‹ La langue des femmesChapitre 7 sur 8 · L’OPPORTUNISME · texte numérisé non relu

L’OPPORTUNISME

Mesdames,

J’emprunte à l’une de nos prières liturgiques^ tirée des saintes Ecritures, le sujet tout pratique, et très riche en observations, de notre conférence de ce soir sur l’opportunisme. Quand le prêtre encense l’autel à l’offertoire, au moment où il va commencer de prononcer les mots rituels du sacrifice, il demande à Dieu de mettre une garde à ses lèvres et de poser sur sa bouche ce qu’il appelle en un langage très imagé et presque intraduisible en français : ostium circumstantiæ : une porte d’occasion, de circonstance; c est-à-dire

qui ne laisse pas échapper à la légère toute parole, mais qui ne s’ouvre qu’à l’heure et qu’à l’instant propices; c’est-à-dire une porte prudente, discrète et réservée, une porte opportune.

Il y a en effet, dit la Sagesse, le temps de se taire et le temps de parler. Tout n’est pas à dire dans la même mesure, en toute occurrence, ni devant tous, ni devant Dieu. On comprend que ie prêtre, au moment où il va représenter le peuple chrétien au divin sacrifice, fasse au Très- Haut la prière de surveiller son verbe, pour qu’il soit digne de sa mission.

Ét, d’une manière générale, la parole humaine, fruit de la pensée, étant ce qui, dans le cours ordinaire de la vie, nous fait paraître le plus semblables à Dieu, étant par là même une sorte de fonction divine, il conviendrait que nous ne l’employions qu’à un saint et légitime usage. C’est nous tous, qui, à l’exemple du prêtre à l’autel, lorsque nous avons à parler, devrions placer notre langue sous la garde céleste. C’est à chacune de nos bouches qu’il faudrait cette porte de discrétion et de contrôle, par où ne sorte aucun mot d’orgueil, d’imprudence, de faiblesse, d’intérêt et de mensonge.

Je ne calomnie personne, en affirmant qu’il en va, hélas I tout autrement. Les conversations, Mesdames, ne sont-elles pas pleines de paroles

l'opportunisme

irréfléchies et téméraires, qui jettent les âmes à tous les vents; ou bien y laissent pénétrer, par i 'étalage démesuré qu’elles en font, tous les curieux et tous les indiscrets? Car c’est bien là ce qui se passe : le bavardage nous met hors de chez nous, ou bien il y introduit la foule.

Et rien n’est médiocre comme une âme ainsi répandue, comme une âme ainsi livrée aux passants. Notre pensée n’est pas si riche qu elle puisse impunément se diviser, se multiplier, en tant de discours qui l’épuisent... Elle s’alimente, elle se féconde, elle s’accroît dans le recueillement et dans le silence, qui, comme des digues salutaires, en contiennent les flots et en préparent les énergies. Mais les dissipées, dont la langue sans repos ne se tait jamais, qui, à temps comme à contretemps, trouvent toujours quelque chose à dire, qui parlent de tout, à tort et à travers, ne sont en leur réalité, — comme au jugement public, — que de pauvres personnes : cervelles évidées, sans consistance et sans valeur. Je ne leur ferai pas l’honneur d’une conférence; et, comme je n’en ai certainement point à m’écouter, j’y perdrais tout mon temps avec le vôtre. A Dieu ne plaise 1

Il y a du reste tout autour de nous assez de femmes entendues, qui prétendent bien dire tout ce qu’il faut et ne rien dire de trop. C’est à ces

ÎO

opportunistes que je voudrais adresser une leçon. Il me plaira de voir avec elles si leurs paroles, encore que mesurées, ont bien la discrétion que l’Ecriture appelle ostium circumstantiæ . Car l’opportunisme du langage peut être et devrait être une vertu... Mais n’est-il pas la plupart du temps, dans les conversations féminines, qu’un vilain et très déplaisant défaut. J’en découvre à l’analyse quatre classes qui méritent une étude, en laquelle peut-être vous vous reconnaîtrez certains traits.

La première est l’opportunisme nuancé de vanité. Il est admis dans le monde bien élevé, qu’on ne parle pas directement, j’allais écrire lourdement et grossièrement, de soi. Le moi est haïssable, a dit Pascal; et, sur des lèvres fines, il serait repoussant. Les simples qui n’ont que d’elles à vous entretenir ont bientôt vidé leur salon, à moins que vous n’y alliez précisément pour vous en gausser.

Sans pitié, bientôt vous dites leur fait à ces enivrées béates de leur propre gloire. Mais tout n’est souvent qu’une question de dosage. Et c’est le talent de la jolie Madame X... de vous verser d’un ton si doux le breuvage capiteux de ses propres avantages, que vous vous laissez endormir a tous ses récits. Elle a dans sis discours tous les mots de l’humilité, toutes les expressions de Tou-

L 'opportunisme

bli de soi, presque tout l'art de l'effacement. Elle se présente avec une simplicité qui semble s'ignorer elle-même.

Elle est à son dire une bien inutile personne. On n'a pas de compte à tenir d’elle. Mais ne voyez-vous pas comment, sous ces dehors de renoncement, elle apparaît et perce partout! Comme toute occasion la retrouve en avant! Tout humiliée en ses paroles, elle est toujours, et la première, en scène. Elle sort inattendue de tous les dessous où on ne la soupçonnait pas. Elle n'a pas parlé, qu’elle a captivé pour elle toutes les attentions. Le mot qu'elle a dit est insignifiant; mais, dans sa bouche presque distraite, il a pris une sorte d’empire. Elle l’a jeté avec légèreté dans la conversation. Mais il avait une pointe qui l’a planté au cœur de toutes.

Elle s’en arme comme d’une puissance. En flattant les autres, elle a la science cruelle de les écraser. D’une phrase négligée, mais habile, elle se fait étrangement valoir. Avant qu’on y prenne garde, elle a vanté sa naissance, son pays, sa fortune et ses œuvres. Elle a fait passer son orgueil subtil pour une vertu supérieure. Elle s’est mise dans un tel relief qu'il faut nécessairement qu’on l’admire. Sa gloire est doucement montée de son verbe, comme un soleil silencieux dont les rayons enveloppent tout. Elle exerce sur

son entourage un prestige universel. Ce n’est qu’une femme superbe.

Telle autre ne vise pas à l’admiration. Mais il faut qu’on la plaigne ou bien elle veut qu’on l'excuse. Plainte et excuse envers leurs semblables ne sont pas coutumières aux femmes. Un vieux dicton les fait les unes à l’égard des autres plus louves encore que les hommes entre eux ne sont loups. Mais je ne sais pas comment s’y prend votre voisine, Madame; elle a, sans que vous vous en doutiez, conquis toutes vos sympathies. De ses douleurs, de ses misères, de sa santé, ce n’est pas qu’elle parle beaucoup peut-être; elle a le mystère de ses souffrances, de son passé, de sa situation pénible. Nulle femme n’a été éprouvée comme elle, dans des circonstances qui restent inconnues, mais dont elle révèle assez pour éveiller la pitié. Elle est quasi heureuse de se faire plaindre; elle sait les mots dolents qui touchent les cœurs; elle les laisse tomber, aux bonnes occasions, sur les naïves. C’est une vanité, comme une autre, pour une femme, — moins rare qu’on ne le pense, — de se rendre ainsi intéressante par des souffrances souvent imaginaires, savamment présentées au public.

Je connais une femme dont l’opportunisme un tantinet superbe, revêt la variété de l’excuse. Elle a, cette charmante dame, la gloriole de tou-

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jours bien faire. Elle ne pose pas pour la vertu éminente, ni pour la douleur pitoyable. Mais elle prétend ne se tromper en rien. Elle a si peur qu’on ne la juge autrement, qu’elle se laisse aller à la fâcheuse manie d’expliquer tous ses actes et de les justifier. Plus bavarde que les autres, sans être le moins du monde commère, — car elle agit par conscience, — elle inflige a qui s’en passerait bien, et sûrement ne les lui demande pas, l’interminable litanie de ses raisons. Quand je la rencontre, je n’essaie pas de la convertir; je me contente de l’écouter : c’est ma façon de lui faire du bien. Elle serait malade d’être obligée de rentrer le détail d’une circonstance. Mais il me semble qu’en l’occurrence, c’est moi qui fais de l’opportunisme, et non pas elle. Vous voyez donc bien que cela peut être une vertu.

La seconde classe de l’opportunisme de langage est celle qui est nuancée, non plus d’orgueil, mais d’intérêt. Peut-on bien, Mesdames, sans manquer de toute délicatesse envers votre sexe que le dévouement caractérise, vous accuser de parler ou de vous taire par intérêt? Mais, à y bien regarder, est-ce donc si grave à vos yeux et surtout est-ce donc si inouï, que vous cherchiez à tirer profit d’une situation, à utiliser une influence ? Au contraire n ’ excellez- vous pas à cet art ?

Il y en a parmi vous qui ont sans conteste tous les instincts et tous les secrets de la diplomatie. Ce n’est pas une vaine ambition qui pousse les suffragettes aux tribunes publiques. Elles s’y sentent une vocation, et, si ce n’était la crainte que vous ne parliez toutes ensembles, on devrait vous introduire aux parlements. Vous feriez, à mon avis, aboutir à merveille les plus difficiles négociations, par la souplesse de vos idées peutêtre, mais surtout par la souplesse de votre verbe, qui se plie avec une adaptation singulière aux situations les plus diverses. Par là même, je crois, vous rachèteriez victorieusement l’accusation de bavardage qu’on vous jette si facilement à la face, sans assez étudier l’emploi que vous faites de votre verbe, presque toujours profitable à quelqu’un.

Il est rare, en effet, que vous parliez, comme on le répète, pour le simple plaisir de parler. Quand ce n’est pas l’avantage des autres qui est en jeu dans vos discours, c’est au moins le vôtre. De votre parole, comme de la matière dont le monde est constitué, rien ne se perd tout à fait. Au moins ce n’est pas votre faute. N’êtes-vous pas d’une industrie extrême pour inventer toujours des combinaisons, pour trouver des influences et nour les exercer? Vous avez sur les lèvres, à l’heure propice, le mot qu’il faut pour

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gagner une sympathie, pour ébranler ou pour implanter une idée, pour déjouer une ruse, pour tendre aussi un piège; d’autres fois, pour relever le courage, ou pour arrêter une audace, pour asseoir une fortune, pour ourdir une intrigue.

Vous êtes, avec votre langue opportune, la servante dévouée de qui vous plaît, la reine de qui vous aime, la terreur de qui vous craint. Il n’y a pas de subtilités étrangères à votre parole, pas d’artifices d’elle inconnus, pas de victoires rebelles, parce que si votre éloquence faiblit, il vous reste cette ressource ultime de triomphe, qui est de vous ranger, passagèrement du moins, à l’avis du plus fort.

