CHAPITRE PREMIER CONTES POPULAIRES
Les récits merveilleux sont de tous les temps, mais ce n'est qu'au xvi^ siècle qu'on trouve quelques allusions précises à leur sujet.
Du Fail nous a laissé, dans le iv' de ses Propos rustiques (1547), une description circonstanciée d'une veillée ou ûlerie^ comme on disait alors et comme disent encore les campagnards de nos jours. Parmi les conteurs que l'écrivain breton met en scène, Robert Chevet, le compagnon charpentier, aime à évoquer les souvenirs de sa jeunesse :
Le bon homme Robin, après avoir imposé silence, commençoit un beau compte du temps que les bestcs parioyent (il n'y ha pas deux heures), [le conte de la Cigoiyne] ou comme le Renard desroboit le poisson ; comme il fit battre le Loup aux Lavandières, lors qu'il apprenoit à pescher; comme le Chien et le Chat alloient bien loing [du Lyon, Roy des bestes, qui fist l'Asne son lieutenant, et voulut estre Roy du tout] ; de la Corneille, qui en chantant perdit son fromage ; de Melusine; du Loup garou; du cuir d'Asnette; [du Moyne bourré] ; des Fées (i).
Vers la même époque, Tabourot, dans le Prologue des Es-
(i) Edition La Borderie, p. 18G-1S7. Nous avons ajouté, entre crochets, les additions de l'interpolateur angevin de 1548, additions qui ont aujourd'hui pour nous la mcme valeur documentaire.
L'auteur revient sur les Hlerics dans ses Contes d' Eutrapcl (i5>5), ch. XI : « C'est une vieille coustume en ce pays, et croy que par tout ailleurs, de se trouver et amasser chez quelqu'un du village au soir, pour tromper les longueurs des nuits, et principalement à l'hiver. Au temps, dit I^upolde, que nous estions aux cscholes à Bern près Rennes... il se faisoit des filcries, qu'ils appellent veillais, tantost à la Valée, tantost a la VoisarJierc, à Souillas, et autres lieux de réputation, où se trouvoient de tous les environs plusieurs jeunes valets er hardeaux illec s'assemblans, et jouans à une infinité de jeux que Panurge n'eut onc en ses tablettes. Les Hlles d'autre part, leurs qucnoilles sur la hanche, filoient »).
craignes Dij'onnoises, nom bourguignon des veillées rustiques, nous dit à son tour, comment, dans ces sortes de cabanes improvisées au début de chaque hiver, se tenaient les réunions campagnardes : « Là ordinairement les après souppées s'assembloient les plus belles filles de ces vignerons, avec leurs quenouilles et autres ouvrages, et font la veillée jusques à la minuict... C'est chose certaine que quand Vescraigne est pleine, l'on y dit une infinité de bons mots et contes gracieux... »
Un demi-siècle auparavant, Rabelais nous représente ainsi le père de Gargantua au milieu des siens (1. 1, ch. xxiii) : « Le vieux bon homme Grandgousier son père, qui après souper se chaufïe les couilles à un beau clair et grand feu, et attendant graisler des chastaines, escript au foyer avec un baston bruslé d'un bout, dont on escharbotte le feu : faisant à sa femme et famille de beaulx contes du temps jadis ».
Et ailleurs, pendant le combat singulier entre le géant Loup- Garou et Pantagruel, Panurge, retiré avec les géants du roi Loup-Garou, banquetait avec eux et les amusait par ses récits du bon vieux temps (1. II, ch. xxix) : « Cependant Panurge leur contoit les Fables de Turpin (i), les Exemples de sainct Nicolas et le Conte de la Ciguoingne » (2).
Ces deux dernières appellations traditionnelles nous serviront de point de départ pour classer les différents genres de contes familiers à Rabelais et à son siècle.
l. — Contes merveilleux.
Il importe d'en faire ressortir les aspects suivants : Noms. — Les contes populaires proprement dits sont connus, pendant le xvf siècle, sous le nom de Contes de la Cigogne (3).
(i) Traditions fabuleuses attribuées à Turpin, moine de Saint-Denis et évêque de Reims, sur la vie de Charlemagne et de Roland.
