant en fait rien de commun avec l'homonyme italien buso, trou.
Artillerie.
Rabelais met en opposition l'invention de l'imprimerie, « d'inspiration divine », avec celle de l'artillerie, venue « par suergestion diabolicque » (1. II, ch. viii). Cette appréciation est générale au xvi' siècle (i).
Les noms que portent ces engins font encore plus ressortir leur caractère meurtrier (2).
Rabelais nous donne de ces armes à longue portée un tableau
(i) Il suffira d'en citer deux témoignages :
Henri Estienne {Apologie, t. I. p. 53;): « Nous voyons les instrumens propres à ce malheureux mestier non seulement avoir esté inventez bien peu devant nostre temps, mais à présent estre de jour en jour comme renouvelez par nouveaux artitices. Car en faveur de qui principalement le diable, desguisé en moine, auroit il inventé les bastoijs à feu (qu'on appelle) sinon en faveur des brigans et des voleurs? »
Monluc {Commentaires, t. I, p. 52) : « Il faut notter que la trouppe que j'avois n'cstoient que tous arbalestriers, car encore en ce temps là (i523) n'y avoit point de harquebu^erie parmy nostre nation. Seulement pouvoit avoir trois ans quatre jours que six arquebitsiers gascons s'estoient venuz rendre de notre cousté... Que pleust à Dieu que ce malheureux instrument n'eust jamais esté inventé, je n'en porterois les marques... et tant de braves et vaillans hommes ne fussent mortz de la main le plus souvent des plus poltrons et plus lasches, qui n'oseroient regarder au visage celuy que de loin ilz renversent de leurs malheureuses balles par terre. Mais ce sont des artifices de diable pour nous faire entretuer. »
(2) Ambroise Paré s'exprime ainsi dans la préface de son traité sur les Playes faictes par hacquebutes (i575) :
« Geste machine — le premier canon de fer de 1573 — a esté premièrement appelé bombarde, à cause du bruit qu'elle fait... Depuis... sont venus ces horribles monstres de Canons doubles, Bastardes, Mos~ quets, Passe-volans, et ces furieuses bestes de Couleuvrines, Serpentines, Basilisques, Sacres, Faucons, Fauconneaux... et autres infinies espèces, toutes de divers noms, non seulement tirés et prins de leurs figures et qualités, mais bien d'avantage de leurs effets et cruauté. l£n quoy certes se sont monstres sages, et bien entendus en la chose, ceux qui premièrement leur ont imposé tels noms, qui sont prins non seulement des animaux les plus ravissans, comble des sacres et faucons, mais aussi des plus pernicieux et ennemis du genre humain, comme des scrpens, couleuvres et basilisques, pour monstrcr que telles machines guerrières n'ont autre visage, et n'ont esté inventées à autre fin et intention, que pour ravir promptement et cruellement la vie aux hommes : et que les vovans seulement nommer, nous les eussions en horreur et dciestation ».
à peu près complet, à l'occasion de l'effectif de l'artillerie de Picrochole (1. I, ch. xxvi) : « A l'artillerie fut commis le grand escuyer Toucquedillon, en laquelle feurent contées neuf cens quatorze grosses pièces de bronze, en canons, doubles canons, baselicz, serpentines, couleuvrines, bombardes, faulcons, passe volans, spiroles, et aultres pièces ».
Cette énumération répond exactement à celle du Tableau de l'artillerie française de 1540 (mentionné dans Gay, p. 77): a Grande basilique, double canon, canon serpentine, grande couleuvrine, faucon, fauconneau». Ce dénombrement est accompagné du poids des canons et des projectiles.
C'est à Messere Gaster que Rabelais attribue l'invention des pièces à feu (1. IV, ch. lxi) : « Il avoit inventé recentement Canons, Serpentines, Couleuvrines, Bombardes, Basilics, jectans boulletz de fer, de plomb, de bronze, pezans plus que grosses enclumes, moyennant une composition de pouldre horrifîcque, de la quelle Nature mesmes s'est esbahie, et s'est confessée vaincue par art ».
Arrêtons-nous aux principaux de ces termes :
Basilic, pièce de fort calibre, dont le nom est ainsi expliqué par Claude Fauchet (fol. 530) : « Lequel engin, pour le mal qu'il faisoit (pire que le venin des serpens), fut nommé serpentine et basilic, les plus longs et dommageables, et par autres noms diaboliques ».
Bombarde, canon à bossages ou cercles, en usage du xiv' à la fin du xv' siècle.
Canon, bouche à feu dont Rabelais mentionne deux variétés :
Canon à fusée, appelé aussi canon à main, très court et adapté au bout d'un manche de bois ou d'une tige de fer, comme une fusée au bout de sa baguette.
Canon pevier (1. II, ch. 11), leçon fautive pour perrier, canon lançant des boulets de pierre, projectiles de la grosse artillerie, appelés anciennement bedaines (1. IV, ch. xl).
Espingarderie, groupe d'espingardes, dont parle Claude Fauchet (fol. 529J : « Espingardes et instruments volans comme fondefles ou frondes ».
Serpentine, pièce plus allongée et plus faible, tirant des boulets de plomb.