CHAPITRE III NAVIGATION
L'intérêt pour les choses de la marine se révèle dès les premières pages du roman rabelaisien, dans le programme d'éducation de Gargantua dressé par Ponocrate, (1. I, cb. xxiii) : « Puis icelluy basteau tournoit, gouvernoit, menoit hastivement, lentement, à fil d'eau, contre cours, le retenoit en pleine escluse, d'une main le guidoit, de l'autre s'escrimoit avec un grand aviron, tendoit le vêle, montoit au matz par les traictz, couroit sus les branquars, adjustoit la boussole, conîreventoit les boulines, bendoit le gouvernail ».
On relève dans ce passage quelques termes techniques indigènes, inconnus par ailleurs, comme trait^ au sens de « càb'c » et surtout branquars a vergues », proprement grosses branches (i), mot que Rabelais avait auparavant appliqué, ch. xvi, aux touffes enchevêtrées de la queue de l'énorme jument, que Fayolcs, roi de Numidie, avait envoyée d'Afrique à Grandgousier,
Rabelais aura appris ces termes spéciaux f< au port d'Olone en Thahnondoys » (ch. xvi), aujourd'hui les Sables d'Olonne, dont le havre, de grande importance au xvi^ siècle, pouvait recevoir de véritables vaisseaux et qui se trouvait à proximité de Fontenay et de Alaillezais (2), où il passa ses années de moinage. Il a vu peut-être aussi de ses propres j-eux le navire gigantesque que François 1" fit construire au Havre, la fameuse Françoise, de 2000 tonnes, qui échoui avant d'avoir pu prendre la nur, car il fait allusion aux câbles « de la grand nauf Franço'jse (3) qui est au port de Grâce en Normandie » (1. II,
(i) Aujounl'hui, dans le Bas-?,Iaine, brancards désignent les grandes balances suspendues avec de grosses cordes (Montesson).
(2)Voy. Rev. Et. Rab., t. II, p. 247-248.
(3) La plupart des éditions (Burgaud des Marets, Moland, etc.) donnent « la grand navire Françoise ».
ch. iv), c'est-à-dire au port du Havre récemment fondé par le grand roi (i).
Le vocabulaire nautique de Rabelais, encore très restreint à cette époque de sa vie, sera considérablement enrichi par ses déplacements ultérieurs dans le Midi de la France et surtout par ses voyages répétés en Italie. Quelques termes gréco-latins mis à part, qui gardent d'ailleurs leur cachet livresque, sa nomenclature est puisée aux sources mêmes, aux diflerents ports qu'il a visités, aux matelots qu'il a interrogés et fréquentés. C'est ce qui explique la vie qui règne d'un bout à l'autre du « naviguaige », le réalisme des commandements et des cris de manœuvre, des injures de matelots. Tels, dans la Tempête (2), le.s ordres brefs et formels du pilote et les réponses collectives des gens de l'équipage :
Couraige, enfans, dist le pilot, le courant est refoncé. — Au trinquet de gabie. Inse, inse. — Au boulingues de coniremejanc. — Le cable au capestan. — Vire, vire, vire. — La main à l'insail. Inse, inse, inse. — Plante le heaulme. — Tiens fort à guarant. — Pare les couetz. — Pare les escoutes. — Pare les bolines. — Amure bâbord. — Le heaulme soubs le vent. — Casse escoute de tribord, filz de putain (3). — Vicn du Lo. — I res et plain. — Hault la barre. — (llaulte est, respondoient les mateiotz). Taille vie. — Le cap au seuil. — Malettes hau. — Que l'on coue bonnette. — Inse, inse.
Suit le celeume ou chant cadencé des matelots pour s'encourager à ramer :
Je n'en daignerois rien craindre, Car le jour est feriau :
Nau, nau, nau.
« Cestuy celeume, dist Epistemon, n'est hors de propous et me plaist. Car le jour est feriau... » C'est en effet le refrain d'un Noël (-|), cantique d'allégresse par excellence.
(i) Ch. de La Roncière, Histoire de la Marine française, t. II, p. 473 à 473.
(2) Voy. sur la Tempête l'Appendice B : Théophile Folcngo.
(3) Juron encore usuel parmi les mariniers de la Loire qui s'en servent surtout pour appuyer un ordre ou pour appeler très spécialement l'attention. Voy. Rcv. Et. Rab., t. IX, p. 112.
(4) Jal voyait à tort, dans l'exclamation nau f (c'est-à-dire noi'l \), le même mot que nau, navire. Jean Le Maire l'identifie avec l'homonyme du patriarche biblique {Les Illustrations de (îaule, 1. L ch. vu) : « ... bon père iNoc, lequel jusques aujourd'huy en toutes joyes publiques
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C'est à la fin du Tiers livre, que Pantagruel fait ses préparatifs au port de Thalasse, près Saint-Malo, pour entreprendre sur mer, avec ses compagnons, le voyage lointain à la recherche de la Dive Bouteille. Les deux livres suivants décrivent tout au long les différentes étapes de cet itinéraire. Tout en donnant atix diverses régions de cet immense parcours des appellations fantaisistes et de valeur négative, il est à peu près certain que notre auteur entremêle, dans sa géographie en apparence imaginaire, des souvenirs de ses lectures géographiques, nombreuses et variées. Mais nous ne nous attarderons pas aux péripéties multiples de cette curieuse odyssée (i).
Nous n'en retiendrons qu'un seul trait, dont le caractère positif est incontestable : le vocabulaire nautique, abondant et pittoresque, qui accompagne le naoiguaige et surtout l'épisode central, la Tempête. L'élément linguistique, qui distingue notre Tempête de toutes celles qui l'ont précédée ou suivie, formera l'objet de nos recherches.