Milices
Les noms des milices en usage au xvi' siècle remontent également au passé. C'étaient, en premier lieu, les Suisses et les Lansquenets qui formaient l'infanterie (1. 1, ch. xxxiii).
Les Suisses furent au service de la France pendant près de quatre siècles (H44 à 1830). Louis XI en forma, en 148 1, un corps d'élite pour remplacer l'infanterie des Francs archers. Charles VIII s'en servit dans les guerres d'Italie; François I", après les avoir défaits à Marignan, les reprit à sa solde en 1522 (i).
Ils usaient de la hallebarde à longue hampe et maniaient avec dextérité la pique de dix-huit pieds de bois et l'épée à deux mains.
Les Lansquenets, mercenaires allemands, apparurent en France sous Charles YIII. C'étaient des gens venus du plat pays (d'où leur nom), en opposition aux Suisses qui étaient montagnards. Les Lansquenets avaient adopté la même organisation que les Suisses. A la bataille de Marignan, fatale aux Suisses, François I" eut à son service jusqu'à 26000 Lansquenets. On leur est redevable, aux uns et aux autres, de l'introduction de la hallebarde et de la haquebutte ainsi que du hallecret, les deux premiers antérieurs à Rabelais, le dernier du début du xvi" siècle (voy. Gay).
Le hallecret (1. 1, ch. ix) était un léger corselet, couvert de lames en fer battu, qui serrait le buste des haquebuttiers. Les variantes du mot, halci'iq (1536) et halkrik (1540) — tous deux dans VHistorical Dictionanj de Murray — renvoient à l'allemand Halski'arjen., col du cou.
La cavalerie légère, formée de Grecs et d'Albanais, portait le nom d'Esti'adiots (1. IV, ch. xxxix), du vénitien stradiotto, soldat. Louis XII employa ces troupes dans son expédition d'Italie. Voici la description qu'en fait Commynes : « Ils estoient tous Grecs, venus des places que les Vénitiens ont en Morée et devers Duras (Durazzo), vestus à pied et à cheval comme les Turcs, sauf la teste où ils ne portent ceste toile qu'on appelle toliban » (2).
Armés à la légère, ils portaient un yatagan que notre historien
(i) Voy., p(jur plus de tlctails, E. Fieffé, Histoire des troupes étrangères au service de la France, Paris, i853, deux vol. (2) ICdition Maindrot, t. I, p. 257.
désigne par cimeterre (i). Brantôme en parle à son tour (t. II, p. 410) : « On s'aydoit des dicts Albanais, qui ont porté à nous la forme de la cavallerie légère et la méthode de faire la guerre comme eux. Les Vénitiens appelloient les leurs estradiots... Les Espagnole appelloient les leurs genetaires ».
Rabelais ne fait pas mention des Ecossais, compagnie d'élite de la maison militaire des rois de France, instituée par Charles V en 1445. Il ignore encore les Reltres, corps des cavaliers allemands au service de la France dans la seconde moitié du xvi' siècle (sous Henri II), en 1557.
Toutes ces troupes étaient faites de mercenaires étrangers, mais elles ont été précédées par les corps indigènes des :
Francs- archers, milice villageoise créée sous Charles Vil par lettres royaulx du 28 avril 1448 (supprimée en 1488, rétablie en 1521). Ce corps était formé par les paroisses, chacune fournissant un homme armé qui était affranchi de tout subside (d'où le nom). Ils rendirent d'abord des services, mais finirent par dégénérer et leur lâcheté passa en proverbe (2).
Francs-taupins, nom ironique donné par les nobles aux Francs-archers (proprement mineurs). La « Chanson des Francs archiers et des Adventuriers », de 1521, attribue ce sobriquet aux adventuriers ou soldats volontaires de l'époque :
Mauvais adventuriers,
Vous estes bien mutins
De haïr francs archiers,
Les nommant francs taulpins (3)...
Quant diux adventuriers eux-mêmes, souvent genthilhommes
(i) Terme attesté dès 1453 (dans Gay) : « Targettes et saumeterre qui est espée turque. » Rabelais écrit simeterre et cimeterre (1. V, ch. ix), ainsi défini par Nicot: « Façon d'espée à la mode Turquesque ». La forme italienne cymitarre (scimitara, dans Pulci) est postérieurement attestée.
(2) U Archer de Bagnolet (village des environs de Paris), monologue attribué à Villon, devint vite célèbre. Rabelais y fait allusion à propos de Panurge (1. IV, ch. lv) : « Car je ne crains rien fors les dangiers. Je le dis tousjours. Aussi disoit le Franc archier de Baignolet ». Rappelons aussi ce titre plaisant d'un des ouvrages de la Bibliothèque de Saint-Victor : Strata^emata Francarchieri de Bagnolet.
(3) Voici ce qu'en dit Bouchet (Serées, t. IV, p. lob) : « Ces francs taupins estoient levez du peuple le plus bas, c'est assavoir des rustiques et gens des champs, là où aujourd'hui on levé les gens de pied de toutes conditions et estats qu'on appelloit n'a pas longtemps advanturiers ».
déchus, Brantôme décrit ainsi leurs allures débraillées (t. V, p. 303) : « Les Adoeniuriers de jadis prenoient plaisir à estre le plus mal en point qu'ilz pouvoient, jusques à marcher les jambes nues et porter leurs chausses à la sainture, comme j'ay dict ; d'autres avoient une jambe nue et l'autre chaussée à la bizarre ».
Les chevaux légers (1. I, ch. xxvi) désignaient des archers à cheval, cavaliers montés sur des courtauds et armés à la légère. Le terme se lit à la fin du xv' siècle dans Commynes.
Enfin, les mortes payes (i) étaient des soldats invalides préposés à la garde des places {Pant. Progn., ch. v).
Voilà les termes que l'ancien et le moyen français ont légués au XVI* siècle. Mais dès le début de la Renaissance, une influence étrangère, celle de l'Italie, se fait sentir, et son action de plus en plus intense a pour efiet de transformer ou rénover le domaine militaire. Nous allons en suivre les traces multiples et durables.