‹ La langue de RabelaisChapitre 6 sur 218 · A MONSIEUR ARISTIDE BLANK HOMMAGE DÉVOUÉ DE L'AUTEUR · texte numérisé non relu

A MONSIEUR ARISTIDE BLANK HOMMAGE DÉVOUÉ DE L'AUTEUR

Le livre de Rabelais est un monde. C'est le tableau le plus animé et le plus varié de la vie des hommes de la Renaissance, avec leurs aspirations infinies, leur ardeur dévorante, leur inquiétude d'esprit, leur amour pour le libre développement de la nature humaine jusque dans ses besoins infimes.

Cette œuvre est touffue comme la vie elle-même, vaste et profonde comme l'esprit de Rabelais, « en toute clergie expert », ainsi que le qualifiait son ami, le poète Jean Bouchet. Son savoir, sans réaliser peut-être 1' « abysme de science » que Gargantua souhaitait pour son fils Pantagruel, lui donnait des clartés sur toutes les connaissances de son temps : théologie, jurisprudence, médecine et histoire naturelle ; sur les plus usuels des arts : architecture, art militaire et art nautique ; sur la vie sociale toute entière, considérée surtout dans ses côtés traditionnels : usages et coutumes, proverbes et jurons.

Toutes les données qui animent son livre restent, sous des' apparences facétieuses, d'une valeur documentaire inapprécia- ble. Quelle que soit la branche c'es connaissances humaines qu'il aborde, son savoir encyclopédique s'allie de la façon la plus heureuse aux acquisitions de sa propre expérience.^

Certes, Rabelais est avant tout l'homme de son temps, l'érudit de la Renaissance, formé de tout ce que l'Antiquité et le iMoyen Age ont pu lui fournir de substantiel. Mais son génie est vraiment universel, dans le meilleur sens du mot. On retrouve, dans son œuvre, les étapes qu'ont parcourues à diverses époques les sciences et les arts : les détails qu'il

en fournit sont à tel point abondants qu'ils permettent de faire le tour des connaissances du xvi' siècle et d'en essaj-er la synthèse.

Mais avant d'aborder les multiples aspects de son génie universel, il importe d'esquisser à grandes lignes les sources d'où Rabelais a tiré ses connaissances encyclopédiques. Nous passerons tour à tour en revue le vieux fond indigène, les écrits classiques, les œuvres de la Renaissance qui ont marqué son immortel roman de leur empreinte.

INFLUENCE INDIGENE

Jean de Meung. — Le Roman de la Rose est le premier monument de notre ancienne poésie qui ait exercé sur Rabelais une influence décisive. Des deux auteurs de cette vaste composition poétique, c'est surtout Jean de Meung qui a profondément agi sur son esprit, comme sur celui de tous les écrivains des xv' et xvi' siècles. L'originalité et la hardiesse des vues de cet ennemi des moines et des hypocrites, ses idées larges et profondes, la prépondérance qu'il accorde à la nature et à la raison, — c'étaient là autant de traits qui répondaient aux tendances du génie rabelaisien (i). Nous préciserons en temps et lieu les détails de cette action sur le lexique du grand écrivain et son style archaïsant. 11 suffira de rappeler ici un seul trait.

Dangier personnifie, dans le Roman de la Rose, un des acteurs principaux : il y garde la Rose avec Honte, Peur,

(i) Voy. l'excellent parallèle que M. Lanson a tracé entre ces deux grands esprits également originaux et puissants : « Jean de Meung ressemble surtout à Rabelais : c'est la même érudition encyclopédique, la même prédominance de la faculté de connaître sur le sens artistique, la même joie des sens largement ouverts à la vie, le même cynisme de propos... Rabelais est plus puissant, plus passionné, plus pittoresque; mais en somme ce qu'il a été au xvie siècle, Jean de Meung le fut au xiii". Il clôt dignement le Moyen Age par une œuvre maîtresse, qui le résume et le détruit. » Histoire de la littérature française^ 3** éd., p. i35.

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Malebranche et symbolise le jaloux, le mari. Rabelais s'en est souvenu dans 1' « Inscription mise sur la grande porte de Thélème », où de Dangiev palatins désigne les gardiens au service de l'autorité maritale (i).

La vogue du Roman de la Rose est d'ailleurs restée entière au xvf siècle. Jean Le Maire en compare l'auteur à Dante (2). Clément Marot en donne en 1527 une édition en langage modernisé, et du Bellay, dans sa Défence, en recommande la , lecture, exception unique entre les anciens poètes.