N’est-ce pas votre habituelle stratégie au foyer domestique? L’art, l’habileté et la ruse, n’y ont pas fait prévaloir vos idées. Alors votre tactique est de chanter votre soumission. Il ne vous coûte même pas de renchérir sur les concessions qu’on vous impose, quittes à garder toutes vos positions. Vous prenez l’air seulement des autres. Et la chanson vous demeure. Quand vous ne pouvez pas dominer en conquérante, vous enveloppez l’obstacle de vos sinuosités; il disparaît dans vos plis. Il faut que vous régniez. En disant comme eux, jusqu’à ce qu’ils succombent, vous venez à bout des plus puissants. Et, soit l’intérêt des autres, soit votre intérêt personnel, se retrouve

toujours au terme de tous vos discours. Votre parole astucieuse est souvent ainsi le ver rongeur de vos plus beaux dévouements.

L’opportunisme du langage féminin se nuance en troisième lieu de mensonge. D’Ève, votre mère, trompée par le serpent, vous gardez, Mesdames, une façon de parler qui n’est pas, au premier abord, la droite et nue vérité. Il y a, par le fait de votre nature sensible, de l’hyperbole, de l’imagination et de l’emphase dans votre verbe. Vous voyez toute chose et toute personne à travers le prisme d’une exagération instinctive. Vos yeux de femme, délicats à l’excès, grossissent ou diminuent facilement les objets. Et vous en parlez aisément avec outrance.

Il vous est, à cause de cela, peu familier de dire les choses simplement, telles qu’elles sont. Vous y trouvez peut-être des détails qui échappent au vulgaire et vos expressions coutumières y ajoutent encore du relief. Je m’explique ainsi les fautes de jugement qui sont fréquentes chez les femmes, les manières de voir subtiles et inattendues qu’elles ont, le défaut de suite qui caractérise souvent leur raisonnement. Vous avez peine à le croire, Mesdames; mais vous êtes la plupart du temps, quand on discute avec vous, fuyantes et insaisissables. Alors qu’on pense vous avoir réduites et, comme on dit, clouées par une

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logique victorieuse, voici que vous êtes bien loin du champ clos, libres et railleuses. Un angle, un coin, un oubli, un éclair, vous a suffi pour vous évader. La vérité ne vous emprisonne jamais, ni même ne vous lie, parce que vous en avez une à vous, faite de vos habitudes, de vos instincts, de vos préjugés et de votre manière de comprendre.

Je n’ose dire que vous mentez, parce qu’ordinairement vous ne vous en apercevez pas; mais communément vous ne dites pas vrai. Vous êtes opportunistes : ce qui n’est dans votre pensée, que la ressource mondaine d’être aimable, quand on ne parle pas absolument comme on pense. Oui, Mesdames, opportunistes, elles le sont bien, — et rien que cela, — toutes ces paroles outrées qui sont la monnaie courante de vos conversations, toutes ces formules vaines et banales de politesse qui remplissent vos visites et vos réceptions, et qui agrémentent le menu de vos soirées, toutes ces questions de santé et de succès que vous vous adressez sans vous y intéresser autrement, tous les compliments superficiels dont vous faites l’échange sur vos toilettes et sur vos relations, toutes les sympathies dont vous dites les mots qui ne réchauffent point, tous ces remerciements clichés dont vous vous donnez le mutuel témoignage, sans y croire...

Votre verbe, en ces circonstances, prend avec une souplesse merveilleuse, tous les accents de la charité, de l'allégresse ou de la condoléance. On dirait à vous entendre que les chagrins et les deuils des autres vous pénètrent jusqu’aux moelles, et que c’est vous-mêmes que l’épreuve atteint, la dure et cruelle épreuve. Simple affaire d’intonation!... Vous possédez à ravir toute la gamme des sentiments les plus variés.

C’est vous qui tout à l’heure, dans cette autre réunion que l’allégresse épanouit, allez être la plus ouverte, la plus gaie, peut-être la plus folle. 11 n’en sera rien au fond de votre âme. Mais vous avez le don étrange d’émotionner en vous les surfaces à l’unisson de toutes les atmosphères...

Pareillement vous simulez, jusqu’à vous y méprendre vous-mêmes, toutes les paroles d’attentions et de charité. Il n’y a souvent personne avec qui vous soyez plus aimable que cette voisine dont vous dites pis que pendre, quand elle n’est pas là. Mais vous la rencontrez ou bien elle arrive... Elle vous dérange; vous étiez bien en train de faire son chapitre, un chapitre motivé de toutes ses imperfections, de toutes ses sottises et de de toutes vos plaintes. Qu’importe! « Comment allez-vous, chère Madame? lui dites-vous avec empressement. Comment se porte votre cher mari et comment vont vos amours d’enfants?... » Les

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initiées ne s'y trompent point, parce que, tout de même, il reste dans votre ton une âpre saveur dont vous 11e l'avez pas entièrement dépouillé. Mais la foule ne s'en doute pas, les conduites attentives que vous faites aux visiteuses les plus énervantes étant toujours opportunistes comme vos accueils.

Il est vrai que vous vous vengez très bien, d'un mot rude ou piquant, en rentrant en scène, des concessions que vous avez cru devoir faire à l'urbanité. Vous demandez presque pardon à la galerie d’avoir été si affable à l’égard d’une bour geoise, fade ou simpliste, dont l'influence pourtant a quelque besoin de ménagements... Et toutes les assistantes de dauber sur l'absente, en attendant une nouvelle venue, pour laquelle on reprendra tous les compliments usagers. Cela recommence sans cesse en certains salons et cela continue tous les jours ainsi.

Chacune de vous y pourrait trouver une suggestive leçon de prudence et se tenir sur ses gardes, en prévoyant son propre sort... Non, le monde est ainsi fait. C'est une grimace perpétuelle; on ne s'y reconnaît point. C'est une romance étrangère; on en fredonne toujours les airs, sans en deviner le sens. On n'y ment vraiment point, car tout le monde féminin trompe de même.

Il y a une quatrième manière d'opportunisme* celle-là nuancée, non plus d'orgueil, d’intérêt ou de malignité, mais de faiblesse et de bonasserie. C'est la façon de ces femmes, — hélas! trop nombreuses même dans la société, — sans convictions, sans principes et sans caractère.

Qu'elles soient, — n'ayant pas de pensée ni de volonté propres, — toujours de l’avis de leur mari, ce n'est pas un mal, quand le mari, prudent et sage, a l'énergie et la science de conduire tout seul le char familial. Mais le mari n'est pas indistinctement parlait; il n’a pas invariablement la direction opportune; il peut avoir besoin de stimulant ou de frein. Il ne faut pas, pour la bonne marche commune, que l'amour et la soumission d’une femme soient délibérément aveugles.

Je ne voudrais prêcher la révolte conjugale à aucune de vous. Mais je ne puis pourtant pas approuver ces femmes faibles et un peu sottes qui, de parti pris et sans jugement personnel, disent un amen d'esclave à toutes les antiennes de l’époux, qui passent, quasi prosternées devant son autorité, par toutes ses fantaisies, par toutes ses erreurs et quelquefois par toutes ses fautes. Tout n’est pas sauvegardé peut-être, Mesdames, dans la famille, quand vous avez dit : C’est la volonté, c’est le bon plaisir de mon mari... Pa~

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rôle de paix, sans doute, parole d'union à tout prix; mais parole aussi d’opportunisme, c’està-dire parfois de lâche complaisance et de trahison même de sa conscience.

Il y a de temps en temps, dans tout ménage, des observations judicieuses qu’une femme peut et doit faire, des protestations qu’une épouse doit savoir élever, des revendications nécessaires qui sont de son rôle de mère. Il y a au foyer domestique des questions intimes à résoudre, question des enfants, question de leur éducation et de leur vie religieuse, question de leur carrière, question de leur vocation, sur lesquelles la femme, l’épouse, la mère, par opportunisme, par désir excessif de la bonne entente familiale, ne doit pas rester muette. Vous laissez là-dessus souvent bien à tort l’avis de l'homme, de l’époux et du père, prévaloir uniquement sur le vôtre, qui, sans vouloir dominer, doit pourtant s’affirmer toujours.

Il y a, à la maison, aussi des questions de conscience et de pratique religieuse personnelle qu’aucune considération d’opportunisme ne doit régler, qui doivent au contraire vous trouver, je ne dis pas farouchement, mais sévèrement intransigeantes. J’entends de faibles femmes qui s’écrient quelquefois, lorsqu’on les pousse au bien, lorsqu'on leur rappelle leurs obligations,

même simplement naturelles : « Mon mari ne veut pas... » Est-ce bien sûr qu’il s’oppose tant que cela à ce qu’il sait positivement être votre volonté? N’est-ce pas une défaite que vous invoquez vous-mêmes, pour demeurer plus à l’aise avec vos devoirs propres?

Et, fut-ce vrai, que votre mari ne veuille pas, vous n’avez pas, dans ses oppositions, toute excuse; car alors, au lieu d’accepter de lui une pensée toute faite, un jugement tout préparé, une ligne de conduite toute tracée, et souvent négative des exigences de votre conscience, il faut vouloir, vous aussi, émettre un avis ferme et dûment motivé, ne pas vous réfugier seulement dans vos abstentions ou dans vos pleurs, mais sortir de vos craintes de femmes, pour vous élever aux résolutions viriles... S’il est exact, — et l’expérience des siècles l’affirme, — que ce que femme veut, Dieu le veut, il n’est pas un homme qui puisse tenir tête à la volonté décidée d’une femme. Faites-en l’essai, Mesdames, et la paix, au moins intérieure, qui presque toujours vous manquera par l’opportunisme, vous sera assurée et mille fois mieux garantie par la victoire de vos résistances.

Mais, si je vous dis qu’il est de votre devoir essentiel de ne pas accepter sans contrôle toutes les volontés de votre mari, qui a pourtant une

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légitime autorité sur vous, que vais-je penser de votre opportunisme avec vos serviteurs et surtout avec vos enfants? Les mères et les maîtresses d’aujourd’hui, même celles qui se répandent en colères inextinguibles, et qui se laissent aller à toutes les impatiences des ordres et des contreordres improvisés, c’est-à-dire celles qui semblent les plus autoritaires, ont de ce côté des faiblesses étranges.

Ne parlons pas présentement, si vous le voulez, des tolérances abusives que votre impéritie de commandement consent, pour être mieux servie, à la domesticité actuelle. Les lâchetés, les petites lâchetés, même sur ce point, ne manquent pas à votre langage de maîtresses de maison. A la façon dont les servantes conversent avec les jeunes ou même les vieilles bourgeoises de ce temps, on pourrait se demander qui tient la bourse et qui porte le tablier. Certaines de vous se consolent de ce renversement des rôles, en disant que les bonnes servantes sont aujourd’hui à ce prix. Ce sont vos indulgences habituelles, quand ce ne sont pas vos colères démesurées, qui les font telles, Mesdames, arrogantes et prétentieuses; non pas l’exercice régulier de votre autorité. On respecte partout et toujours un digne et calme commandement; mais on a vite fait de mépriser l’autorité emportée ou bonasse. .