(2) Cf. 1. I, ch. xxii : « Et Gargantua soupoit très bien par ma conscience, et voluntiers convioit quelques beuveurs de ses voisins, avec lesquels beuvant d'autant, comptoit des vieux jusques es nouveaux », c'est-à-dire faisait des contes de jadis et de son temps.
(3) Voici, sur cette curieuse appellation, les textes essentiels, en dehors de ceux déjà cités de Rabelais et du Fail :
Bouchet, Serées, t. IV, p. i58 : « Il y avoit en ceste serée des femmes qui s'endormoient, ne prenans point de plaisir à ses disputes, n'y enten-
Quelle est l'origine de cette appellation ? A entendre Gaignières et Leroux de Lincy (i), ce serait la même chose que Contes à la Sigongne, nom d'une des dames de la reine Catherine de Médicis. C'est là tout bonnement une étymologie anecdotique, qui s'évanouit devant la simple constatation chronologique.
A notre avis, ce titre collectif des contes populaires fait simplement allusion à la cigogne, dont les Bestiaires vantent l'amour maternel et la piété reconnaissante avec laquelle elle soigne ses parents affaiblis par l'âge (2). On racontait des merveilles de l'existence mystérieuse de ces oiseaux migrateurs. V Evangile des Quenouilles rapporte (p. 93) : « Je vous dy pour certain que les cygoignes, qui en l'esté se tiennent en ce pays, et en yver s'en retournent en leur pays, qui est entours le mont de Synay, sont par delà créations comme nous ».
C'est là, en somme, un titre analogue à celui de Contes de ma mère VOye, attesté dès la fin du xvi' siècle :
Je n'ay de leur discours ny plaisir ny soucy, Et ne m'en esmeus non plus quand leur discours fourvoya, Que d'un conte d'Urgande (3) et de Ma Mère l'Oye.
(^Régnier, xv« Satire)
et que Perrault (4) adopta, un siècle plus tard, en 1697, pour son fameux recueil : « Histoire ou Contes du temps passé. Contes de ma mère l'Oye » (5).
dans rien ; parquoy on fut contraint, pour les esveiller, de mettre en avant des vieux contes de la Cigoigne, qui parloient des grosses et grasses personnes... »
Comédie des Proverbes (acte II, se. 11) : « Seigneur docteur, ce que je vous dis ne sont point des contes de la cigoigne ».
(i) Le livre des Proverbes, t. II, p. 65.
{■:.) Par exemple dans le Bestiaire de Richard de Fournival (éd. Hippeau, p. 8(3 et 142).
(3) Nom d'une fameuse magicienne, dans le roman de VAmadis.
(4) Voy. la dissertation de Théodor Pletscher, Die M'drchen Charles Perrault's, Zurich, igoS, et pour les antécédents. Du Méril, Etudes sur quelques points d'archéologie et d'histoire littéraire, Paris, 18G2, p. 427 ix 493 : « Les Contes de bonnes femmes ».
(5) On trouve les deux noms réunis dans ce passage du Roman bourgeois de Kuretière (166G), p. 2G8 de la réimpression moderne : « J'appréhende icy qu'on ne croye que tout ce que j'ay rapporté jusqu'à présent ne passe pour des contes de la cigogne ou de ma mère Voye, à cause que cela semble trop ridicule et trop extravagant ».
Voici maintenant quelques autres appellations des contes populaires, individuels ou collectifs, remontant au xvi' siècle :
Contes de peau d'asne, que du Fail appelle Conte de cuir d'asnette (i), c'est-à-dire d'ânesse. La dernière nouvelle, attribuée à Des Périers, porte ce titre : « D'une jeune fille surnommée Peau d'Asne et comment elle fut mariée par le moyen que luy donnèrent les petits formiez ». Le thème de ce conte est tout à fait difïérent de celui que Perrault intitule Peau d'asne et qui est devenu, chez Molière et La Fontaine, une désignation générale des contes populaires :
Si Peau d'A7ie m'estoit conté, J'y prendrois un plaisir extrême...
Contes de Loup, comme les appelle l'auteur du Moyen de parvenir (dans Oudin : Contes au vieux loup), ch. xliv : « Et qui en sçait plus que moy.^ Vere, vere, ce sont abus que vos contes de loup, d'esprits fantastiques ». La raison de cette appellation se trouve dans le passage des Propos rustiques de du Fail que nous avons cité ci-dessus.
