‹ La langue de RabelaisChapitre 44 sur 218 · III. — Prologue du « Tiers livre · texte numérisé non relu

III. — Prologue du « Tiers livre

Rabelais, à l'imitation des auteurs de Mystères du xv' siècle, a accumulé, dans le Prologue du Tiers livre, des termes de guerre infiniment nombreux, remontant aux vocabulaires des époques et des nations les plus diverses. Pour obtenir une nomenclature aussi exubérante, il a puisé à toutes les sources .

1° Mots de la vieille langue, très riche en détails militaires encore vivaces au xvi* siècle.

2° Termes de guerre venus d'Italie au cours du xvi* siècle et

(i) Louis Clément, Henri Estienne, p. 338. (2) Estienne Pasquier,I,cr/;T5, 1. II, lettre xii.

qui étaient déjà plus ou moins acclimatés en France vers 1540, époque où fut composé le Prologue du Tiers livre.

3° Vocables méridionaux, peu nombreux mais significatifs, dont le Prologue ofl're les premiers témoignages:

Brassai, brassard, du languedocien brassai, même sens.

Camisade (liv. IV, ch. xxxii)^ mot ainsi défini par Monet (i636) : (( Attaque sur l'ennemi avant l'aube, eu en un autre temps de nuit, des gens armés et couverts de chemises blanches ou autre telle estoffe pour s'entre connoistre »,

Le mot reflète le gascon camisado, assaut donné en chemise, et non pas l'italien incamisciata, comme on l'admet généralement. Il est fréquent dans .Monluc (t. II, p. 3r6: « Nous donnasmes l'escalade tous en camisades ») qui, pour exprimer « tenter une surprise », se sert de !a {oznùon forter une chemise blanche (i), synonyme de (donner une camisade (t. II, p. 413) : « Alors je luy dis en secret que j'ailois porter une chemise blanche à monsieur de Caumout au passaigc ».

Ce terme est raillé par du Bellay comme mot nouveau (2), et Estienne Pasquier commet un véritable anachronisme en s'en servant à propos de Childebert (1. V, ch. xxv) : « Il fust arresté par la camisade que lui bailla sur la diane la reine Fredegûnde ».

Cavalcadour, chevaucheur, et spécialement préposé aux chevaux de main (dans la Sciomachie), terme languedocien (cavalcadour), et non pas espagnol {cabalgador), comme on l'admet habiiuellement (3).

Migraine, grenade à feu, du prov. migrano, grenade (fruit).

Passadou, flèche au fer triangulaire et plat (1. IV, ch lu), du toulousain passadou-, flèche (Doujat). L'italien dit passadori, traits, matrats, quarreaux d'arbalesie (OuJin) (4).

Penard, poignard : « Cliascun exerçoit son penard, chascun desrouilioit son bracquemard », du langued. penard, môme sens.

(i) Suivant le Père Daniel, pendant les guerres d'Italie, le marquis de Pescaire, pour surprendre les troupes de Bayart, avait ordonné à chaque soldat d'endosser une chemise par dessus ses armes pour les dissimuler. C'est de cette ruse de guerre que viendrait notre locution.

(2) Voy. Marty-Lavcaux, La Langue Je la Pléiade, t. I, p. 178.

(3) Ronsard s'en est servi après Rabelais {Œuvres, t. IV, p. 293) :

O fameux Esciiyer, Cavalcadour guerrier...

(4) Cf. Garzoni, La Piaj^a universalc, i3t."o, dise. 82 : « Arme da tirar con mano corne .. i virctoni, i passadori, con quali vcngono i passavolanti ».

ART MILITAIRE çi

Vastadour, pionnnier, homme qu'on employait à ravager le territoire ennemi, du gascon gastadou, ravageur (i),

4° Termes appartenant en propre à Rabelais et dont l'origine reste à préciser :

Brassier (1. I, ch. xxv) désigne peut-être une variété de fronde.