Vos domestiques ne l 'ignorent point et vos enfants ne le pratiquent que trop. C'est pour être mieux aimées qu'en général, mères de famille, vous êtes si indulgentes à tous les vôtres. Comme vous vous bercez d’un faux espoir!... J’ai eu dans ma vie d’éducateur, et encore depuis, l’occasion d’observer bien des mères, avec toutes les manières les plus diverses de traiter les enfants. Savez-vous celles qui, invariablement, remportent le prix d’affection? Ce sont, je ne dis pas les plus sévères, mais les plus fermes, celles qui ne passent rien, celles qui exigent davantage; pas celles qui récompensent le plus, pas celles qui donnent le plus de conseils, mais celles qui tiennent à l'absolu respect; celles qui ne se font point les amies et les camarades de leurs enfants, mais qui restent leurs mères, avec les distances sacrées que cette dignité comporte.

Ah! qu’elles sont rares aujourd’hui, ces mèreslà, qui comprennent ainsi leur grand rôle, qui ne s'abaissent point à la familiarité du langage, à la complicité des cachotteries avec leurs grands garçons ou leurs jeunes filles! J’en connais d’affreusement bonnes qui perdent à ce jeu tout leur prestige. Elles adorent ces idoles d’enfants; et comme elles veulent que tous s’associent à leur culte, elles en chantent les mérites et les gloires, sur un ton qu’elles seules ne trouvent pas faux...

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Ils ont, ces petits, toutes les beautés et tous les charmes! Exceptionnels enfants, qui ne disent rien que de bien, qui ne font rien que de sage, qui ne tentent rien que d’heureux. Leurs fautes mêmes, s’ils peuvent en commettre, ne sont que des originalités, par où ils se distinguent encore. Leur maman en est presque aussi flattée que de leurs vertus. Ces peccadilles, ces caprices, leur semblent des énergies qu’elles admirent et qu’elles louent. Elles les couvrent de fleurs... Lorsqu’on ne peut nier absolument la défaillance, elles l’excusent à tout venant, sans s’apercevoir qu’elles la révèlent. Elles en expliquent à la foule les circonstances atténuantes, qui tournent toujours en gloire. Elles la prennent à témoin des bonnes intentions du moins, quand les mauvais actes éclatent.

Elles recourent à mille procédés pitoyables, pour que le papa ne sache rien des fredaines qui commencent. Il n’y a pas plus sxlr moyen de les encourager. Le jeune homme s’en fait un asile, et la jeune fille un appui, pour rire, en continuant leur mauvais jeu, de la bonasserie de la mère, outrageusement indulgente, qui pardonne tout, qui se laisse berner en tout, et qui a toujours une suprême parole de complaisance pour ceux qui trouvent si bon compte à en abuser.

Peut-être est-il inutile de passer les océans,

pour rencontrer des mères semblables, faibles et malheureuses, toujours payées d’ingratitude à mesure qu’elles essaient maladroitement de se faire meilleures. Bien des rues de nos cités en fourniraient des spécimens douloureux. C’est que, Mesdames, on n’est ni obéi, ni aimé dans la proportion de ses gâteries; mais tout au contraire dans la mesure des sacrifices qu’on impose : ce qui demeure, je le crois, la seule manière de se les épargner.

Les femmes ne manquent point, infirmes qu’elles se sentent, qui cherchent la félicité, non pas seulement dans leur complaisance aux idées de la famille, mais encore à l’opinion de tous les autres. Qui ne connaît de ces personnes sans ressort, qui sont éternellement de l’avis de tout le monde, pour qui le dernier qui parle est la raison suprême? Dans certaines maisons bourgeoises, les domestiques bieu dressés expriment leur insignifiance par cette phrase courante qui peint bien qu’ils sont à gages : « Si Madame veut, si Monsieur veut!... » Beaucoup de maîtresses, à les entendre approuver d’une voix blanche tout ce qui se dit et tout ce qui se fait autour d’elles, seraient dignes d’être leurs propres servantes.

J’aime infiniment mieux l’opposition, même ardente, d’une femme qui a sa pensée, fût-elle pauvre; qui a sa volonté, fût-elle fausse, que ce

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parti pris d’opportunisme, qui accepte, suivant le vent qui les apporte, toutes les opinions successives, les plus mobiles et les plus contraires. Faire siennes ainsi, au gré de l’occasion, les idées qui flottent en l’air, sans les discerner, ni les juger, c’est avouer misérablement l’indigence de son esprit; et épouser les volontés opposées que chaque heure propose, c’est accuser son irrémédiable néant moral.

Il y a des cas, Mesdames, et nombreux, vous le voyez, où l’opportunisme peut être un expédient auquel les faibles recourent. Il est beaucoup plus rarement une vertu. Et pourtant, le texte de l’Ecriture que j’évoquais en commençant, nous indique qu’il peut et qu’il doit le devenir. Ce n’est pas pour rien que l’Esprit-Saint a créé et ouvert à l’usage des femmes, comme des hommes, cet ostium circumstantiæ pour le contrôle des seules paroles qui conviennent. A quelles conditions les direz-vous, Mesdames? A quelles conditions l’opportunisme sera-t-il une vertu de votre langage?

Il en est une préalable, indispensable et souveraine, qui suffirait à l’occupation persévérante de beaucoup : c’est l’habitude de la réserve et même du silence; c’est la vie quotidienne de recueillement. Non pas que je veuille faire de vous des nonnes, dont le salon soit un cloître.,

à coup sûr, je n'y réussirais pas, et la vie publique deviendrait une calamité, sans le charme intermittent de vos discours.

Mas, jusque dans la maison la plus fréquentée, on peut se créer, à certaines heures du moins, un sanctuaire dont on s'oblige à ne pas éveiller, par des paroles inutiles, les échos. Jusque dans la vie la plus tumultueuse, on peut se réserver en son cœur un silencieux asile et s'astreindre à ne pas répondre à toutes les sollicitations du dehors qui viennent frapper, pour les distraire, sur le clavier de nos facultés.

On doit s'initier, quand on est sage, et je ne dissimule pas que cela demande un long apprentissage, à la maîtrise progressive de soi-même, pour qu’aucune parole vaniteuse, intéressée, mensongère, faible et lâche, ne devance la réflexion intime. Nos fautes de langage, les plus lourdes, les plus regrettables, viennent de ce que nous parlons d'abord et que nous réfléchissons ensuite. Les mots affluent sur nos lèvres, superbes et terribles, presque toujours excessifs, avant toute idée, avant surtout tout jugement. Les anciens, — c'étaient des philosophes très pratiques, — conseillaient à leurs disciples, — je vous le rappelle, — de ne rien dire avant d'avoir tourné sept fois la langue dans sa bouche. Àh! l'efficace précaution! Le délai semblerait long, et surtout

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le geste vulgaire, à certaines bouches exagérées et promptes! Mais comme la sagesse entrerait sûrement par ce moyen dans des âmes que je connais bien et qui ne sont rien moins que prudentes et patientes!

Vous pourriez trouver peut-être une autre façon moins simpliste d’attendre que l’émotion soit passée. Mais croyez-moi, pénétrez-vous pour être discrètes, de la nécessité du silence et du recueillement, de la nécessité absolue surtout de ne jamais tout dire, tout de suite : ce qui est la grande infirmité des femmes, Primesautières la plupart en votre nature, vous avez, dit-on, le cœur sur la main; et le cœur, c’est la foudre. Le vôtre éclate en fusées de paroles, paroles d’orgueil et de susceptibilité froissée, paroles d’amour-propre, paroles d’avantages personnels, paroles d’intérêt, paroles de mensonges, paroles de flatteries, paroles de faiblesse... Vous vouliez n’être que des opportunistes. Mais la petite passion vous a prévenue; elle a poussé la porte de Lame, toute grande; tout voire être, vaniteux, exagéré, égoïste, impatient, en est sorti devant tous; et ils rient de votre étalage, qui vous couvre vous-mêmes de confusion.

Vous réfléchirez, n’est-ce pas, Mesdames, à la porte de circonstance qui doit clore votre âme. Et vous y prendrez le temps de contrôler vous-

mêmes la qualité de votre verbe, de radoucir ou de l’affermir, de l’humilier ou de le rectifier, rarement de l’aiguiser, de ne le contrefaire jamais. Cette précaution de réserve donnerait à votre langage une portée, une autorité, une influence que vous ne soupçonnez pas. Personne n’écoute vraiment ceux qui causent toujours ou qui disent des riens, ceux qui ne parlent que d’eux-mêmes ni ceux dont la parole tourne sans cesse; car on s’accoutume à la pluie, au soleil, comme à l’orage. Mais le verbe rare et mesuré, prudent et humble, arrive toujours à quelque oreille attentive; et nulle puissance de conquête ne vaut une parole opportune. Retenez-en la leçon d’expérience, vous qui ne parlez tant, souvent, que pour vous imposer...

Alors, ne vous servant déjà de votre verbe que pour le vrai, — ce qui, suivant Fénelon, en est la seule raison d’être, — vous ne vous en servirez encore que pour le bien. Double but, double loi, qui doit régler et orienter tous vos discours! Je ne sache pas qu’il y ait dans l’emploi du langage d’autre opportunité que celle-là. Si la première souffre quelques exceptions, parce que la prudence apprend vite que toute vérité n’est pas bonne à dire à tous, en face de tous, en toute occasion, la deuxième qui a le bien pour objet est universelle. On ne doit parler que pour lui.

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Tout verbe qui s’en écarte ou qui n’en est pas inspiré est une déviation du langage. Proscrivezle comme inopportun...

De combien de fadaises et de malices s’élagueraient vos conversations, Mesdames, si vous appliquiez ces principes de haute moralité; très haute sans doute, à en juger par le nombre restreint de celles qui y atteignent; très simple pourtant, à n’en considérer que la facilité d’accès et de pratique. Mais le monde vous habitue tellement à dénaturer la vérité, qu’il vous semble qu’on ne puisse plus guère être sincère sans en sortir. Il suffirait ordinairement de sortir de son esprit propre qui est mauvais...

Peu de vous en ont le courage; et c’est pourquoi, parmi tant de femmes qui causent et qui croient bien dire, il y a tant d’infécondes bavardes et si peu d’apôtres, si peu d’âmes attachées au seul bien des autres, si peu de discrètes convertisseuses, si peu de vraies consolatrices, si peu de sages conseillères. Ce ne sont pas les mots qui manquent, ni même les bons mots; mais ce sont les paroles réfléchies, modérées, profondes, suggestives, influentes, les paroles en un mot qui s’oublient, qui s’effacent, qui rendent de vrais services et qui produisent des fruits réels de vertu, de sainteté personnelle et de sanctification d’autrui.

En vous disant moi-même ce soir sur ce sujet beaucoup de mots, je n’aurais pas perdu mon temps, si j’avais pu vous en suggérer, pour l’avenir, un choix plus discret à faire, un emploi plus prudent à fournir; si j’avais eu le bonheur de vous faire pratiquement comprendre que tout n’est pas également à dire pour la vérité et pour la vertu; mais qu’on peut et qu’on doit tout dire quand le bien d’autrui est en jeu.