Formules initiales. — Les contes populaires au xvi' siècle débutaient par une formule invariable : a Au temps que les testes parloyent (il n'y a pas troys jours) un pauvre Lyon par la forest de Bievre se pourmenant... » (1. II, ch. xv).
Henri Estienne cite à plusieurs reprises cette formule : « Pareillement se dit par dérision. Du temps que les bestes parloyent, car c'est autant dire que si on disoit : Au temps jadis que les hommes estoyent si sots qu'ils se laissoyent persuader que les bestes parloyent » (2).
Et quant à son origine, le même écrivain fait cette remarque judicieuse : « Ce proverbe mesmement est venu (comme je croy) de ce que en certaines fables les bestes sont introduises comme s'entreparlans » (3).
Des Périers, dans le m" dialogue de son Cymbalum, fait dire à Phlegon, cheval doué de parole : « Il a esté ung temps que les bestes parloyent... »
Et Rabelais, en citant l'apologue du Roussin et de l'Ane, écrit (l. V, ch. vu): « ... le cheval s'adresse à l'asne et luy dist en
(i) Oudin note : « Peau d'asnon, c'est-à-dire des fables ou niaiseries ».
(2) Apologie pour Hérodote, éd. Ristelhuber, t. II, p. ii-).
(3) Précellence, éd. Huguet, p. 252.
ai6 FAITS TRADITIONNELS
l'oreille (car les bestes parloyent toute icelle année en divers lieux)... ))
Le pen.lant de cette formule, dans les contes populaires modernes, est :
Il y a de cela bien longtemps,
Quand les poules avoient des dents (i).
Nous n'avons pas retrouvé avant Perrault la formule initiale typique: // étoit une fois un Roi et une Reine..., début de la « Belle au Buis dormant ».
Formules finales. — Tandis que les formules initiales sont très rares, les formules finales abondent et sont souvent empreintes de traits de malice populaire :
Avez vous bien le tout entendu [il s'agit de la généalogie des géants de Pantagruel] ? Beuvez donc un bon coup sans eaue. Car si ne le croie\, nonfoysje,Jîst elle (l. II, ch. i).
Ce que je vous ay dict, est grand et admirable. Mais si vouliez vous bazarder de croire quelque aultre divinité de ce sacre Pantagruelion, je la vous dirois. Croye\ la ou non, ce m'est tout un (1. III, ch. lu).
Vous truphez icy, Beuveurs, et ne croyez que ainsi soit en vérité comme je vous raconte. Je ne sçaurois que vous en faire. Croye:^ /e, SI voulei : si ne voule\, alle\ y veoir (1. IV, ch. xxxviii).
Le Dici des Pans du xvi' siècle clôt ainsi ses sobriquets ethniques (Montaiglon, Recueil, t. V, p. 1 16) :
Si ne croyez que ce soit voir, Si allez partout sçavoir,
et la Comédie des Prooerbes (acte III, se. in) : « Si vous ne le voulez croire, ne le croyez pas ; pour moy, j'ayme mieux le croire que d'y aller voir » (2).
Autre finale facétieuse au conte du Loup-Garou (1. II, ch. xxix) : « Va en tombant, du coup tua un chat bruslé, une chatte mouillée, une canne petiere et un oison bridé ».
(i) F. -M. Luzcl, Contes populaires de la Basse-Bretagne, Paris, 1887, t. I, préface, p. 3.
(2) Cette finale est encore vivacc (Luzel, Contes de la Basse-Bretagne, t. I, p. 177 :
Ecoutez et vous entendrez ; Croyez, si vous voulez.
Ne croyez pas. si vous ne voulez pas , ^icux vaut croire que d'aller voir.
Et celle-ci après la mention du légendaire Roy Petault (1. III, ch. VI ) : « La marraine de mon grand père me disoit, quand j'estois petit, que :
Patenostres et oraisons
Sont pour ceux là qui les retiennent.
Un fiffre, allant en fenaisons,
Est plus fort que deux qui en viennent ».
Traces isolées. — Rabelais, pas plus qu'aucun autre écrivain de l'époque, ne nous a laissé un conte mythique intégral ; mais on peut en retrouver çà et là des traces. Tel est le cas des compagnons de Pantagruel et de leurs aptitudes. Cette conception de personnages secondaires accompagnant le héros, est commune aux traditions populaires. On la trouve dans tout un cycle de contes populaires répandus en France, en Italie et ailleurs.