Jean Le Maire. — Au début du xvi' siècle Rabelais rencontre un écrivain de grande envergure, Jean Le Maire de Belges, rhétoriqueur et premier prosateur de la Renaissance, dont le style, abondant en latinismes et en trouvailles d'expressions, n'est pas resté sans influence sur lui (3).

Les idées politiques de Le Maire, et particulièrement ses vues touchant la papauté, n'étaient pas en effet pour déplaire à l'auteur de Pantagruel, qui le représente en ennemi du pape dans l'Enfer décrit par Epistémon (1. II, ch. xxx). Il est vraisemblable que c'est aussi Le Maire qu'il a voulu (4) évoquer sous la figure « d'ung vieil poëte François nommé Raminagrobis » (l. III, ch. xxi).

Rabelais lui doit plus d'un trait d'ordre lexicologique, entre autres des vocables picards comme cauquemare, cauchemar, qu'il donne à un des animaux monstrueux de sa liste de reptiles (l. IV, ch. Lxiv).

Jean Le Maire, dont cependant la prose est plus harmonieuse que les vers, est estimé grand poète pendant tout le xvi' siècle.

(i) Le nom revient fréquemment au xv® siècle dans les Cent Nouvelles nouvelles (cf. nouv. xiii, xxxvii, etc.), et dans les Arrêts d'amour de Martial d'Auvergne que Benoît de Court a accompagnés de « commentaires juridiques et joyeux » (dernière édition, Amsterdam, lySi). Voici la note touchant Dangier (p. 40) : « Hsec vox maritum signât... propter periculum ubi viri uxorum amores prœsenserint ».

(2) Cf. La Concordance des deux langues {dans Œuvres, t. lU, p. i32): « Maistre Jean de Mehun, orateur François, homme de grand valeur et literature, comme celuy qui donna premièrement estimation à nostre langue, ainsi que feit le poète Dante au langage Toscan ou Florentin ».

(3) Voy. A. Tilley, dans Revue du XVJ° siècle^ t. II, p. 3o à 33, et The Davvn of the Freyxch Renaissance, Cambridge, 191S, p. 35o à 352.

(4) Suivant une conjecture de M. Abel Lefranc (voy. Rev. Et. Rab., t. IX, p. 144 à 147).

Marot le vénère connue tel; du Billay et Pjsquier voient encore en lui l'initiateur de la poésie moderne.

Villon. — Villon est le favori de Rabelais. Sa poésie, réaliste et pathétique, sa puissance verbale l'attirent et le charment. Il le sait par cœur et l'a sans cesse présent à l'esprit quand il écrit.

Panurge justifie le vide de sa bourse par ce refrain d'une de ses ballades :

Où sont les neiges d'antan ?

(( Cestoit le plus grand souci que eust Villon, le poëte Parisien » (1. II, ch. xiv).

Dans l'Enfer décrit par Epistémon, « maistre Françoys Villon «traite cavalièrement Xerxès, vendeur de moutarde.

Ailleurs, Rabelais raconte la farce macabre jouée par Villon à Frère Tappecoue, sacristain des Cordeliers de Saint-Maixent (l. IV, ch. xiii), et, plus loin, l'histoire de haute graisse qui se passe à la cour d'Angleterre, entre maître François Villon et le roi Edouard V (ch. lxvii).

En ce qui touche les emprunts verbaux, Rabelais et \'illon ont puisé aux mêmes sources, par exemple au Roman de la lioHe{i). Les proverbes qu'ils ont en commun remontent au courant oral indigène, mais sous le rapport de l'érudition, il y a un abîme entre le pauvre écolier parisien et le grand lettré tourangeau (2).

Marot. — Parmi les contemporains. Clément Marot a particulièrement séduit Rabelais par ses vers primesautiers, gracieux et joyeux. A propos « des moeurs et conditions de Panurge », noire auteur cite (1. II, ch. xvi) le vers célèbre de VEpisire au Roy pour avoir esté desrobé (i 53 1) :

Au demouraat, le mcillcî'.ir lilz Ju monde.

Le Frère Lubùi d'une des I3allades (1512), type du moine ignorant et débau:hé, reparaît plusieurs fois dans le roman

(i) Voy. rétude de M. Louis Thuasne n Rabelais et le Roman de la Rose », dans son volume Villon et Rabelais, Notes et commentaires, l'aris, 191 r .

(2) Le travail que M. Louis Thuasne a consacre en 1907 à Rabelais et Villon (rcimprmiii dans le volume cite ci-dessus) montre les procédés excessifs de l'auteur dans sa critique comparative des sources. Un très grand nombre de ses rapprochements sont illusoires ou faits au petit bonheur: aucun n'est concluant.