Ce sera ma conclusion de ce discours, déjà long et peut-être un peu abstrait, du moins légèrement subtil. J’y joindrai le souhait, pour vos vacances, où les libres conversations de la campagne et de la ville, vont vous donner l’occasion d’en appliquer tout de suite les conseils, et vous mettre dès demain aux prises avec les difficultés d’une telle réserve, que vous bâtissiez sans tarder, si déjà elle n’est construite, cette porte de discrétion qui a été en somme ce soir tout mon sujet.

Etablisez-y la prudence, l’humilité, la vérité et la charité, pour contrôleuses. Vous demeurerez étonnées alors de tout ce qui pourtant vous restera encore à dire, quand on le dit bien. Je ne vous aurai pas, par ma morale, coupé la langue : ce qui serait inutile, car elle repousserait avec une vitalité étrange; mais je l’aurai assainie; je l’aurai purifiée; je l’aurai transfigurée. Que puis-je et que pouvez-vous demander de plus?

l’opportunisme

Pour qu’elle soit telle, je ne vous dirai pas même, en finissant, comme l’Evangile : Brûlez-la, si elle vous domine; mais confiez-la à Celle que le saint Livre nous représente comme conservant en son âme tout ce qu’elle entendait dire, afin d’en répéter à l’occasion toute la vertu dans quelques paroles immortelles, si profondes et si éloquentes, qu’elles ont traversé l’histoire

On honore à Poitiers, sous le vocable symbolique de Notre-Dame-des-Clefs, une Vierge que la piété des fidèles révère comme le siège et le trône de la sagesse. Faites-en, Mesdames, votre patronne. J’en évoque à vos regards, pour clore cet entretien, l’image charmante et opportune, qui vous dira les heures de parler et les heures de se taire... Je ne voulais rien vous apprendre de plus...

La Duplicité

LA DUPLICITÉ

Mesdames,

Le sujet que nous avons à traiter aujourd'hui porte un nom qui résonne aussi mal dans le langage français que dans le langage chrétien. À tous les deux, rien en effet n'est si contraire que la duplicité .

Il n’y a pas chez nous que l'étymologie et la similitude d'un mot qui met la vérité et la fran-

ichise au premier plan. Elles sont dans le caractère national, parce qu'elles sont dans l'instinct de la race. Laissé à sa nature, le Français se manifeste et se révèle spontanément tel qu'il est*

jusqu'au fond. Il a le besoin d’apparaître ainsi, de se présenter au dehors tout entier, pour qu’on le voie et qu’on sache bien qu’il n’a pas de dessous. Ce n’est pas de l’orgueil; à peine de la vantardise : c’est de la sincérité.

Elle s’exprime par cet empressement qui est nôtre à ne jamais se dérober, mais à se mettre en avant, sans vaine gloriole, par pur don de soi. Nous avons, pour nous faciliter cette franchise généreuse, qui a horreur de tromper et à laquelle toute dissimulation est odieuse, une langue claire, précise et lumineuse, dont tous les termes brillent comme un cristal et rayonnent comme un diamant. Aucun autre verbe ne sonne pur comme le nôtre.

Il y en a de plus harmonieux; quelques-uns chantent plus doux; d’autres plus fort. Le français a la limpidité des sources et de l’azur. Les pensées s’y reflètent sans réticences et sans ombre. L’enveloppe des mots ne les déforme pas. C’est notre caractère et notre privilège d’avoir, pour manifester notre nature, un miroir d’idiome qui m’autorise à dire, rappelant le mot d’un de nos grands écrivains, que notre style, notre langue, c’est nous-mêmes; et nous-mêmes d’instinct : c’est la vérité.

Nous méritions par là d’accomplir au cours des âges les gestes de Dieu. Car Dieu, c’est l’Être un,

LA DUPLICITÉ

l’Être simple, l’Être pur, l’Être vrai par essence. Rien par conséquent n’est plus opposé à lui que la composition, que le mélange, que la duplicité. Rien non plus ne peut tant lui plaire que ce qui lui rappelle sa propre nature : la franchise. Nous devions être par tempérament et par adoption, à cause de nos qualités nationales, les fils aînés de son amour... Voyez donc comme il a pris soin, dans ses Ecritures, d’affirmer son unité. Et comme il a poursuivi de ses tendresses le seul peuple qui avant le Christ y a cru! L’Eglise, instruite de cela, a mis en tête de son symbole, comme la raison et le principe de toutes nos croyances, cette unité divine; et quand elle nous parle de Lui, c’est toujours sous cet aspect fondamental qu’elle nous le présente : Le Dieu unique .

Unique, non pas seulement parce qu’il est tout seul; mais unique, en ce sens qu’il n’y a en Lui aucune adjonction, aucun élément étranger, aucune mixture; j’allais dire, si ce n’était irrespectueux, aucun truquage.

Notre langue théologique a le terme précis et adéquat pour exprimer cela. Elle dit simplement, — et la définition de Dieu y tient toute, — qu’il est un pur esprit. Son essence est d’être ainsi Celui qui est, comme il l’affirmait sur la montagne à Moïse qui lui demandait son nom, le vrai.

pour le peuple d’Israël : a Tu lui diras : Je suis Celui qui suis... »

Quelle puissance, quelle magnificence et quelle leçon, Mesdames, dans un tel nom! Nous n’en comprenons pas, par inattention, la portée. Mais c’est là un grandiose enseignement qui place Dieu au sommet de tous les êtres, dans une lumière souveraine. Nos noms à nous, communs ou propres, qui prétendent exprimer des qualités, en somme trahissent nos imperfections et nos indigences, notre manque d’être, les emprunts à l’être que nous sommes obligés de faire, pour paraître un peu. Car c’est cela, un nom humain : un emprunt à quelque perfection divine, que nous essayons de simuler.

Mais ces usurpations mêmes qui nous élèvent par quelque côté, à quelque point de vue, disent manifestement que tout le reste nous fait défaut. Nous nous mentons à nous-mêmes, — et ne le savons-nous pas? — quand nous voulons faire croire, même par un nom retentissant, que nous sommes quelque chose. La duplicité est ainsi une ^orte d’irréligion, comme elle est une pratique antifrançaise. Elle a été condamnée expressément dans l’Evangile, mieux encore que par ces considérations philosophiques; et le Maître, qui en a tout maudit dans les Pharisiens, les gestes, les attitudes et les vertus hypocrites, ne l’a pas moins

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réprouvée dans le langage de tous les hommes : <; Quand vous parlez, dit Jésus, exprimez-vous donc ainsi : Est est, non non ; cela est, cela n’est pas. »

Nous sommes peut-être loin aujourd’hui de cette leçon divine; et peut-être aussi singulièrement descendus et dégénérés de la sincérité nationale. S’il est sans doute des apostasies plus profondes et plus regrettables, celle-là pourtant mérite une réaction, en tout cas une étude.

Ce sont, à mon avis, nos vies plus ou moins paganisées par les négations et les mœurs du siècle, diminuées de valeur par le mépris de l’idéal naturel à notre race, qui nous ont fait et qui continuent de nous faire, en ce temps, témoin d’autres décadences, des âmes doubles. Car c’est un fait indéniable aujourd’hui, désastreux, et non moins humiliant, que le nombre est majeur et toujours croissant de ceux dont la bouche, comme dit le fabuliste, souffle le chaud et te froid. Il y a une locution triviale, qui peint plus brutalement cet état populaire de duplicité, en appelant cela manger à deux râteliers... Mon Dieu! ce mot qui sent l’animal n’est pas si déplacé en l’occurrence; car on chercherait là vainement l’attitude qui convient à l’homme.

Je sais bien qu’avant de s’en prendre à la malice des jours actuels, on alléguer , pour s’ex-

cuser de cette duplicité, le mot de saint Paul qu'a si bien traduit, pour l’avoir peut-être éprouvé, le tendre et passionné Racine : « Je sens deux hommes en moi... » Comme le grand roi Louis XI Y, ces deux hommes et ces deux femmes, évidemment nous les connaissons tous, qui se livrent, en nos murailles de chair, des guerres atroces; qui mettent au fond de nousmêmes le bien et le mal aux prises dans des mêlées terribles; qui disloquent nos vies; qui nous poussent à des fautes contre lesquelles la volonté répugne; et qui ne sont jamais capables de réaliser les victoires intimes que tous nos désirs appellent. Oui, c'est là une dualité de nature qui est la conséquence inévitable du péché d’origine. Mais la duplicité dont je parle et que je veux poursuivre est une tout autre chose.

Corps et âme, qui se font la guerre, nous no sommes cependant qu’une seule et même personne. Il n'y a, par nature, en chacun de nous qu'un moi, auquel on attribue le bien comme le mal, qu'un moi pour agir et pour être responsable, qu'un moi pour paraître et pour mériter. Philosophiquement, la lutte en nous précède chaque action; mais chaque action, et conséquemment chaque vie, est une.

La grande erreur et la grande plaie contemporaine, c'est d'avoir changé cela; c'est d'avoii

LA DUPLICITÉ

fait, et contre Dieu et contre l'esprit national, que là même âme et là même vie à présent soit double. Tel est le caractère spécial de la duplicité.

Je ne dis pas, oh! non, quelle rte soit née que d'hier. En ce qui vous regarde, Mesdames; — puisque je ne parle en ce moment qu’à vous, laissons à part les torts et les méfaits sans doute flagrants et multiples des hommes; — en ce qui vous concerne, dis-je, il n'est pas douteux que depuis les temps les plus reculés de l'histoire, et peut-être depuis la si vilaine histoire de votre sexe au Paradis terrestre, les femmes, entortillées par le serpent, n'en soient restées un peu sinueuses, un peu retorses, faciles et presque promptes à jouer, pour s'excuser ou pour se faire valoir, tous les jeux.

Depuis Ève, c'est toujours, ou du moins souvent, dans les affaires où vous vous trouvez mêlées, quelque autre qui a tort, qui vous a entraînées. En tout cas, vous n'avez jamais que les plus excellents motifs. ïî est très rare, à vous entendre, qu'une femme pèche, sans qu'on l’y ait poussée et qu’on lui ait fait manquer le pied. Elle ne savait pas; ou encore elle n'a vraiment pas pu. Il lui reste toujours, même dans ses oublis et presque dans ses désordres, un lambeau d’innocence, pour s'y draper.

Elle n’a d’ailleurs besoin que de cela : se draper. La surface sauve lui suffit presque toujours. C’est l’infirmité de son sexe de se contenter de paraître, sans souci d’être. Elle ne tient pas tant d’ordinaire à la valeur profonde qu’à l’enveloppe charmante. Il ne faut pas chercher ailleurs la raison de sa coquetterie; et voilà encore pourquoi elle est plus vaniteuse que superbe! Cela ne lui fait encore rien de n’être pas brillante, pourvu qu’on le dise.