C'est le thème traditionnel qu'on peut ainsi formuler : des personnages dou'js de dons merveilleux, force, finesse d'ouïe, rapidité à la course, etc., se mettent à la suite du héros, et l'aident à mener à bonne fin des entreprises à première vue impossibles. Dans le conte lorrain de Jean de l'Ours, pour citer un exemple, le héros, quand il s'en va courir le monde, s'associe à des personnages d'une force extraordinaire, tels que Tord- Chêne, Jean de la Meule, Appuie-Montagne... (i).
De même, dans Rabelais, Pantagruel s'embarque à lionfleur pour une longue traversée, accompagné du rusé Panurge, du prudent Epistémon, du fort Eusthènes et du rapide Carpalim. Chacun de ces personnages secondaires fait ressortir ses vertus particulières.
Voici, à titre d'exemple, ce que dit le dernier en parlant de traverser les lignes ennemies :
Je (dist Carpalim) y entreray, si les oyseaulx y entrent: car j'ay le corps tant allaigre que je auray saulté leurs tranchées et percé oultre tout leur camp, davant qu'ilz me ayent apperceu. Et ne crains ny traict ny flesche, ny cheval tant soit legier, est feust ce Pégase de Ferseus, ou Pacolet, que devant eulx je n'eschappe gaillard et sauf. J'entreprens de marcher sur les espiz de bled, sur l'herbe des prez, sans qu'elle flectiisse dessoubz moy (1. II, ch. xxiv).
En lisant ce passage, ne croirait-on pas entendre l'écho du
(i) Voy., sur ce thème, Em. Cosquin, Contes populaires de Lorraine, Paris, 1886, t. I, p. là 27.
2l8 FAITS TRADITIONNELS
conte populaire détaillant les dons merveilleux de ces personnages extraordinaires ?
Certains gestes de l'enfance de Pantagruel rappellent ceux des héros mythiques ou légendaires, d'un Hercule ou d'un Jean de l'Ours (i).
Le fameux combat entre Pantagruel et Loup-Garou, ces deux géants si foncièrement différents, l'un humanisé et policé, l'autre resté féroce et à l'état brute, revêt également un aspect mythique. La massue du Loup-Garou était pJieée, c'est-à-dire qu'aucune arme ne pouvait la toucher, trait merveilleux encore fréquent dans les contes populaires de nos jours. Ce qui n'empêche pas notre auteur, en racontant ces prouesses, d'évoquer l'épisode biblique de David et Goliath.
Fées. — Les êtres surnaturels qui se rencontrent le plus souvent dans les contes merveilleux sont les Fées, les Fatœ du Moyen Age, qui sont déjà familières aux anciens romans de chevalerie. Chez Rabelais, elles se confondent avec les Parques des Anciens : « ... je le congnoys, et suis à ce prédestiné des Phées » (1. 11, ch. xxi).
Les Fées protègent les héros, en leur accordant une part de leur immortalité ou en les rendant invulnérables. De là le dérivé feé, dans l'ancienne langue faé ou phaé, qui s'applique à la fois aux hommes, aux animaux et aux choses. Dans notre roman, la massue du géant Loup-Garou était pheée « en manière que jamais ne pouvoit rompre » (l. II, ch. xxix); et « Bacchus avoit... un renard feé^ de mode que... de beste du monde ne seroit pris » (1. IV, ch. xxv).
Des écrivains du xvi' siècle, c'est du Fail (nous l'avons vu) qui nous entretient des rapports des Fées avec les mortels, sujet ordinaire des contes populaires (appelés, depuis le xviii" siè-
(i) « Vous n'en ouystes jamais d'une si merveilleuse [enfance] comme fut celle de Pantagruel, car c'estoit chose difficile à croyre comment il crcut en corps et en force en peu de temps. Et n'estoit rien Hercules qui, estant au berseau, tua les deux scrpens: car lesdictz serpens estoyent bien pctitz et fragiles. Mais Pantagruel estant encores au berseau, feist cas bien espouventable. Quelqucfoys que un grand ours que nourrissoit son père eschappa, et luy venoit lescher le visaige, car les nourisses ne luy avoyent bien à poinct torche les babines, il se deffist dcsdictz cables aussi facillement comme Sanson d'entre Philistins, et vous print monsieur de l'Ours, et le mist en pièces comme un poulet, et vous en lîst une bonne gorge chaulde pour ce repas » (1. Il, ch. iv).
cle, Contes des Fées). Mais Jehan d'Arras, l'auteur du roman de la Mélusine (imprimé en 1478) avait bien avant lui recueilli différentes traditions locales, principalement du Poitou, qui nous donnent de curieux détails sur les Fées (i).
