B. — TERMES RABELAISIENS
Voici maintenant les termes nautiques italiens attestés en premier lieu chez Rabelais :
Bourrasque,' coup de vent (1. IV, ch. xviii : « mortelles bourrasques »), de l'ital. borrasca, même sens (3).
Coustieres, cordages qui soutenaient les mâts (1. IV, ch. xviii : « les grizelles et les coustieres »), de l'ital. costiere, cordages qui s'attachent au haut de l'arbre d'un vaisseau (Oudin) (4).
(i) Jal (Glossaire) cite un moyen français andrivclle, et dans la description du pavoisement de la nef du duc d'Orléans de 1494, on lit des audrivets (La Ronciere, t. II, p. 5o3).
(2) Cf. au xv« siècle, Gilles Le Bouvier, Le Livre de la description des pays (éd. Schefer, p. 102) : « Le vent de galcrne que les Estallicns appellent le vent de la tresmontaine ».
Au sens « d'étoile polaire », transviontaine se lit déjà, au xiv« siècle, chez Eustache Deschamps (Œuvres, t. II, p. i83) : Comme estoile transmoniaine De toutes parts regardée...
(3) Ronsard a essayé de franciser le mot (éd. Marty-Laveaux, t. V, p. 175) : « Kn mer une bourrasche ».
(4) Cf. Pantcro-Pantcra (ir)i4): « Cosliere sono le funi che dall'una et dall' altra parte dcll' arbore s'attaccano al calzcse, cd a basso sono attacate ai colatori c si chiamano anche sarte dcll' arbore ».
Gabie, demi-hune au sommet des mâts (1. IV, ch. xxii : « trinquet de gabie »), de l'ital. gabbia, même sens.
Gallere, galère, navire de guerre à rames employé surtout dans la Méditerranée (1. III, ch. lu : « navires, galleres, gailions, brigantins »), de l'ital. galera, terme introduit en France à la fin du xv' siècle, lorsque galère se substitua à l'ancienne forme galée. La galère joue, on le sait, un rôle important dans les Navigations de Pantagruel, comme bâtiment-type du passé (i).
Garbin, vent du sud-ouest (1. IV, ch. ix : « Zephyre nous continuoit en participation d'un peu de garbin »), de l'ital. garbino, même sens.
Gumene, gros câble (1. IV, ch. xviii : « Nos gumenes sont presque tous roupts »), de l'ital. gumena, gomena, « la più grossa fune délia galea che sta sempre attaccata all'ancora » (Pantero-Pantera, 1614).
Horche, à horcJie, à gauche (1. IV, ch. v : « une navire marchande faisant voile à horche vers nous ») et orche (1. IV, ch. XX : « Orche. C'est bien dit »), de l'ital. or^a, orsc, ourse, terme de marine (Oudin). La forme rabelaisienne accuse une influence languedocienne {ouercho, bâbord, côté gauche) ou bas-latine (orcia).
Jalousie, balustrade d'une galère (1. IV, ch. xx : « gardez vous de la jalousie »), de l'ital. gelosia, jalousies, balustres à la poupe derrière la timonnière (Oudin).
Mousse, jeune apprenti, matelot (1. IV, ch. xviii : « fadrins et mousses »), de l'ital. mozzo, « ragazzo di bastimento, allievo marinaro » (Petrocchi). Cf. Pantero-Pantera (16 14) : « Mozzi sono quelli che servono aile camere délia galea e agi' ufficiali ». L'espagnol mozo signifie « jeune garçon » en général, et l'acception nautique lui est inconnue.
Pavesade, toile tendue autour d'une galère (Sciomachie), de l'ital. pavesata, sorte de mantelet sur une galère, fait de canevas pour couvrir les soldats, bastingue (Oudin); pvov. pacesaclo, pavois, bande d'étoffe qui sert à pavoiser.
Peneau, banderole (1. IV, ch. xviii ; « les voltigemens du peneau sus la poupe »), de l'ital. penello, « una piccola bandiera di tafietano che si tiene sopra la freccia délia poppa, overo alla battagliola délie spale, per conoscer del moto di essa da quella parte venga il vento » (Pantero-Pantera, 1614).
i) Voy. Appendice C.
Plianal, fanal (1. IV, ch. xix : « voyla nostre phanal estainct »), de l'ital. f anale, lanterne sur le bord de la mer ou dans les principaux vaisseaux (Oudin). Voici la définition qu'en donne Cleirac (1643) : « Le falot ou fanal est la lanterne d'orée sur son chandelier au plus haut de la pouppe sur le derrière du navire » (i).