Dans le même ordre d’idées, si les idées ont ici une place, elle truque aussi facilement sa vertu que ses cheveux. Elle se maquille le visage, en croyant naïvement que le mérite s’ajoute comme du rouge. Le pire est qu’elle se trompe elle-même autant que les autres. Tout occupée des nuances, qui sont souvent l’insaisissable, elle leur sacrifie le réel. Superficielle d’instinct, elle n’a souci que des à peu près et que des à côté. C’est ce qui fait qu’elle attache tant de prix aux parures qui dissimulent les lacunes du corps et aux arts d’agrément qui corrigent un peu les faiblesses de l’esprit.

En morale, elle est pour les demi-mesures et pour les demi-vertus. Ses affections sont plus passionnées que profondes. Tout chez elle est en décor. Il n’y a que ses toilettes qui ont de beaux dessous. Mais sous des vêtements de luxe elle

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abrite, à moins qu'elle n'y veille, mille indélicatesses avec un tas de petites lâchetés. Capable de tous les beaux dévouements, elle sombre aux plus mesquines passions. Être le plus complexe, le plus mêlé, le plus énigmatique, le plus fuyant, le plus extrême! Être de duplicité, que la femme!

Vous n'aviez pas besoin, Mesdames, des courants d'idées actuelles, pour vous laisser prendre aux dangers de la double vie. Elle est assez dans la pente de la nature qui déjà vous entraîne. Mais des circonstances sociales et politiques nouvelles ont précipité, à l'heure présente, ces inclinations. Je n'apprends rien à personne, en disant d'abord que la vie simple et une, toute droite et toute franche, n'est le privilège que des régimes forts et des temps de liberté.

Quand ceux qui gouvernent ont l’autorité sûre, parce qu'incontestée et ordinairement parce que méritée, c'est l’heure où il y a le moins de contrainte. Le pouvoir ferme exclut la peur et attire la confiance. Il est inutile de faire des lois de liberté, qu'on ne vit jamais si mal que lorsqu'il faut recourir à elles; car la liberté est dans les mœurs. La vie des citoyens s'épanouit au grand jour, telle qu'elle est. Les consciences s'ouvrent spontanément. On parle comme on pense; on agit comme on parle, parce qu’on n'a rien à cacher, parce qu'il n'y a aucun risque à être vraiment

soi. C'est l'idéal de l'Evangile en même temps que le caractère français.

Mais, depuis trente ans, chez nous, ayant sans doute le gouvernement que nous méritons par nos inerties, nous sommes tombés aux pouvoirs faibles, autrement dit tyranniques, voire même oppresseurs, ainsi que le deviennent tous ceux qui n'ont pas dans leur propre valeur la sécurité du lendemain. Car Tibère n’a pas la clémence d'Auguste, n'en possédant pas la grandeur. Il est soupçonneux et vindicatif. Sous son règne, il n'est pas nécessaire d’être juste; il faut lui plaire. Et pour lui plaire, il va falloir dissimuler.

Ce n'est pas un prince ami des dieux... Les manifestations du culte lui seraient une contradiction; on y renoncera. Il n'aime pas les batailles. Pour s'en faire agréer, on maudira l'armée. Il a l'amour des honneurs; comme aux idoles, on lui fournira l'encens. C’est la réalisation éternelle de l'antique adage latin : « Regis ad exemplar totus componitur orbis : Tout le monde se compose à la façon du roi. »

Remarquez, Mesdames, comme ce mot est bien choisi : se compose! c'est-à-dire qu'on ne reste pas soi, qu'on se fait un masque extérieur, qu'on s’arrange une tête de circonstance, qu'on se fabrique un langage qui ne répond pas à la vie, ou bien une vie qui ment au langage. Des pieds

LA DUPLICITÉ

au chef, on se grime. Voilà bien Pâme double dont je parlais en commençant. Elle tend de plus en plus, sous nos régimes politiques, — où ce n'est pas le mérite qui décide des destinées, mais la fiche lâche et tendancieuse, — à devenir l’âme populaire. On est ainsi comme universellement poussé à la duplicité, et il faut avoir une trempe de caractère déjà forte pour échapper aux tentations d’un tel moyen d’avancement et de fortune. Peu de nos contemporains en ont l’énergie, encore moins la persévérance...

À cette cause politique, s’en ajoutent d’autres, qui l’ont précédée et qui la suivent. Nous ne sommes plus aux époques austères où l’on vivait bien de peu; où d’ailleurs, tout le monde restant à son rang, personne n’avait besoin de se hausser pour être quelqu’un. Lorsque les grands étaient simples, l’idée ne venait pas de prendre pour une gloire le confortable de la vie, le luxe de l’habitation ou le décor du costume. Que les temps sont changés!

Des doctrines matérialistes, tenues jusque-là à l’écart et même dans le mépris, ont, à la faveur officielle, étrangement descendu la mentalité publique. Puisque, d’après elles, il n’y a rien après cette vie, il faut lui faire rendre par tous les moyens, au besoin par la ruse et pourquoi pas par la force, tout ce qu’elle peut procurer de sa-

tis factions présentes. Voyez-vous mise en honneur la théorie atroce du chacun pour soi, et du minimum d'effort et de vertus, pour le maximum de jouissance et de considération!

Il ne s'agit plus, vous le comprenez, d’être un homme ou une femme de conscience, de devoir, de mœurs intègres, d’honnêteté parfaite. Si cela peut servir la cause personnelle, on en mêlera à son égoïsme ce qu’il faut pour qu’elle avance. Mais là n’est pas le nécessaire. L’essentiel est qu’on en donne l’apparence. Ce qui importe, c’est la façade. On ne vaut que par la surface. Alors, c’est à qui la fera la plus voyante, la plus étendue, la plus tapageuse. Tout le monde veut se donner de grands airs, puisqu’ils tiennent lieu de réalités : grands airs de luxe et de bien-être, grands airs d’habitation, grands airs de fortune, grands airs de toilette, grands airs de relations, aussi grands airs de vertus. C’est dans l’ordre matériel et moral le triomphe de la duplicité.

On ne se rend pas compte qu’elle a tout envahi; mais elle mène aujourd’hui presque toute la foule... Elle vous fait faire des folies, à a^ous, Mesdames, qui dans vos conditions d’être modestes, ne sachant pas vous contenter de valoir par le dedans, voulez rivaliser d’apparence avec toutes vos voisines. Au lieu de rivaliser, vous renchérissez. Et les extravagances de la mode n’ont

LÀ DÜPLICï'rÉ

p&s d’autre principe que de mettre en relief, par un dehors qui attire, celles de vous qui ne valent pas toutes seules. Mais comme vous vous ressemblez toutes, les modistes et les tailleurs remplacent, par une débauche cT excentricités, la floraison 'de vertus intimes qui vous dispenseraient d’être tant parées. Cela d’ailleurs vous ruine, ou bien vous fait tomber dans la pacotille. N’ayant pas le moyen d’acheter cher, vous vous dédommagez avec le clinquant. C’est de la duplicité.

Elle a fait remplacer, — car c’est sa marque, — les bonnes vieilles maisons d’autrefois, toutes simples et toutes modestes, vite vieillottes, qui ne donnaient que sur jardin pour inviter au sérieux, au recueillement, par les villas coquettes et prétentieuses, un peu guindées comme leurs hôtesses, attifées de toutes les couleurs de la brique, qui plongent de toutes leurs fenêtres sur rue pour y voir mieux, sans doute, mais avec l’air de dire aux passants, par toutes les notes de piano qui en descendent, et par tous les colifichets des ouvertures qui projettent le luxe intérieur presque dehors : J’abrite quelqu’un.

Dans Ce chalet de contes de fée, il n’y a souvent que des meubles de pacotille, Louis XIII, Louis XIV ou Empire, du faubourg Saint-Antoine, achetés au bazar de l’HÔtel-de- Ville. Mais quelques assiettes d’un Rouen tout neuf, sus-

pendues aux murs, avec un tas de gravures qui viennent en ligne droite des dernières épreuves de la chalcographie du Louvre, peuvent faire croire aux visiteurs que c'est la vaisselle des vieux parents... Ça ne trompe personne; tout le monde le fait... Innocente duplicité, si elle se bornait à ces enfantillages!

Mais elle fait en toute chose se hausser, se farder, se mentir les plus petits. Elle leur est une invitation constante à sortir de leur simplicité protectrice. Elle excite leur envie, et avec leur envie leurs haines. C'est elle, n'en doutez pas, qui fait tant de déclassés. Puisque l'apparence seule vaut dans une société qui ne regarde plus au fond, à tout prix, il faut y atteindre.

C'est de là qu'est née la duplicité de l’instruction, à laquelle, — vous vous en apercevez bien, — on ne demande pas précisément le savoir véritable, mais l’étiquette et le diplôme. Les petites études de vos enfants, — à moins que vous ne rêviez pour eux des situations supérieures, — n'ont pas tant pour but des connaissances solides, bien assises et pratiques, que le brevet ou le baccalauréat, qui suffisent, — trompe-l'œil lamentable! — aux ambitions communes. Vous ne voudriez pas qu’on mît, sur les bouteilles de vos caves, ie nom d'un cru de marque, pour désigner la moindre clairette. Mais sitôt que la grande fille

LA DUPLICITÉ

et le cher garçon vous rapportent sur leurs fronts glorieux l’estampille officielle, sans regarder à ce qu’ils savent, — et c’est encore généralement très mince, — vous enflez la voix pour les appeler bacheliers. Ils croient, les pauvres, que c’est déjà l’Académie; et, reposés sur cette illustration précoce, assez souvent ils s’en tiennent là : fruits qui vont se dessécher au soleil de la vie qui les a dorés trop vite et peut-être un peu cuits, sans les mûrir.

La mésaventure ne serait que risible, si elle n’arrivait qu’à un seul. Mais, hélas! elle est universelle; et elle vient ajouter sa déformation à toutes les autres causes de duplicité déjà dites. Elle fait, — rien qu’elle, — une multitude de déclassés, tous les jours : ratés de la vie, parce qu’une gloire trop jeune, plus trompeuse que toutes les autres, leur a menti.

La politique, la philosophie matérialiste, l’instruction, acclimatent donc chez nous, de plus en plus, contre l’instinct de la race, la duplicité. Et puis, il y a la littérature. Elle ramasse toutes les autres causes dans une poussée de mensonges toute puissante. Car, quoi qu’elle dise, son influence est souveraine à une époque où, bien qu’élémentaire et insuffisante, l’instruction a mis la lecture à la portée de tous. Et précisément parce qu’elle n’est qu’élémentaire, elle laisse le

LA LANfSTJI? DES FEMMES

lecteur populaire sans défense contre les jugements, les inventions* les opinions, les rêves, les chimères de la littérature. Celle-ci a donc beau jeu dans humide la foule. Et comme elle ne se présente à elle qu’en en caressant les passions, elle y exerce un empire incontesté.