Des nombreux noms de Fées, Rabelais n'en a retenu que deux, l'un de provenance littéraire, l'autre de source populaire.
Le premier, c'est celui de la Fée Morgue (chez les Italiens, Fata Morgana), particulière aux romans du cycle breton, et qui recueillit Artus après sa défaite, ainsi que d'autres héros célèbres, qu'elle transporta dans son île d'Avallon, le pays d'immortalité (l. II, ch. xxiii) : « Peu de temps après, Pantagruel ouyt nouvelles que son père Gargantua avoit esté translaté au pays de P/iées par Morgue, comme feut jadis Ogier et Artus ».
C'est un simple écho du passage final des Grandes et inestimables Clironicques : « Et ainsi vesquit Gargantua au service du Roy Artus l'espace de deux cens ans troys moys et iiii. jours justement. Puis fut porté en Faierie par Gain (2) la phée, et
(i) « Nous avons oy racompter à nos anciens que en pluiseurs parties sont apparus à pluiseurs très familièrement pluiseurs manières de choses, lesquelles les unes appeloient Luytons, les autres Faées, et les aultres Bonnes dames, et vont de nuyt et entrent es maisons sans huys rompre et ouvrir, et ostent et emportent aulcunes fois les enfants des berceaux, et aulcunes fois ilz leur destournent leur mémoire, et aucunes fois ilz les bruslent au feu. Et quant ilz s'en partent, ilz les laissent aussi sains comme devant ; et aulcuns donnent grant heur en cestuy monde...
« Les dites Faées se mettoient en guise de tresbelles femmes, et en ont en aulcunes fois pluiseurs hommes aulcunes pensées, et ont prins à femmes moiennant aulcunes convenances qu'ilz leur faisoient jurer; les ungz qu'ilz ne verroient jamais l'ung l'aultre; que le samedi ilz ne les enquerroient que elles seroient devenues en aulcunes manières; les autres que si elles avoient enfans, que leurs maris ne les verroient jamais en leurs gessines. Tant qu'ilz leur tenoient leur convenance, ilz estoient en audience et prospérité, et si tost qu'ilz deffailloient en celle convenance, il decheoient de tout leur bonheur ».
Nous citons l'édition donnée, dans la collection Jannet, par Charles Brunet (d'après l'édition princeps de 1478), p. 12. L'autorité qu'invoque notre auteur est Gervaise de Tilbury, sur lequel nous reviendrons plus loin.
(2) Abrégé de Morgaine, forme primitive de Morgue. Voici comment les Cronicques admirables, pastiche du Pantagruel, rendent ce passage : « Gargantua, — c'est Merlin qui parle — je te... viendrai quérir et te meneray en faerie, où est le bon roy Artus, avecques sa sœur Morgain, Ogier le Dannoys, et Huon de Bordeaulx, au chasteau d'Avallon, où ils font tous grant chiere ».
Aldus ine, avecques plusieurs aultres lesquelz y sont de présent ».
La seconde fée nommée par Rabelais est la fameuse Mélusine, dont le nom remonte au titre du roman de Jean d'Arras, imprimé en 1478 (et réimprimé de nos jours).
Dans Gervaise de Tilbury (vers 12 11), il s'agit encore d'un conte populaire que l'écrivain anglais rapporte comme une veridica narratio (i). Ce conte est primitivement caractérisé par ces trois motifs :
1° Mariage d'une fée avec un mortel ;
2° Interdiction d'ordre moral ;
3" Fée sous forme de femme-serpent.
Cette fée, encore anonyme chez Gervaise, reçut le nom de Mêlusine (2) dans le roman de Jean d'Arras (1478) et le conte populaire devint, sous cette nouvelle forme, une légende locale rattachée à la famille poitevine des Lusignan. La source principale de Jean d'Arras, comme il l'indique lui-même à plusieurs reprises, est Gervaise de Tilbury, mais les développements lui appartiennent en propre (3).
