‹ La langue de RabelaisChapitre 8 sur 218 · LITTERATURE GRECO-ROMAINE · texte numérisé non relu

LITTERATURE GRECO-ROMAINE

d'Erasme », remarque prudemment cette fois M. Delaruelle. On a voulu aller plus loin et relever ces emprunts, pour employer un terme cher à nos critiques. M. Thuasne leur a consacré plus de cent pages (i), qui pourraient être réduites à une demi-page sans rien perdre d'essentiel. La plus connue de ces suggestions érasmiennes est celle qui concerne les Silènes d'Alcibiade dans le Prologue de Gargantua (2).

On a prétendu également que la fameuse lettre de Gargantua à Pantagruel était un centon recueilli dans les livres de Corneille Agrippa, de Budé, d'Erasme (3) ; mais les rapprochements que nous présente à cet égard M. Thuasne ne font que plus lumineusement ressortir l'originalité de cette page immortelle qui, à elle seule, vaut autant que tout le fatras des humanistes.

M. Delaruelle a tracé, à la fin de son étude, le plan d'un travail d'ensemble concernant l'influence des humanistes sur Rabelais. Al. Plattard a consciencieusement rempli ce programme. Il procède avec prudence en relevant, dans le bagage des humanistes du xvi" siècle, les oeuvres que Rabelais aurait pu connaître et utiliser. Le rapprochement des textes ou la citation de certains détails n'implique nullement l'idée d'emprunt, mais la simple constatation que, « pour une bonne part, l'érudition antique que nous étale le roman de Rabelais était déjà vulgarisée dans les oeuvres des Humanistes contemporains (i) ».

Le catalogue des sources modernes de l'érudition antique de Rabelais, inventaire dressé à grant renfort de besicles par M. Plattard, accuse un labeur considérable, mais d'assez maigres résultats. Quelques termes de divination tirés de Corneille Agrippa, une liste de noms de géants prise à l'encyclopédie de Ravisius Textor, une ou deux anecdotes dues à Cœlius Rhodiginus, et c'est à peu près tout. Une demi-page de Plutarque ou de Pline, dont la substance est entrée dans son roman, l'emporte de beaucoup sur la douzaine d'emprunts dont il est redevable aux humanistes.

Rabelais, à la fois érudit et écrivain, pour qui Plutarque et Pline, Platon et Lucien étaient des livres familiers, qui pra-

(i) Etudes sur Rabelais, p. 27 à 1 57.

(2) Voy., en dernier lieu, l'article d'Abel Lefranc {Rev. Et. Rab., t. VII, p. 433 à 439).

(3) Voy. € La lettre de Gargantua à Pantagruel », igoS (réimprime'e dans le volume Villon et Rabelais, Paris, 1910).

tiquait et citait Athénée et Aulu-Gelle, Pausanias et Valère- Maxime, Strabon et Suétone, Horace et Virgile, a généralement puisé aux sources mêmes tout comme Erasme et Budé. Son érudition antique reste, malgré tout, vaste et solide.

Sans doute, il prend son bien où il le trouve, à la manière de Shakspeare et de Molière. Ce bien est souvent mince et insignifiant, — une anecdote, des traits de mœurs, des singularités, parfois des noms propres, — mais sa manière de les encadrer leur donne un relief inattendu. Il les recrée, pour ainsi dire, en les touchant de la baguette magique de son style. Est-ce à dire, comme le fait entendre M. Delaruelle, que Rabelais n'est qu' « un splendide metteur en œuvre de lieux communs w.^ Nous ne le pensons pas. 11 est avant tout un écrivain de génie, un érudit aux idées profondes et lumineuses, un créateur de types. C'est pour cela qu'il vit et vivra d'une vie immortelle, tandis que les in-folio de Budé et d'Erasme même dormiront leur éternel sommeil dans les nécropoles des bibliothèques.

Page 1