Hannicroche, arme recourbée en bec de cane, pendant de l'ancien appellatif /'ec de corbin. Rabelais en a tiré le dérivé ennicroclié, recourbé, et hanicrochement, ce dernier ayant déjà chez notre auteur le sens figuré moderne d'à accroc ».

Spirole, petite couleuvrine.

Virolet, sabre au tranchant dentelé, suivant la définition qu'en donne Cotgrave.

Verse, sorte de canon (1. IV, ch. m).

5" Quelques souvenirs livresques puisés dans les auteurs classiques :

Baliste (Tiie-Live) et catapulte (Vitruve), à côté de bélier (1. IV,

ch. LXl).

Caliges, sorte de brodequins que portaient les soldats romains (Cicéron).

Cataracte, herse, et helepolide, hélépole, énorme machine de guerre (Vitruve).

Gland, balle de plomb ou d'argile (César, Tacite).

Phalarice ou phalarique, flèche incendiaire (Tite-Live).

Scorpion, sorte de baliste à main pour lancer des pierres et des flèches (Isidore).

Ajoutons : naumachie (2), représentation d'un combat naval (Velleius Paterculus), etc.

Ce n'est pas tout. Pour exprimer les roulements du tonneau de Diogène, Rabelais fait usage d'une cinquantaine de verbes à signification technique, tirés des arts de l'artilleur, de l'armurier, de l'ingénieur, véritable kyrielle verbale qui forme la contrepartie des termes de guerre que nous venons de passer en revue.

Ainsi, abstraction faite de quelques réminiscences classiques

(i) La forme latinisée rabelaisienne revient chez Brantôme (t. II, p. 298) : « Y avoit cent quarante grosses bombardes... vastadours ou pionniers, selon nous autres d'aujourd'huy ».

(2) Cf. Rabelais, Sciomachie : « Sciomachie, c'est-à-dire un simulacre et représentation de bataille, tant par eaue que par terre ». — « La naumachie, c'est-à-dire le combat par eau...» — « Les chevaliers vouloient faire esprouver leurs vertus en monomachie, c'est-à-dire homme à homme contre les tenans. »

92 CONTACT AVEC L'ITALI!'

destinées simplement à faire nombre, nous nous trouvons en présence d'éléments encore vivaces, représentant un ensemble complet de la nomenclature militaire de l'époque. La plupart des termes de guerre de l'ancienne langue, encore en usage dans la première moitié du xvi' siècle, y figurent, comn-ie nous l'avons montré, à côté des nouveaux termes que le contact avec l'Italie avait ajoutés au fond indigène.

Rabelais est le premier écrivain de la Renaissance, chez lequel cet héritage du passé se mélange aux acquisitions d'outre-monts. Alors qu'Henri Estienne, une trentaine d'années plus tard, traite les apports de l'italianisme avec une ii-onie lourde et une érudition douteuse, passant condamnation sur l'ensemble de ce contact ethnique, l'auteur de Pantagruel, avec l'instinct du génie, en adopte les résultats durables. La plupart des termes, attestés tout d'abord dans son œuvre, sont défini Livement restés dans la langue.

Ajoutons que sous le rapport de la terminologie militaire, comme sous tant d'autres, le grand écrivain fait montre d'une largeur de vues et d'une curiosité inlassables. D'autres ont apprécié le côté technique de son art militaire, de sa stratégie, des mouvements et des opérations de guerre qu'il décrit dans son livre. Nous avons tâché, de notre côte, de montrer que l'expression verbale, dans ce domaine militaire, est d'une richesse et d'une variété non moins étonnantes. L'exactitude la plus rigoureuse égale, ici comme ailleurs, l'étendue de l'expérience, la netteté de la vision. Rabelais nous a laissé, en fait d'art militaire, un ensemble unique, un trésor inépuisable, digne de ceux qu'il nous a fournis pour l'art nautique et l'histoire naturelle.

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