(i) En voici les traits essentiels :
Le comte Raymond de Provence, chevauchant un jour le long de la Loire, y rencontra une dame à cheval merveilleusement atournée, laquelle consentit à l'e'pouser sous cette condition : ipsam nudam non viderit. Le mariage consommé, ils vécurent heureux, ayant des enfants d'une beauté merveilleuse. Tout leur prospéra, mais un jour le comte surprit sa femme au bain, et, s'approchant pour la voir de près, celle-ci in serpentcm conversa, disparut à jamais. Cf. Otia Jmperialia, éd. Liebrecht, Hanovre, x856, p. 4 à 5.
(2) Le folkloriste poitevin Léo Desaivre s'est occupé à plusieurs reprises de notre fée: Le Mythe de la Mcre Ltisine, Poitiers, i883, et Notes sur la Mékisine. iS>)() (copieuse bibliographie). Les manuscrits et l'impression gothique ne connaissent, en fait de nom, que Melusine ou Melliisine, que le vulgaire a changé en Merlusine (cf. Mellin et Merlin), Cette M'.'rlusine (que Desaivre écrit Mère Lusiue)., il la fait remonter à un latin Mater Lucina, supposition doublement invraisemblable étant donnée la date moderne de cette appellation.
Suivant J. Kohler {Der Ursprung der Melusinensage, Leipzig, iSgS), qui cite les contes et les légendes analogues, le point de départ en serait un mythe animiste, basé sur le totémisme I Quant au nom de Melusine, il le passe sous silence.
(3i Voici l'épisode du départ de la fée. après que son mari eut violé l'interdiction acceptée (p. 359 de la réimpression) :
« Ainsi, comme je vous dis, s'en ala Melusine, samblant de serpent voilant pur l'air, vers Lusignen, et non pas si treshault tiue les gens du pays ne la vcissent bien, et l'oyoit-on plus long d'une lieue aler par
Suivant le romancier, Méluslne était (p. 19) « tous les samedis serpent dès le nombril en bas ». Même conception chez Rabelais (1. IV, ch. xxxviii): « Visitez Lusignan, Partenay, Vovant, Mervant, et Ponzauges en Poictou. Là trouverez tesmoings vieulx de renom et de la bonne forge, les quelz vous jureront, sus le braz sainct Rigomé, que Mellusine, leur première fondatrice, avoit corps fœminin jusques aux boursavitz, et que le reste en bas estoit andouille serpentine, ou bien serpent andouillicque (i) ».
Brantôme rapporte la tradition telle qu'elle était à l'origine, et telle que les vieilles femmes la racontèrent à l'empereur Charles Quint, lors de sa visite au château de Lusignan (2).
C'est aux fées qu'il faut rattacher la fontaine de Jouvence (l. V, ch. xxi) : « Là soudain, qui vieux estoit et descrepit, devient jeune, alaigre et dispos ». Elle est déjà mentionnée dans le Roman d' Alexandre de Lambert le Tort (xii^ siècle). 11 y est question de trois fontaines faées, c'est-à-dire douées de vertus merveilleuses. La première « qui quatre fois le jour, ra-
l'air, car elle alloit menant telle douleur et faisant si grand eflFroy que c'estoit grant douleur à veoir ; et en estoient les gens tous esbahis ; et tant alla qu'elle fut à Lusignen, et l'environna par trois fois, et crioit piteusement et lamentoit de voix seraine, dont ceulx de la forteresse et de la ville furent moult esbahis, et ne sçavoient que penser; car ilz veoient la figure d'une serpente, et oyoient la voix d'une dame qui sailloit d'elle; et quant elle 1 eut environné trois fois, elle se vint fondre si soudainement et si horriblement sur la tour poterne, en menant telle tempeste et tel effroy, qu'il sambla à ceux de leans que toute la forteresse deut cheoir en abisme, et leur sambla que toutes les pierres du sommaige se remuassent l'une contre l'aultre, et la perdirent en peu d'eure qu'ilz ne sceurent oncques qu'elle fut devenue ».
(i) Cf. Jean Le Maire {Illustrations de Gaule, éd. Stecher, t. I, p. 74) : € La dite Araxa estoit demy femme et demy serpente, comme on dit de Melusine la Faée ».