Il faut ajouter qu’elle est servie dans son œuvre par le tempérament national lui-même, qui ne veut pas croire, en sa franchise native, qu’on puisse le tromper. Par une tendance de sa nature, le Français a donc le culte spontané de ce qui est écrit, comme il l’a de la foi, en vertu du principe d’autorité : le culte par conséquent du livre et aussi du journal qui en est l’émiettement à sa portée quotidienne. Du seul fait qu’une chose est imprimée, elle a pour notre peuple, presque sans contrôle, la garantie de la vérité. Il n’est pas pire erreur et pire danger.

Car, Mesdames, vous savez ce qui s’imprime aujourd’hui, ce qui s’écrit dans les romans contemporains, ce qui se chante et ce qui se joue sur nos théâtres même nationaux, pour borner à ce genre de littérature les réflexions qui rentrent dans mon sujet. Oui, s’il y a des mensonges en politique et ailleurs, c’est dans le roman, dans le feuilleton et dans le théâtre, qu’ils s’étalent à plaisir et qu’ils s’y prélassent avec gloire, jetés là en pâture à la foule avide qui s’en nourrit, qui

LA DUPLICITÉ

s'en repaît, qui s’en empoisonne et qui en meurt.

Je sais bien qu’on se pique, dans certaines écoles littéraires, de ne faire que reproduire la vie telle qu’elle est; et ce serait même là le grand art : peindre la nature sur le vif, sans même la retoucher, dans la réalité de ses beautés comme de ses laideurs. De cette sorte, la littérature resterait innocente du cabotinage actuel de la vie; elle se contenterait de la photographier. Et le théâtre de même n’aurait d’autre rôle que de hisser sur la scène ce qui se passe partout dans les coulisses des existences privées.

À ne faire que cela, l’une et l’autre mériterait notre mise en garde, sinon notre mépris; car c’est un crime public, une suggestion coupable, que d’étaler le mal, sous prétexte de fidélité à la nature. Le réalisme, s’il peut être une perfection littéraire, est sûrement un péché moral; car on ne peut pas avoir le droit, même avec un art parfait, de multiplier aux feux de la rampe des mauvais exemples, qui même dans l’ombre ne sont que trop suggestifs.

Mais qui donc ignore que la littérature actuelle est responsable d’autre chose? Et je dirai même que plus elle s’affine, plus elle est responsable et dangereuse. En effet, l’heure est peut-être passée, sauf dans les feuilletons de bas étage et dans les théâtres de banlieue^ des horreurs et des curia*

sites qu avait portées au pavois l’école de Zola, et dont n’avaient pas assez peur certains yeux, légèrement effrontés, de femmes pourtant distinguées. On est revenu aujourd’hui à un idéalisme de meilleur ton; mais je n’écris pas plus sûr, parce qu’à mon sens, rien n’est plus dangereux pour un esprit et pour un cœur de femme déjà si peu réels par nature, que la chimère.

Or, c’est de chimères que sont faits le roman et le théâtre. Non pas peut-être de chimères dont rien absolument n’existe dans la vie! Le feuilletonniste et le dramaturge contemporains y moissonnent ici et là les détails de leurs rêves intimes. Mais, en ramassant dans un seul personnage ce qu’ils ont cueilli sur vingt, de perfections ou de tares, ils en font ou bien un ange qui décourage, ou bien un monstre qui exaspère. De toute façon leurs héros sortent de la vie, la dépassent et l’excèdent, inimitables ou dégoûtants. L’un ne vaut pas mieux que l’autre.

Car la vie commune, Mesdames, celle à laquelle la plupart de nous sommes voués, est une chose moyenne, remplie de devoirs ordinaires et d’obligations monotones, obscures, quand ce n’est pas vulgaires. Il est bon, sans doute, qu’il y ait au-dessus de nous un idéal qui nous sollicite aux montées de la vertu, qui nous empêche du moins de tomber aux médiocrités. Mais com-

LA DUPLICITÉ

ment voulez-vous que la vie toute simple suffise et qu’on y fasse hopne-ur, quand la littérature nous donne pour compagnons les êtres les plus irréels que des imaginations maladives peuvent seules concevoir? Comment garder le goût de sa tâche domestique, l’aippur tranquille de son foyer, l’attachement dévoué aux siens, le bonheur d’une charité silencieuse, quand la pensée saturée de lectures romanesques est pleine de trahisons conjugales, de situations outrancières, de fortunes mal acquises, d’apothéoses du vice, de lâchetés impunies, de vertus ridiculisées?

Est-ce que ce n’est pas bien cela le fond de toutes ces histoires passionnées et de tous ces spectacles aigus où l’on entasse en quelques heures les sentiments de toute une vie? On est transporté là d’un bond, sans étape, avec des violences inouïes de rencontre et d’expression, dans un monde démesuré et féerique. On en sort ébloui, aveuglé, par les descriptions tumultueuses et angoissantes, par la magie lascive des décors, tout fiévreux, et plus ou moins dégoûté de quelque chpse.

La maison, quand on rentre, semble petite et vide. L’époux n’est plus le beau chevalier du théâtre ou l’amant idéal du roman. Les enfants sont ceux de tout le monde! Ah! comme le devoir va devenir une lourde tâche à la belle liseuse ou

à la voluptueuse spectatrice. Elle modèlera inévitablement sa vie domestique sur la chimère de ses souvenirs. Elle enviera bien un peu la courtisane facile; elle imitera de loin, par convenance d’abord, et puis de plus près bientôt par faiblesse, l’épouse infidèle. Elle sera moins mère au foyer, parce que plus femme. E\le prendra sans tarder les toilettes de ses héroïnes; elle en aura, sans s’en apercevoir, les façons moins vertueuses; elle en empruntera en toute circonstance les jugements et les maximes, elle en répétera les mots. Ce ne sera plus la même personne...

Elle avait dit longtemps très haut : « Oh! à moi, le théâtre ne me fait rien. Je puis bien tout lire!... » Mais la voilà défigurée, descendue à la duplicité de la vie : celle qu’elle croit mener encore dans la condition de son existence journalière, avec son mari et ses enfants, et où, en réalité, elle n’est plus, et celle qui la mène intérieurement, celle de ses rêves, de ses fantaisies, et de ses caprices, en attendant peut-être celle de ses fautes...

Et quand je la montre ainsi détachée par ses lectures imprudentes de ses obligations familiales, je vous laisse bien à entendre ce qu’a pu devenir, au milieu de tout cela, sa religion. Pauvre religion de femme du monde, qui avait déjà si peu de base, si peu de soutien, exposée au

LA DUPLICITÉ

vent de toutes les opinions, aux souffles lascifs de toutes les passions, aux expériences prématurées de la vie, à tous les périls enfin d'une âme sans force intérieure! Elle est un mythe évanoui, une légende de jeunesse, un souvenir tout de même d’amour, mais rien autre chose de plus, même avec des pratiques qui survivent au désastre des croyances. Double vie, encore double vie!...

Elle vient vous dire alors, cette femme : « Je ne suis plus la même... Je sens que ma foi baisse... Je crois bien que je ne vais bientôt plus avoir la foi!... » La belle surprise, Madame, après un tel régime. Il vous faudrait une opération, douloureuse et décisive, et vous n’en avez pas le courage. Il vous faudrait du moins une diète sévère, impitoyable... En aurez-vous la force?...

Sans aller jusqu’à ces excès de ruines morales, pour toutes ces causes, aujourd’hui la duplicité, introduite avec de telles marraines, est dans nos mœurs, dans les vôtres, Mesdames, à n’en pas douter. Et sa pratique se résume dans un mot banal, qui exprime, en sa concision, toute une diplomatie sociale et domestique : c’est qu’il faut savoir s’arranger! Et de fait on s’arrange...

Ce n’est pas, à coup sûr, le mot de la conscience chrétienne, le mot de la franche honnêteté, le mot de l’indépendance, le mot de la liberté;

mais c’est bien le mot du jour, le mot de la politique masculine et féminine. Car, de la politique, on n’en fait pas qu’aux parlements. La famille en est aussi le théâtre; et on est à soi-même quelquefois son propre parlement.

On y prononce, comme au Palais-Bourbon et comme au Luxembourg, des discours intérieurs, sensationnels, pour et contre la justice, pour et contre le droit, pour et contre le vrai, pour et contre le bien. Et il s’y commet des iniquités cachées, où les passions mauvaises sont la majorité écrasante... Oui, sous l’influence de la duplicité, il y a ainsi des vies qui ont toute l’apparence de l’honneur, qui se présentent en surface à l’estime naturelle de tous leurs concitoyens, qui ont le manteau royal ou démocratique de toutes les vertus applaudies, qui obtiennent en toute circonstance les suffrages publics. Mais si on écartait le voile qui couvre ces emprunts, si on imposait silence aux voix qui chantent les éloges, si on regardait bien derrière ces apothéoses, au fond de ces mérites supérieurs, hélas! que de désilllusions et que de surprises! Comme ces idoles s’écrouleraient dans la manifestation d’un perpétuel mensonge! Des habiletés constantes au service de toutes les indélicatesses donnent le change. Tout le monde s’y méprend. Personne en tout cas n’ose le dire.

LA DUPLICITÉ

Mais soi, du moins, on le sait; et la parole intérieure qui monte des profondeurs de l’âme ne peut-être que misérable. C’est une suprême bénédiction de Dieu sur les méchants que cette voix incorruptible qui ne fait jamais chœur avec la foule trompée par nos mensonges. Elle nous dit, cette voix, la seule vraie, ce que nous valons, ce que nous sommes. Elle dément, sans peur, les adulations du dehors. Elle nous dit que c’est l’égoïsme et l’intérêt qui souvent font le fond de nos dévouements et de nos vertus. Elle démasque, sans que rien lui échappe, toutes ces petites vilenies qui se cachent jusque dans nos intentions, tous ces motifs peu généreux de conduite, auxquels en secret nous obéissons, toutes ces petites injustices qui s’insinuent si aisément dans la gestion de nos affaires, même commerciales, et que nous nous pardonnons si vite, sous prétexte qu’elles n’ont pas eu de témoins, toutes ces ambitions mesquines qui nous poussent, toutes ces concessions lâches que nous faisons au mal plus fort, toutes ces déloyautés de toute nature qui mettent des pailles dans nos actes bons. Car c’est ainsi que nous sommes : pires souvent intérieurement, à l’heure où nous nous faisons meilleurs.

Ou bien la duplicité se manifeste en sens inverse; et ce n’est pas une moindre lâcheté. Nous

2ÔO

avons des convictions, des principes politiques ou religieux, une foi intime, patrimoine cher auquel nous tenons par de lointaines fibres ancestrales. Mais Tibère est là, celui dont je parlais plus haut. Et l’avenir, les honneurs, l’avancement, la fortune, la situation des enfants dépendent de ses complaisances. On sent douloureusement le frein du chef qui impose une attitude à prendre, une méthode d’éducation contraire aux idées personnelles, des gestes à faire dont on sera humilié, des abstentions qui torturent la conscience, des relations à entretenir qui sont un esclavage. Le cœur à l’étau, on le fera... Et quelquefois on le fait si bien qu’avec les loups on arrive à hurler plus fort qu’eux, à composer ses pas sur leurs démarches, sa diplomatie sur leurs ruses, et finalement ses propres trahisons sur leurs pires instincts. Le pouvoir, même mauvais, ne demandait pas tout cela. Il ne voulait que le silence; on lui a apporté sa perfidie apostate. Quelle histoire à écrire que celle de la duplicité des hommes en fonction!...