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rabelaisien aussi bien sous cette forme que sous celle latinisée de Frater Lubinus.

Les deux écrivains étaient attachés l'un à l'autre par des liens de sympathie et d'estime mutuelle.

P'arce de Patiielin. — Rabelais était un lecteur assidu de l'ancienne littérature dramatique. Les Sotties et les Mystères des xv' et xvi" siècles ont laissé dans son œuvre des traces fréquentes, notamment la célèbre Farce de Patiielin, qui a enrichi la langue de tant d'expressions originales et pittoresques.

Tout son roman en est imprégné. C'est la source littéraire dont il a tiré le plus de profit. Le nombre de ses réminiscences est si considérable qu'on a pu en dresser le bilan à diverses reprises (i), et que chaque nouvelle lecture en pourrait augmenter le nombre.

Bornons-nous à rappeler les allusions directes. Quand Janotus a reçu l'étoffe pour se faire une bonne robe : « Ainsi l'emporta en tapinois, comme feist Patelin son drap » (1. 1, ch. xx).

Dans l'Enfer d'Epistémon, Patelin passe pour le trésorier de Radamanthe (1. II, ch. xxx).

Dans le discours à la louange des prêteurs et débiteurs, Panurge invoque le témoignage du « noble Patelin » (1. III, ch. iv), comme le fait plus loin Rabelais lui-même, dans son Epître au Cardinal de Châtillon.

Et dans le Prologue du Quart livre, Rabelais décrit ainsi le paysan Couillatris, heureux de sa chance inattendue : « Ainsi s'en va prélassant par le pays, faisant bonne troigne parmy ces paroeciens et voysins, et leur disant le petit mot de Patelin : En ay Je ? »

Dans ce même livre (ch, lvi). Frère Jean menace Panurge « de s'en faire repentir en pareille mode que se repentist G. Jousseaulme vendant à son mot le drap au noble Patelin ».

Le nom même de Patelin devint fécond sous la plume de Rabelais. Il en a tiré plusieurs dérivés — patelinage, patelineuXj patelinois — qui ont fait fortune.

La Farce de Patiielin a fourni à Rabelais non seulement des proverbes (comme retournons à nos moutons)^ des expressions typiques en nombre, mais des épisodes entiers comme celui de la polyglottie de Panurge qui trouve dans la farce son point de départ.

(i) Voy. Jean Plattard, UŒuvre de Rabelais, Paris, igio, p, 824 à 325, et Gustave Cohen, dans la Rev. Et. Rab., t. IX, 191 1, p. 52 à 58.

Romans de chevalerie. — Rabelais n'a pas dédaigné non plus les romans de chevalerie, c'est-à-dire les remaniements en prose des anciennes Chansons de geste, qui virent le jour dès la fin du xv' siècle. Nous aurons l'occasion de noter des vestiges assez nombreux de ce vieux fond national.

Littérature orale. — Mais l'influence indigène ne se borne pas chez Rabelais à la littérature écrite. Il faut y ajouter le grand courant oral si abondamment représenté dans son œuvre. Il en a tiré, outre le cycle des géants, les traditions populaires qui constituent la trame même de son roman. D'autres traits de cette provenance orale se rencontrent dans bien des pages du livre et en complètent le caractère narratif et légendaire.

En somme, si l'on excepte le poème de Jean de Meung, dont les tendances naturalistes ont tant d'affinité avec celles de Rabelais, la littérature indigène a plutôt influencé son style et sa langue qu^ son esprit. C'est du côté de la Renaissance et de l'Humanisme qu'il faut chercher ses éducateurs intellectuels.

LITTÉRATQRE GRÉCO-ROMAINE

Les noms des poètes classiques, Virgile et Horace, apparaissent de temps à autre sous la plume de Rabelais, mais ses préférences vont aux écrivains dont les écrits restent du ressort de l'érudition et tout particulièrement à ceux don*:: l'esprit s'apparente au sien : à l'ironiste Lucien, au grand amateur d'anecdotes Plutarque, au savant encyclopédiste I^line. Ces auteurs, et notamment le dernier, dominent le roman tout entier. La tendance satirique, l'anecdote historique et la science antique s'y côtoient à chaque pas et lui impriment un cachet à part.

Deux circonstances contribuent à donner à ces emprunts de l'originalité et du piquant. Le génie d'écrivain de l'imitateur tout d'abi)rd qui renouvelle la matière antique; son esprit critique, ensuite, qui lui permet, tout en s'inspirant de Pline, de railler

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