Pilot, pilote (1. I, ch. m : « la navire ne reçoit son pilot »), ou pillot (1. III, ch. xLvm : « pillots, nauchiers »), de l'ital. piloto.
Poge, côté droit où se trouve placée la corde qui porte ce nom (1. IV, ch. xviii : « rencontrasmes à poge neuf orques »), de l'ital. poggia, « quella corda che si lega all'un dei capi deir antenna a man destra délia barca : andare a poggia vale a mano destra » (Boerio).
Pouppe, poupe, arrière d'un vaisseau (1. III, ch. lu), de l'ital. poppa, mot que Christine de Pisan transcrit pope (voy. Godefroy).
Rambade, construction élevée à la proue des galères (1. III, ch. LU : « coursies et rambade^ »), de l'ital. rambata, terme également employé par Brantôme (t. I, p. 211); prov. rambado. château d'avant sur les anciennes galères (Mistral).
Remolquer, remorquer (1. IV, ch. xxi): « Nostre nauf est-elle encarrée ? vertus Dieu, comment la remolquerons nous.^ »). C'est l'ital. remolcare, variante de j'imorchiare, d'où remorquer, forme déjà employée par Guillaume de Villeneuve, à la fin uu xv' siècle, et qui a seule survécu.
Scalle, escale (1. I, ch. ix: « Je retourne faire scalle d.u port dont suis issu »), de l'ital. scala, même sens.
Scandai, sonde (1. IV, ch. xx : « Nostre ami, plongez le scandai »), de l'ital. scanduglio, prov. escandal, même sens.
Siroch, vent brûlant du sud-est (1. IV, ch. xxii : « adviseï: le Siroch »), de l'ital. sirocco. Cf. Rob. Estienne (11549), ^^ "^"^^ vent : « Le vent nommé des mariniers Ouest..., de ceux qui fréquentent la mer Méditerranée, Sijroch ».
Surgir au port (l. IV, ch. xx et xxxvi), au sens de « prendre terre, ancrer le navire », réponeiant à l'italien surgere, au même sens. Ce vocable nautique employé, après Rabelais, par du Bellay et Ronsard, est encore donné par Aubin (1702) :
(i) La graphie moderne se lit chez Relon (Observations, i554, p. <S7) : « ... il y a de haultes tours et /j;;a/i- ou lanternes, qui esclairent pour tidrcsser les navires à bon port ».
NAVIGATION laî
« Surgir. Ce terme, qui commence à vieillir, signifie arriver ou prendre terre, et jeter l'ancre dans un port ».
Transpontin, matelas ou hamac de galère 1. IV, ch. xx : « Tenez ici sus ce transpontin »), de l'ital. traspontino et strapontino, d'où la forme moderne strapontin (i).
Vettes, drisses de l'antenne d'une galère (1. IV, ch. xviii : « les vettes sont rompues »), de l'ital. vette, certains cordages pour hausser et abaisser l'antenne (Oudin) ; prov. veto, amarre qui remorque un filet de pêche (Mistral) (2),
On peut maintenant embrasser d'un coup d'oeil l'ensemble de cette nomenclature et en admirer l'ampleur et la nouveauté. Des cent cinquante termes ou à peu près qui constituent le vocabulaire nautique de Rabelais, plus de la moitié trouve dans son livre, et tout particulièrement dans le « naviguaige », leur premier témoignage littéraire. Pourtant ce n'est ni dans le nombre ni dans l'originalité qu'est le mérite de cette nomenclature. Son grand intérêt historique réside dans le fait que chacun de ces mots évoque une réalité nautique de l'époque et que, dans leur ensemble, ils représentent un véritable document pour la marine du xvi' siècle.
Nous avons essayé, par un classement méthodique, de faire ressortir les sources multiples où Rabelais est allé puiser son information. Ce ne sont pas les dictionnaires (il n'y en avait pas à cette époque), ni le « hasard » des rencontres sur les quais des ports, qui lui auraient fourni ses renseignements, comme le prétend à tort Jal (3). Un tel ensemble révèle les eilbrts d'une enquête large et souvent reprise, mettant à contribution le
(i) Brantôme écrit exirapontin (t. V, p. i34): « Nous trouvasmes la nef vénitienne fort leste et en deffense de pavesades et à''extrapontins à l'entour. » Cette forme accuse un intermédiaire provençal [estrapontin, lit de matelot). Le terme est attesté dès 142S-48 par la Cour des comptes de Provence, sous la forme strampontin (Godefroy).