Et Madame croit de son rôle d’y ajouter sa petite part de minauderies politiques, pour se faire bien voir. Elle lâchera, s’il le faut, ses anciennes amies pour la décoration prochaine de son mari, pour que Monsieur le Député case dans les bureaux de la préfecture ou du ministère son

LA DUPLICITÉ

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grand fils. C'est à mourir de rire, si ce n'était si lâche, d’entendre tout ce qu'elle raconte sur les grâces et les avances aimables de Madame la Présidente ou de Madame la Préfète. Pour en obtenir d’autres, femme d'église et même qui va communier, elle ira de sa critique sur la religion, sur l’intransigeance des prêtres qui élèvent ses enfants, sur les pratiques du culte..., quitte à se faire dire par des femmes très haut en place et qui sont sages, sinon peut-être pieuses : « Mais, Madame, tout doux; car, de cette religion-là, vous en êtes, et, moi aussi, j’en suis... »

Mais cela se corrige mal, la duplicité d'une femme! Vous la portez en ménage sans doute 1 Vous n'êtes pas évidemment de celles à qui elle ferait commettre des infidélités, encore qu'elles arrivent à tout âge à celles qui sont inattentives. Car il y a des infidélités de bien des sortes : celles du foyer, celles de la chair et celles du coeur.

Des deux premières, je ne veux rien dire ici Mais les femmes même extérieurement très hon nêtes, sont-elles donc si rares qui partagent un peu et volontiers leur cœur, qui en offrent, sans s’en douter, à d'autres qu'à leur mari tout au moins des parfums, qui se laissent prendre à certains attachements subtils. Elles disent que ces affections qui sont toutes d’âme, — et qu’elles ne confient pas à l’époux pourtant, ce qui est une

manière déjà de petite trahison, — sont absolument platoniques. Pas tant que cela, Madame; car essayez donc de les rompre et vous sentirez la blessure charnelle; vous aurez l’impression du sang du cœur qui coule. Or les âmes n’ont pas de sang que je sache, à moins que ce ne soient les larmes. Si vous ne me croyez pas sur parole, relisez donc, à certaines pages, Le Monde où Von s'ennuie , encore que je vienne de vous déconseiller le théâtre...

Et, Mesdames, sans que ce soit sur la question du cœur, vous avez en famille, par rapport à l’époux, une multitude d’autres façons d’être doubles. Dans vos relations d’amitié d’abord 1 Votre mari vous en a peut-être défendu certaines au-dessus ou au-dessous de votre condition, où il a jugé que vous n’aviez rien à gagner, ni pour lui, ni pour vous, comme vous le faites vousmêmes dans la sélection nécessaire des compagnons et des compagnes de vos enfants. Mais, à leur exemple, est-ce que ce ne sont pas celles-là qui vous agréent davantage? Vous y courez en cachette, presque autant que chez la modiste ou chez la couturière. Car c’est là surtout qu’est votre grande tentation de duplicité, femmes du monde.

Je ne doute pas que votre mari ne vous fasse un budget convenable de toilette. Mais vous suf*

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fît-il toujours? Les femmes jeunes, à moins d’être très circonspectes, risquent d’excéder et sur le prix et sur le nombre. La note, elle, finalement dira tout. Vous avez bien pu vous cacher jusque-là; car les hommes ne se connaissent pas à la qualité des étoffes; et ils ne savent pas non plus en apprécier la façon. Mais si tardive que vous l’ayez demandée à l’ouvrière qui attend impatiemment son salaire, elle vient un jour,, cette facture totale. Et alors!... A moins que, doubles sur toute la ligne, vous ne l’ayez demandée en double aussi, vous réservant de la payer sur vos propres économies de table! Toujours partie double!

Mais, s’il arrive qu’une gourmandise entre amies, un soir de réception, ou bien quelque autre dentelle, vous absorbe la réserve faite, la couturière attendra... Pas indéfiniment! Quelque beau jour, elle l’enverra directement à Monsieur. Je ne dis pas que le ménage sera brouillé du coup, pour une affaire de linge. Mais la petite duplicité ne réchauffe tout de même pas l’amour...

Et quoiqu’en ayant fait maintes fois peut-être l’expérience désagréable, vous y recourez encore ailleurs : là où il le faudrait le moins, dans l’éducation de vos enfants. Je sais des mères qui croient bien agir, lorsque le père est un peu vif,

en se faisant avec eux cachottières de lui... C’est très fréquent et c’est très déplorable. Rien ne ruine si sûrement l’autorité : celle de la mère qui se fait complice d’un mensonge, et celle du père qui apparaît comme toujours mystifié. D’autant, Mesdames, qu’il n’y a que le mal qui a besoin d’être couvert. On ne tait jamais la vertu; on l’amplifie plutôt ou encore on l’invente. Mais comme elle fait toujours plaisir à apprendre, il n’y a pas de raison de la cacher. Ce sont donc les défauts, les fautes, les désordres des enfants, qui vous poussent à l’indulgence maternelle; et dans l’espèce elle est une faiblesse et un péché.

Beaucoup de vies jeunes ont été manquées à jamais, parce que la mère a eu de lâches complaisances pour des vices naissants. Si le père eût été averti à temps, il y eût mis bon ordre. La mère a cédé aux pleurs et aux promesses du fils ou de la fille, qui de leur côté jouaient double jeu. Et par cette duplicité commune tout un avenir a été compromis. Il faut, Mesdames, que vos enfants sachent bien, lorsqu’ils commettent le mal, que s’ils peuvent attendre votre pardon, ils n’ont pas à compter sur les mensonges d’une fausse tendresse.

C’est vous répéter, en finissant, la nécessité d’être droites, loyales, sincères, avec tout le monde, comme aussi avec vous-mêmes, toujours

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simples, toujours unes, dans votre pensée, dans votre langage, dans votre vêtement, dans votre vie, dans vos relations, dans vos affaires, en ménage, en politique, en affection, en éducation, et j'ajoute, — ce qui est le principal pour une femme chrétienne, — en religion surtout. Pensée qui vaudrait à elle seule le développement de toute une conférence! Je la ferai peut-être un jour. Mais ce soir je ne la souligne que de quelques mots.

Nous sommes en un temps, Mesdames, où la duplicité a peut-être, malgré ce que j'en ai dit, quelque excuse; c'est ce qui la rend générale. Les mœurs actuelles nous ont fait une société si mêlée, si agitée, que l’on ne sait plus trop bien où l'on vit, avec qui l'on vit. On marche à tous les pas, comme Enée au sortir de Troie, sur des feux. Il faut aujourd'hui se garder de tout et de tous. La vie de chacun, à tous les carrefours, est épiée. On doit surveiller à la fois ses pensées, ses gestes et son verbe, puisque la trahison est partout et qu'il n'y a plus d’amitié sûre. On comprend alors les efforts de la ruse, pour ne pas tomber aux pièges, pour ne se livrer à personne. Cette défiance a tué la joie dans notre peuple. On n'y chante plus gaiement comme autrefois, occupé que l’on est tous à s'arranger, absorbé chacun dans sa petite diplomatie personnelle.

Ce n’est pas un progrès social. Mais cela est, el cela entrant d’avance dans le mouvement de votre sexe, vous êtes plus doubles que personne.

Naturellement religieuses, vous n’avez pas fait comme l’homme dans vos rapports avec Dieu. Lui, plus sincère d’instinct, séparé de la foi, il a laissé toute pratique. Il est indifférent. Vous, devenues peut-être parfois sceptiques, en tout cas moins croyantes, vous avez gardé tous les rites du culte avec le risque de vous y montrer un tantinet hypocrites. Je ne dis pas que ce soit votre péché; j’affirme que ce peut être votre tentation. Et en voici la preuve immédiate; c’est qu’avec une facilité extrême vous alliez deux choses ordinairement inconciliables : Dieu et le monde!

Et s’il y a, à quelque endroit, dans vos vies souvent deux parts, là, vous n’en faites plus qu’une, étonnante d’équilibre et d’adresse. Vous avez, à composer ce mélange, qui empêche tant de femmes d’être parfaites, une souplesse malheureuse. Où des consciences d’homme seraient écartelées, qui ne peuvent admettre dans leur logique virile des choses si contraires, vous consentez, vous, avec un cœur léger, des fusions de principes et d’actes qui déconcertent. Vous unissez avec sérénité des services les plus disparates, la communion par exemple et le roman passion

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ne!, les plaisirs journaliers de vos sens et l’exercice de la charité : pieuses et égoïstes, tout ensemble; immortifiées et dévouées à la fois.

C’est votre énigme et c’est votre faiblesse, ce dualisme ou cette duplicité, — je ne sais plus comment dire, — dans la religion d’un Dieu jaloux, qui veut pour lui le cœur tout entier. Bien des femmes qui prétendent le servir ne lui en ont ainsi donné que la moitié. J’attribue à ces réserves et quelquefois à ces reprises le peu d’influence chrétienne qu’exercent, et le peu de victoires décisives que remportent au foyer ces mères et ces épouses dont la façade religieuse recouvre une âme qui n’a vraiment pas renoncé au monde, une âme double où le diable sans doute n’a pas sa place officielle, mais où Dieu non plus n’a pas son trône libre.

S’il est, Mesdames, un travail actuel qu’il faut faire en vous-mêmes contre le péché de la duplicité, c’est celui-là, que je vous conjure d’entreprendre, et qui assurera la sincérité et le succès de vos autres efforts : être tout à Dieu, pour être plus vraiment à vous-mêmes et plus loyalement à tous les autres. Par là, non seulement vous serez moins marquées des faiblesses humaines, mais j’ose dire plus vraiment femmes, plus chrétiennes et plus françaises...

LA JALOUSIE (i);

Mesdames,

Pour la première fois depuis longtemps, — depuis trop longtemps peut-être, ont pensé quelques-unes de vous, — j’ai à vous parler d’un péché du cœur et de la langue, disons même d’un vice, — car il s’agit là plus que d’une faute passagère, mais d’un état d’âme, — dans lequel, vous, les femmes, vous n’êtes pas sensiblement plus impliquées que l’autre moitié du genre humain. Avec notre programme, vous

(i) Cette conférence est l’analyse, à l’usage des femmes, du beau livre de l’abbé Monteuuis, sur la Jalousie, dont on retrouvera ici, dans un autre ordre, de nombreuses pensées et citations.

avez nommé la jalousie. C'est cette passion, dont M. Faguet a écrit, en une heure de boutade, qu'elle est le fond verdâtre de la nature humaine, qui fera le sujet de cette conférence.

