‹ La langue de RabelaisChapitre 7 sur 218 · LITTERATURE GRECO-ROMAINE · texte numérisé non relu

LITTERATURE GRECO-ROMAINE

sa trop grande crédulité, son penchant au merveilleux, son défaut presque complet de discernement entre les faits réels et ceux qui appartiennent au domaine de l'imagination.

Rabelais a-t-il directement puisé dans les originaux des Anciens ou bien ne connaît- il l'Antiquité qu'à travers les premiers interprètes autorisés, un Erasme et un Budé?

La question vaut la peine d'être élucidée.

Dans une lettre du 30 novembre 1532, Rabelais appelle Erasme son père spirituel. Ce grand érudit, le plus illustre des humanistes, a certes exercé une action sensible sur ses contemporains et notamment sur notre auteur ; mais cette influence est d'ordre plutôt intellectuel, c'est-à-dire trop générale pour être serrée de près par la critique et renfermée dans un cadre précis. Ceux qui l'ont essayé n'ont pas suffisamment tenu compte de ce que l'humanisme en lui-même n'est que le reflet de la littérature ancienne et que Rabelais, bon connaisseur de cette littérature, était à même d'y puiser directement et à pleines mains. C'est ce qu'il a fait. Non pas qu'il n'ait parfois eu recours aux recueils pratiques publiés par les vulgarisateurs, comme le littérateur moderne consulte les encyclopédies, mais on est allé trop loin dans la généralisation en ne lui concédant qu'une érudition de seconde main, malgré les circonstances où le contraire saute aux yeux.

M. Delaruelle a le premier essayé de montrer Ce que Rabelais doit à Erasme et à Budé (i). Il y a beaucoup à retenir dans cette étude, dont la méthode est celle qu'on pouvait attendre du biographe émérite de Budé. Mais on est surpris en même temps d'y voir faire appel à des artifices d'argumentation pour multiplier ces soi-disant « emprunts ».

L'auteur des Adages est généralement l'écho plus ou moins fidèle des anciens. En admettant que Rabelais ait tiré tel adage de son recueil, au lieu de recourir à la source originale qu'il connaissait parfaitement, faut-il voir là des emprunts proprements dits.^ Dans la plupart des cas, il est difficile, sinon impossible, de le décider (2).

On peut affirmer au contraire qu'en général Rabelais a lu directement ses adages chez les Anciens, et cela d'autant plus

(i) Dans la Revue d'hist. litt. de la France de 1904, p. 220 à 262. (2) Voy. , pour les détails, notre étude sur les « Sources modernes de Rabelais », dans la Rev. Et. Rab., t. X, S-jh à 384.

qu'il s'agit des auteurs qu'il a le plus longtemps pratiqués : Lucien et Plutarque, Suétone, Plaute et Térence.

La même fragilité de présomptions ressort encore de l'examen des termes que le vocabulaire rabelaisien aurait tirés d'Erasme ou de Budé (i).

Les Adages et les Apophtegmes mis à part, qu'y a-t-il de commun entre l'œuvre d'Erasme et celle de Rabelais ? Des préoccupations d'ordre général ? Evidemment, Rabelais « a pu subir l'influence de l'esprit nouveau qui s'exprime dans l'œuvre

(i) Les suivants, entr' autres, lui seraient venus par ces intermédiai-

res :

Catastrophe est attesté en français pour la première fois chez Rabelais, qui l'emploie souvent. Le critique veut bien reconnaître que l'expression est assez fréquente chez Lucien, un auteur cher à Rabelais, mais parce qu'Erasme s'en est servi, ainsi que Budé, il se croit autorisé à conclure: « Sans cette double circonstance, Rabelais n'aurait pas eu, je pense, l'idée de s'approprier le mot ». L'auteur de Gargantua, le novateur par excellence, l'écrivain le plus riche en héllénismes, n'avait nullement besoin d'emprunter des béquilles ni à Erasme ni à Budé.

Pastophores est fréquent chez Rabelais, qui applique ce nom des prêtres égyptiens aux prêtres en général. M. Delaruclle indique comme source le De Asse de Budé, qui emploie également le mot. La nomenclature, en ce qui concerne les moines et les prêtres, est dans le roman d'une telle fécondité que Rabelais a pu, sans Budé, s'emparer de ce mot qu'il avait lu dans Apulée. Avant Budé, on le rencontre avec l'acception spéciale de « niche » dans Le Songe de Poliphile, et, naturellement M. Thuasne, à son tour, de conclure à un emprunt du vocable à Francesco Colonna. N'est-il pas plus prudent de conjecturer que ces trois écrivains, en puisant à la même source, se sont appropriés le mot indépendamment les uns des autres?

Philautie revient deux fois (1. III, ch. i.ir, et 1. IV, Prol.), après avoir figuré sous sa forme latine dans la lettre de dédicace à André Tiraqueau. Il est à peu près certain que Rabelais est redevable du terme aux Moraux de Plutarque, son livre de chevet. Cependant M, Delaruclle le range sous la rubrique « Ce que Rabelais doit à Erasme », parce que ce dernier en a fait un usage fréquent. De plus, ajoute-t-il, « il l'explique par ces mots d'Horace : ccecus amor sui, de même, pour l'auteur français, la philautie est Yamour de soy ». Mais pourrait-on en donner une autre définition? Etait-il réellement nécessaire d'avoir recours à Horace (remarquons que celui-ci le rend par « amour aveugle de soi ») et à son copiste pour donner une explication aussi ingénieuse? Quant aux termes encyclopédie {\. II,ch.xx) et méthode (1. lll,ch.vin), dont Budé aurait été l'intermédiaire, remarquons que dans les éditions de Quintilien du xvi» siècle figurait (1. I, ch. x) la leçon vicieuse de d'r//.vx).io; nan'hiv.; et que melhodus se lit au même sens dans Vitruve, un des auteurs familiers à Rabelais.

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