(2) Ajoutons les locutions nautiques suivantes tirées de l'italien : Casser l'escouie, la serrer (1. iv, ch. xxii : « cassa lescoute de tribort »), de cassar la scotta, serrer l'escoute (Oudin]. — Tailler vie, couper la voie, c'est-à-dire la mer (1. IV, ch. xxii), de tagliar via, même sens, et tirer vie, tirer outre, passer son chemin (1. IV, ch. lxvi : « tirons vie de long »), de tirar via, même sens. — Finalement, vent grec levant (1. IV, ch. i) ou vent marin {Pant. Progn., ch. viii) répondant à vento greco levante que les Vénitiens appellent vento di mar.
(3) Voy. Appendices G et D : Diatribe de Jal et Répercussions de la diatribe.
langage nautique de l'Océan aussi bien que c:lui de la Méditerranée, ou des bords de la Loire et de ses affluents.
En somme, la partie originale de la terminologie nautique de Rabelais est constituée par ces éléments :
1° Un petit fonis de mots indigènes que notre auteur a personnellement recueillis, avant ses grands voyages, aux Sables d'Olonne ou ailleurs, vocables restés isolés chez Rabelais et au xvi" siècle.
2° Nombre de mots appartenant à la marine de la Loire, encore usuels à l'époque de la Renaissance et dont plusieurs sont toujours vivaces dans l'Ouest et particulièrement en Anjou, où Rabelais les aura entendus.
3° Un contingent de termes océaniques, normands ou bretons, dont notre auteur est redevable aux marins ponantais.
4° Une contribution importante des termes méditerranéens, dûs aux marins levantins : Catalans, Provençaux, Vénitiens.
5° Quelques réminiscences de l'Antiquité (i), soit simplement pour faire série, soit aussi pour ajouter à la couleur archaïque du récit.
Ce vocabulaire a été ainsi constitué par apports successifs. Depuis son premier fond, encore insignifiant, de termes indigènes, jusqu'à son complet développement, il s'est écoulé près d'une vingtaine d'années (i 530-1 548). Pendant ce laps de temps, Rabelais a fréquenté les principaux ports de l'Océan et de la Méditerranée, en apprenant de la bouche même des mntelots les termes expressifs et colorés de leur langage. Il s'est mêlé à leur vie périlleuse et en a retenu les cris et les gestes, les manœuvres et les chants cadencés.
Et lorsque il se mit à rédiger son « Naviguaige », il se trouva en possession de matériaux qu'il n'avait plus qu'à classer et à
(i) En ce qui concerne l'Antiquiié, Rabelais ne doit rien au traité De re navali que Lazare de Baïf fit paraître à Paris en i53G (voy. sur cet ouvraf,'e, Lucien IMnvert, Lazare de Baïf, Paris, 1900, p. 62 et suiv.). Ce livre, dédié à François ]•', est orné de 21 gravures sur bois représentant des navires anciens (birèmes, trirèmes, etc.) ou des parties de navire. Il n'a rien fourni à Rabelais, celui-ci reflétant presque exclusivement la réalité contemporaine. Les quelques termes nautiques anciens de son naviguaige (autant de souvenirs classiques directement puisés) n'y juucnt qu'un rôle de remplissaf;c.
Cette constatation remet au point les suppositions risquées par M. Delaruelle dans la Revue d'histoire littéraire de la France de 1904, p. ^Tk).
coordonner. On sait avec quel art il les a disposes et de quelle vie intense il a animé sa prodigieuse « Tempête ». L'accumulation des termes et des détails nautiques y est tel qu'il a pu faire croire à un entassement à tort et à travers.
Cependant chacun de ces termes, pris à part et confronté avec les documents de l'époque, se révèle exact et — quelques réminiscences de l'Antiquité mir-es à part — parfaitement en usa.:i:e. Leur ensemble nous offre le tableau le plus complet, le plus vivant, le plus impressionnant de l'activité bruyante et confuse des matelots aux moments les plus critiques de leur vie de bord, en même temps qu'un recueil unique, d'une richesse incomparable, des termes familiers aux marins de l'Océan et de la Méditerranée, à l'époque de la Renaissance.