‹ La langue de RabelaisChapitre 61 sur 218 · I. — Etablissements de crédit · texte numérisé non relu

I. — Etablissements de crédit

Dans le preniier quart du xvi° siècle, des Milanais, des Florentins, des Lucquois et des Génois, depuis longtemps établis à Lyon, y fondèrent des b:mques et y introduisirent l'usage des lettres de chanrje (i), depuis longtemps pratiquées en Italie. Ils enseignèrent ainsi aux F'rançais « ce bel art et traffic qui apprend à rendre l'argent fertile et lui faict produire fruict comme la terre » (2).

A l'exemple des banques italiennes, on fonda à Lj'on, sous

(i) Cf. Rabelais, Lettres d'Italie^ éd. Bourrilly, p. 69 (troisième lettre du i5 février. i536): « Si vostre plaisir est m'envoycr quelque lettre de change, j'espère n'en user que à vostre service... >> L'expression est modelée sur lettera di cambio.

On sait que le nom de Lombarde était appliqué au Moyen Age aux Italiens qui venaient en France exercer la banque ; d'où, dans l'ancienne langue et jusqu'au xviii" siècle, lombard avec le sens de préteur à intérêts, d'usurier.

(2) Claude de Rubis, Les privilèges, franchises et iminunite:^ octroyé^ par les rois très chrétiens aux consuls^ echevins et habitans de la ville de Lyan et à leur postérité, Lyon, ibj'i, p. 20.

COMMERCE ET INDUSTRIE i3l

François I", la première banque que nous ayons eue en France. Le nom même de banque en accuse l'origine italienne : banco désigne primitivement le comptoir des changeurs, le bureau de change. Rabelais en fait le premier mention dans sa -Scjomac/ue (1549), à propos de la naissance du duc d'Orléans, fils du roi, en mars 1549 : « Cestuy propre jour en Rome par les banques fut un bruit tout commun sans autheur certain de ceste heureuse naissance ».

11 avait donné auparavent aux troncs des églises les noms ironiques de bancques de pardons (1. II, ch. xvii)et il se sert, le premier, du terme bancque roupie : « A Mercure [des gens soumis] comme pipeurs, trompeurs, affîneurs... seront fort subjects à faire bancques roupies, s'ilz ne trouvent plus d'argent en bourse que ne leur en fault » (Pani. Progn. ch. v).

Parmi les rébus que Rabelais mentionne au chapitre ix du Garganiua, figure aussi « un banc rompu pour bancque roupie », en italien banca roiia, parce qu'on rompait le banc occupé sur le marché par le commerçant failli.

L'institution des banques avait donné un grand essor aux affaires. De là nombre de termes spéciaux attestés tout d'abord chez notre auteur et qui devinrent usuels au cours du xvi' siècle :

Denare, denier, argent, ital. denaro, terme quatre fois employé par Rabelais (1. III, ch. m) : « Croyez qu'en plus fervente dévotion vos créditeurs prieront Dieu que vivez, craindront que mourez, d'autant que plus ayment la manche que le braz, et la denare que la vie ».

Ce mot a été jadis populaire, comme le montre le composé racledenare (i), c'est-à-dire rogne-deniers, que Henri Estienne mentionne parmi les synonymes français d' « avare », (2) et que Furelière en 1690 donne comme terme populaire sous la îormQ raquedenare (3).

(i) Rabelais donne le nom de « duc de Racquedenare » à un des généraux de Picrochole, qui commandait l'arrière-garde de ce roitelet (1. I, ch. xxvi).

(2) Précellence, p. 107.

(3) C'est cette dernière forme qu'on lit effectivement dans la seconde moitié du xvie siècle : «... chiches, tacquins et racquedcnares » (Cholières, t. I, p. 95). Brantôme lui donne le sens de râtisseur d'argent dans ce passage (t. I, p. 5j) : « Charles Quint fist fermer boutiques à tous les raquedenares (Vénitiens, Florentins et Genevoys) qui ratteloient tout l'or et l'argent de l'univers, »

l32 CONTACT AVEC L'ITALIE

Faciende, affaire commerciale, ital. facienda (I. IV, Nouv. Prol.) : ({ Nous a ceste heure n'avons aultre faciende, que rendre coignées perdues? ».

Ce terme employé au xvi' siècle par Ronsard et la Satyre Menippée, relevé par Henri Estienne (i), se rencontre encore au xvii' siècle sous la plume de La Fontaine (c< Mandragore ») :

Ligurio, qui de la faciende

Et du complot avait toujours été...

et au xviii° sous celle de Saint-Simon (voy. Littré).

liitrade, rente, revenu, ital. intraia, terme deux fois employé par Rabelais (l. IV, Prol.) : « ... gualliers de plut pays, qui dictes que pour dix mille francs intrade ne quitteriez vos soubhaitz ».

L'expression (7/"06Vse^ intrade est blâmée, parmi d'autres italianismes, par Henri Estienne (2) comme une superiétation pour gros reoenu. A l'exemple des deux précédents, intrade était usuel dans le monde des affaires jusqu'à la lin du xvi' siècle (3).

Tous ces termes spéciaux, cà l'exception de banqueroute et de lettre de cliange, ont complètement disparu au cours du xvii" siècle.

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