Fortification
L'ancienne langue possédait déjà un fonds de termes spéciaux à la fortification qu'on lit chez Rabelais : barbacane et mâchicoulis, vieux mots techniques d'origine méridionale ; les fausses hrayes et les moyneaulx (« petits moines »), m^étaphores populaires, la dernière déjà dans Commynes (2), égalem^ent familière au français et à l'italien {monacld, comme terme de fortification).
Cette nomenclature ancienne, quoique suffisamment nourrie, a été renouvelée et enrichie par le contact ave: l'Italie. C'est à cette source que remontent les termes suivants qu'on trouve en très grande partie groupés dans le Prologue du Tiei's livre:
Bastion (1. V, ch. i), de l'ital. bastione, qui a remplacé les tours à la fin du règne d'Henri IL
Casemate, de l'ital. casamatta qu'on lit vers la même époque
(i) «Au reguard de fanfarer. et faire les petits papîsmes sus un cheval, nul ne le fit mieulx que liiy. Le voltigeur de Ferrare n'estoit qu'un cinge en comparaison. Singulièrement estoit apprins à saulter hastivement d'un cheval sus Pautre sans prendre terre (et nommoit on ces chevaulx desultoires), et, de chascun costé, la lance au poing, monté sans estrivieres ; et sans bride guider le cheval à son plaisir. Car telles choses servent à discipline militaire ».
{1) Mémoires, éd. Maindrot, t. II, p. 5i : « Aussi feist faire quatre moynneaulx, tous de fer bien espois, en lieu par où on pourroit tirer à son aise ».
dans Gruget (1539) : « Murailles enrichies de tours, bastions et casemates » (i).
Cavalier^ en italien cacaliere, ouvrage de fortification, terme qu'on lit dans l'Histoire Universelle de d'Aubigné (t. IV, p. 8): « La charge de lever un cavalier à six vingt pas du coin du fossé ».
Courtine, fortification joignant deux bastions (de l'ital. cortina).
Escarpe et contrescarpe, de l'ital. scarpa, escarpe de la muraille, pente, talus (Oudin), et contrascarpa, même sens. Les deux termes ont également été utilisés par d'Aubigné (t. II, p. 334): Une barriquade plantée sur la contrescarpe plus haute que son escarpe ».
Gabion, grand panier cylindrique, de l'ital. gahhione, proprement grande cage: «... huit ou dix gabions en rcnc et cinq pièces d'artillerie sur roue » (Sciomachie).
Parapet, terme ainsi expliqué par Claude Fauchet (fol. 522, ▼°) : « Ces créneaux, unis et non entrecoupez, depuis peu de temps ont esté nommez Parapets, d'un nouvel emprunt des Italiens, pour ce qu'ils couvrent et parent aux coups de la poitrine qu'ils appellent petto ».
liaoelin ou recelin, demi-lune, de l'ital. ricellino, même sens.
Henri Estienne a énergiquement protesté contre l'admission des termes de cette catégorie, mais son argumentation est plutôt spécieuse : « Des deux choses l'une — s'écrie-t-il (2) — ou qu'ils [les Italiens] se vantent nous avoir enseigné l'art de la guerre et parallèlement celui des fortifications, ou qu'ils confessent que, comme nous avons bien sccu apprendre l'un et l'autre sans aller à leur eschole, aussi nous avons eu des termes propres, sans les aller chercher en leur pays ».
Certes, l'ancienne terminologie propre à l'art des fortifications, encore usuelle jusque vers le milieu du xvi* siècle, est assez nourrie ; mais elle représente encore l'état de choses du Moyen Age, alors que les vocables correspondants apportés d'outremonts désignent autant de progrès techniques nouveaux.
Ces « lurieux mots de guerre » que Philausone lait retentir
(i) Cité par Dclboulle, dans Revue de l'Hist. litt. de la France, t. VI, p. 296. Ce terme italien n'a rien de commun avec l'homonyme grec chasmates, goulFrcs (/^yTyMzv.), employé deux fois par notre auteur (1. III, Prol., et 1. IV,' ch. lxu).
{2) Précellence, p. 344.
aux oreilles « aguerries » de Celtophile (i) — tels que scarpe et contrescarpe, parapet et casemate — avaient donc parfaitement leur raison d'être. Et Pasquier lui-même se voit obligé d'en convenir : « Et de malheur aussi quittasmes nous nos vieux mots de fortification, pour emprunter des nouveaux Italiens, parce que en telles afTaires les ingénieurs d'Italie sçavent mieux débiter leurs denrées que nous aultres François (2) ».