(2) Œuvres (t. V, p. ly) « Les unes luy disoient qu'ilz la voyoient quelques fois venir à la fontaine pour s'y baigner, en forme d'une très belle femme et en habit d'une vefve ; les autres disoient qu'ils la voyoient, mais très rarement, et ce les samedis à vespres (car en cest estât ne se laissoit elle guieres voir) se baigner, moytié le corps d'une très belle dame et l'aultre moytié en serpent... »
Le conte de Melusine est invoqué par Calvin comme type de récit romanesque : « Si les âmes n'ont nul sentiment après la mort, ny de bien ny de mal, que seroit-ce de ceste narration de notre Seigneur, sinon une fable, et comme un conte du livre de Mellusine} » Voy. Contre les Libertins (i545), dans Opéra, t. VII, p. 117 ;
Jeunit les gens », ramène à l'âge de trente ans tout vieillard qui s*y baigne. C'est la célèbre fontaine de Jouvence qui, des traditions populaires, a de bonne heure passé dans la littérature romanesque (i).
Croquemitaines. — Remontent au même ordre d'idées les noms des êtres dont on fait peur aux enfants :
Bahoue, vieille sorcière aux grosses et vilaines lippes, prête à dévorer les enfants, avec cette acception dans Guillaume Bouchet (Serées, t. IV, p. 68): « En Theocrite, une nourrice menasse son enfant de la Babouë ou du Marmot, dont est tiré le mot français marmot, estant Mormo un espouventail d'enfants ».
Chez Rabelais, le nom a le sens ancien (attesté par Eustache Deschamps) de grosse lèvre ou moue, et désigne à la lois un jeu d'enfants où l'on se fait la moue (1. I, ch. xxii) et le geste de moquerie où l'on fait claquer, à l'aide d'un doigt, la lèvre inférieure contre la supérieure. Lorsque Frère Jean menace Panurge, cellui-ci « luy feist la babou, en signe de dérision » (1. IV, ch. LVl).
Moine bourra, épouvantail ayant la figure d'un moine (2) aux cheveux ébourilïés, appellation parisienne, ancien pendant de Croquemitaine : « Lutin qui, dans les croyances du peuple, court les rues aux advents de Noël, et qui fait des cris effroyables » (3).
La plus ancienne forme, celle de moine bourré, se trouve dans la liste des contes mentionnés par du Fail ; une autre variante se lit dans la Comédie des Proverbes (acte I, se. iv): « Vous n'allez que la nuit comme les moines bourris (4) et les loups garous ».
(i) Roman d'Alexandre, éd. Michelant, p. 332 et suiv. (cf. notamment les pages 335 et 35o).
Paul Meyer se demande {Alexandre le Grand, t. II, p. iS3): < D'où vient cette fable? Est-ce de l'Orient ? Peut-être, mais ce n'est pas un auteur oriental qui nous la fournira ». — La fable a sa source dans les contes populaires.
(2) Un fantôme analogue apparaît déjà dans la Farce de Pathelin (éd. Fournier, p. 98) :
Vcla un moine noir qui vole I Prends le, baille luy une cstole...
Au chat, au chat ! comme il monte !
(3) Furetière, Dictionnaire, 1690, v° bourru.
(4) Une forme parallèle pribouri se lit dans la tragi-comédie Le Gali-
La forme moderne est dansMathurin Régnier (Sat. xiv) :
Mais après, en cherchant, avoir autant couru Qu'aux avents de Noël fait le moine bourru.
Rabelais fait mention, à propos des Gastrolâtres, d'un autre monstre de ce genre, le lyonnais Maschecroutte, qu'il compare à l'italique Manducus, représenté avec une bouche énorme, ouverte, et des dents qu'il faisait claquer avec bruit (i).
Frère Antoine du Saix (2), Savoyard, auteur de VEsperon de discipline (31, s'élève contre l'habitude des m.ères qui, pour rendre docile l'enfant, lui font croire :
Ou qu'il sera mangé des Loups garoux.
Ou qu'il y a une grand Maschecrotte,
Qui les petiz enfans bat, fesse et frotte... (4).
Ce croquemitaine est encore vivace dans le Forez, comme mannequin de carnaval.