III. — Monnaies françaises
Passons maintenant aux monnaies françaises qui avaient encore cours au xvi' siècle :
Blanc, monnaie de valeur et de type différents, qui datait du commencement du règne des Valois, sous Charles VI (1. II, ch.xi). Le (ji'and blanc était une pièce blanche ayant cours pour 12 deniers.
L'ordonnance du 24 avril 1488 spécifie ces deux variétés : « Grands blancs au soleil, apelez douzains, pour 13 deniers; grands blancs à la couronne, apelez un^ains, pour 12 deniers » (i). Rabelais parle souvent des dou^ains et une fois d'unsain (1. 1, ch. xxv).
Escu, écu, ancienne monnaie d'or ou d'argent, portant sur une des faces les armes de France : « Lors Grandgousier donna à Toucquedillon dix mille escus par présent honorable » (1. I,
ch. XLVl).
Au commencement du règne de François I", Vescu sol ou escu au soleil portait sur la face l'écu de France surmonté de la couronne, au-dessus de laquelle était un petit soleil. Cette monnaie avait cours pour 36 sols et 3 deniers tournois. Rabelais l'appelle aussi escu d'or, à côté d'escu bourdeloys, écu de moindre valeur ayant cours à Bordeaux (1. III, ch. lu).
Mouton à la grande laine, pièce d'or fin usitée jusqu'au règne de Charles VII : « Les véritables moutons appelés à la grande laine, pour les distinguer des autres moins grands, appartenaient au règne de Jean. Ils avaient été émis pour un franc ou une livre tournois et vaudraient à peu près 16 francs, ce qui ferait monter l'anneau de Gargantua à un bon prix » (2).
C'est là une appréciation par trop sommaire, comme la plupart des évaluations de Cartier. Le nom se lit déjà dans Froissart (t. IV, p. 3) : « Li troy estât lissent forgier nouvelle monnoie de fin or que on clammoit moutons ».
Rabelais s'en sert fréquemment : « ... les estimoit [les pierreries] à la valeur de soixante neuf millions huyt cens nonante et quatre mille dix et huyt moutons à la grande laine » (1. I, ch. viii).
(1) I.evassciir, mcmoirc cilc, p. 37.
(2) (Cartier, p. 338.
Royale monnaie d'or frappée sous Philippe le Bel et ses successeurs, dont l'effigie portait l'image du souverain revêtu de ses habits roj^aux. Il valait environ 10 fr. 74 centimes: « ... la chastellenie de Salmiguondin... valent par chascun an 6789106789 Royaulx en deniers certains... » (1. III, ch. 11).
Ajoutons-y les monnaies portant simplement les noms des souverains qui les ont frappées :
Carolus, ou grand blanc, monnaie de billon valant onze deniers, frappée par Charles VII en 1488 et portant sur une des faces un K couronné : «Chascun donna... quelques carolus pour vivre » (1. I, ch. xlv).
Henrlcus, ou double écu, monnaie d'or, alors récente, frappée par Henri II en 1549, valant 50 sols : «... nouveaulx henricus » (1. IV, ch. vi).
Philippus, nom de monnaie qu'on lit deux fois dans Rabelais et qu'il est malaisé de préciser. Des deux passages (i) où il l'emploie, le dernier ne permet pas de douter qu'il s'agisse d'une monnaie française ayant cours aussi bien à Paris qu'en province. Du Cange l'attribue à Philippe V. Quoiqu'il en soit, il faut écarter les rapprochements qu'on a proposés tantôt avec le statère de Philippe de Macédoine (2) et tantôt avec la monnaie d'or, frappée par Philippe II dans les Pays-Bas, les philippus d'or que Salezade identifie avec les riddes hollandais (3).
(i) « Grandgousier luy donnoit [à Marquât] sept cens mille et troys Philippus pour payer les barbiers qui l'auroient pense',.. » (1. I, ch. XXXII); et «... commenda au Faquin, qu'il luy tirast de son baudrier quelque pièce d'argent. Le Faquin luy mist en main un Tournoys Philippus » (1. II, ch. xxxvii).
Quelques années plus tard, on lit ce nom dans le Disciple de Pantagruel (i538), éd. Jacob, p. 61 : « ... qui ne sont pas de. fin or, comme vous voyez les philipus, les florins et les autres pièces de bas or ».
(2) Voy. la note correspondante, dans l'éd. Lefranc des Œuvres de Rabelais, t. I, p. 287.
(3) Hypothèse admise par Cartier qui fixe la valeur du philippus hollandais à 6 fr. 35 cent. En interprétant le premier texte cité par Rabelais, il remarque : « Marquet emboursait une somme équivalente aujourd'hui à 4.305.019 fr. o5 cent. », Evaluation absurde si on se rappelle qu'il s'agit là d'un marchand de fouaces!
Chose curieuse: Ulrich Gallet ne demande à Pirochole, comme indemnité de terres ravagées, que la somme de mille be:{ans d'or (1. I, ch. xxxi), c'est-à-dire, suivant les numismates, quelque chose comme 20.000 francs, alors qu'un des plus humbles sujets de notre roitelet, le fouacier Marquet, aurait reçu de Grandgousier, pour les soins donnés
Des noms de monnaies provinciales ne manquent pas non plus à notre roman. On y rencontre la pithe poitevine, pièce de cuivre qui a eu cours depuis le xv^ siècle et valait un quart de denier (1. III, ch. lu): « ... la douziesme partie d'une Pithe ». C'est un reflet du bas-latin picta, abrégé (suivant Ménage) de Pictaoia, Poitiers.
Son équivalent gascon, le patac, désignait simplement le denier : «... tant que le sac de bled ne vaille trois patac^ » (1. III, ch. XX vi).