Sujet, hélas! universel. Un vieux proverbe persan en veut exprimer la portée sans limites, qui dit que le soleil est jaloux de la lune qui se lève. Mais, sans nous égarer à chercher les bornes de la jalousie dans le monde inanimé, ou même dans le monde animal qui n'y échappe pas, — les combats passionnels des coqs nous en sont témoins, — nous avons les paroles toujours tristement vraies du prophète Jérémie, qui nous avertissent, à défaut de nos propres expériences, que u nous vivons au milieu d’un monde jaloux où le frère même jalouse son frère ».

a La jalousie en effet est partout, disait saint Jean Ghrysostome à son peuple. C'est elle qui combat dans les armées, qui chicane dans les barreaux, qui dispute dans les académies, qui querelle sur les places publiques, qui murmure dans les cloîtres, qui médit dans les salons, qui tantôt éclate en imprécations et en menaces, quand la colère l'enflamme, tantôt s'impose en silence forcé, quand l’hypocrisie la cache; chagrine dans la solitude, inquiète dans le grand monde, intrigante et fourbe dans la cour des princes, artificieuse et maligne dans les condi-

LA JALOUSIE

lions particulières. Toujours agitée, rêveuse, méfiante, alarmée, mécontente des autres, elle est insupportable à elle-même, étant la plaie de tous. »

Les païens n’avaient pas osé, - — tant elle pénètre et règne en tous lieux et en toutes âmes, — la chasser du séjour de leurs dieux... Elle a rempli l’histoire sainte de ses tristesses, de ses rancunes, de ses haines et de ses vengeances, depuis Lucifer et depuis Caïn jusqu’à Saül et jusqu’à Hérode... Thémistocle, Miltiade, Aristote et Socrate, dans la Grèce antique, furent ses illustres victimes. Elle est avec le sang de Rémus aux fondements de Rome. Elle est à la ruine de Carthage avec le suicide d’Ànnibal. Tare professionnelle de tous les amants de la gloire, comme Rappelle Bourget, elle met aux prises dans des rivalités grandioses Marius et Sylla, puis César et Pompée.

Le christianisme naissant en purifie à peine la source vive. Simon le Magicien en est devant saint Pierre le superbe vaincu. Elle enfantera dans la suite toutes les hérésies. L’arianisme en naît; puis le schisme grec avec Photius et Michel Cérullaire. C’est elle qui suscite, au moyen âge, la lutte du sacerdoce et de l’empire, la querelle des investitures, le grand schisme d’Occident, puis finalement Luther^ entraînant, pour une

querelle de moines, des nations entières de ré* voilés contre l’Eglise.

Aux débuts de notre histoire, elle avait mis tout à feu et à sang pour l’ambition de deux femmes, Brunehaut et Frédégonde. Elle devait briser le puissant empire de Charlemagne. Elle empêcha le succès de presque toutes les croisades. Elle fomenta la guerre de Cent Ans. Elle fit tomber Jeanne d’Àrc au piège de Compïègne Elle ravit à Christophe Colomb la gloire d’avoir découvert un nouveau monde. Pendant la grande révolution, elle dévora l’un après l’autre ses propres enfants. Elle fit de nos jours le désastre de Sedan, comme elle prépara la capitulation de Metz... L’histoire du monde est presque uniquement le drame, toujours recommencé, de la jalousie.

Et si, laissant reposer dans les cendres du passé, ces grands jaloux qui marquent bien le penchant humain, nous nous contentons de regarder aujourd’hui ce qui se passe, non pas seulement dans les sphères supérieures où simplement les ambitions changent de nom, mais dans les plus modestes conditions sociales, quels ferments de convoitise n’y rencontrons-nous pas! Déjà La Bruyère faisait remarquer en son temps, qu’il n’y a qu’une chose quon n’a point vue sous le ciel, et que selon toutes les apparences

LA JALOUSIE

[ on ne verra jamais : « C'est une petite ville qui r’est divisée en aucun parti; où les familles sont unies; où les cousins se voient avec confiance; où un mariage n'engendre pas une guerre civile; où la querelle des rangs ne se réveille pas à tout moment par l’offrande, l’encens et le pain bénit, par les processions et par les obsèques; d’où l’on a banni les caquets, les mensonges et les médisances; où l’on voit parler ensemble le bailli et le président, les élus et les assesseurs; où le doyen vit bien avec ses chanoines; où les chanoines ne dédaignent pas les chapelains et où ceux-ci souffrent les chantres. »

Cette jalousie est devenue plus intense encore à notre époque. Depuis que les barrières établies par l’Ancien Régime ont été renversées, et que l’égalité absolue a été proclamée, tous étendent indéfiniment leurs espérances, puisque tout soldat a dans son sac le bâton de maréchal et que le plus humble citoyen ne doit pas désespérer de devenir un jour Président de la République. On a bien dit que la jalousie, à cause de cela, est la passion dominante d’une démocratie; et l’histoire contemporaine n’a rien fait pour dé mentir cette assertion.

La jalousie des classes frémit plus impatiente encore, lorsque, comme aujourd’hui, la faveur trop souvent tient lieu de mérite. Il n’y a plus

alors vraiment de question sociale, suivant la juste remarque de Victorien Sardou. Il n’y a plus que des positions sociales, et c’est à qui les occupera. I piiT> recherche est la source de toutes les convoitises. Elle fait que le prolétaire regarde d’un œil d’envie le bourgeois dont l’aisance et la sécurité contrastent avec ses peines et ses craintes de chaque jour, et que le bourgeois convoite la fortune du riche qui a toute facilité pour se procurer honneurs et plaisirs.

Ainsi, au cœur des ouvriers honnêtes, couve déjà je ne sais quel ferment de jalousie, qui leui fait regarder avec convoitise, parfois même avec malveillance, ceux qui les dépassent par le rang, le mérite et la fortune. Ils poursuivent de leur envie ceux-là mêmes qui n’usent de leur richesse que pour venir en aide à des frères moins heureux. Au jour d’une crise sociale, ils se laisseraient emporter à tous les excès. « Je les trouve presque tous envieux et lâches pareillement, écrivait une femme généreuse au retour d’une visite de charité (1). Comme la jalousie sort des yeux, des mots, des gestes, des silences! Comme je l’entends derrière moi qui me suit, quand je traverse la place! Comme elle est fugace en même temps! Car, si je me retourne, ils me saluent.

(ij ïte né Bazin, Mémoires d’une Vieille Fille.

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Ils n’ont point de haine contre moi; ils en ont contre ma richesse, contre mon chapeau, ma voilette, mes bottines, les mots même dont je me sers. Je suis riche, puisque je donne, et je ne fais que restituer, puisque je suis riche. Quand je leur tends la main, ils s’imaginent que je veux les corrompre. Quand je leur souris, ils cherchent l’intérêt. Si j’étais un homme, ils croiraient que je prépare ma candidature. »

C’est pis que cela. Non seulement la charité ne désarme pas les jaloux, mais elle en crée. « Lorsque les favorisés de la fortune restent insouciants et inactifs, écrit M. Dédé, leurs adversaires s’en moquent, et les traitent avec tout le dédain dû à leur inutilité. Mais lorsque ces mêmes favorisés entendent se mêler au peuple et rechercher le mieux social, c’est alors que le concert commence. » — <( Les jaloux, dit à son tour M. de Clermont-Tonnerre, ne vous permettront pas d’entreprendre, parce qu’ils savent n’avoir rien de ce qu’il faut pour entreprendre eux-mêmes. Vous n’êtes, à les écouter, qu’un ambitieux. Vous vous avilissez chaque jour, en abandonnant par lambeaux vos principes; vous flattez les passions populaires... Ainsi plus vous tenterez d’être social et plus vous entendrez gronder la haine, et la verrez liguée contre vous avec la colère, la ran cune et l’envie. »

Elle est donc profondément vraie, la parole de saint Augustin, proclamant la jalousie universelle dans toutes les classes et dans toutes les professions, à tous les âges et sous tous les climats : (( L’homme porte envie, dit-il, à ses égaux, de peur qu’on ne les lui compare, à ses inférieurs, parce qu’il craint qu’on ne les élève jusqu’à lui, et à ses supérieurs, parce qu’ils sont audessus de lui. » Yauvenargues ajoutera cette observation qui précise encore le caractère universel de la jalousie : « C’est un malheur que les hommes ne puissent d’ordinaire posséder aucun titre, sans avoir quelque envie d’abaisser les autres. S’ils ont la finesse, ils décrient la force; s’ils sont géomètres ou physiciens, ils écrivent contre la poésie et l’éloquence. »

Hésiode avait montré avant eux la jalousie sévissant, sans opposition de race et sans contraste de profession, par le seul fait de la malice humaine, tant elle en est le fonds originel : « Le potier, dit-il, porte envie au potier, l’artisan à l’artisan, le pauvre au pauvre, le musicien au musicien, le poète au poète. » Et c’est bien la même pensée qu’exprimait un avocat illustre, lorsqu’il décrivait la confraternité de tous les gens de commerce, de robe ou d’épée : une haine discrète et vigilante.

Avouons-le donc humblement, la race humaine

JALOUSIE

est instinctivement jalouse; nous sommes tous foncièrement jaloux. Comment cela se fait-il P Pourquoi la jalousie, plus que tout autre passion, s’attache-t-elle ainsi à l’homme et ne s’en détache-t-elle jamais? Les autres passions sont spéciales à certaines époques de la vie : telles, la gourmandise, la volupté, l’ambition, l’avarice. Pourquoi la jalousie est-elle de tous les âges et semble-t-elle se greffer sur tous les autres vices? Pourquoi, quand les passions changent, la jalousie demeure-t-elle toujours?

Il faut pour le savoir en étudier la nature et le principe. On l’a définie de bien des manières, sans compter celle-ci, par trop naïve : La jalousie, c’est quand on est jaloux. D’une manière générale, elle consiste dans la jouissance égoïste et complète de notre propre bonheur, auquel nous craignons qu’un autre participe. Le jaloux veut jouir tout seul. Sa maxime est : Tout pour iroi; rien pour les autres.

La jalousie diffère en cela de l’envie, bien qu’on les confonde assez souvent dans le langage. L’envie est le désir de posséder ce que nous voyons aux autres. Elle est une sorte de fureur qui ne peut souffrir le bien d’autrui. La jalousie porte au contraire sur notre propre bien. C’estune agitation inquiète, provoquée par la crainte de voir échapper un objet précieux ou une per-

sonne aimée. Descartes la définissait : une espèce de crainte qui se rapporte au désir qu’on a de conserver la possession de quelque bien. En un sens large, elle peut s’appeler la tristesse du bonheur des autres et la joie du mal qui leur arrive. C’est bien la pensée de Descartes qui disait ailleurs : « La jalousie est une tristesse, mêlée de haine, qui vient de ce qu’on voit arriver du bien & ceux qu’on pense en être indignes. » Plus simplement saint Augustin la nomme « la haine de la félicité des autres », et Bourget « la haine du bonheur d’autrui ».

Passion très complexe par conséquent, que M. Ribot a raison de ranger parmi les émotions composées. Il y entre de l’envie avec ses convoitises ardentes; de l’égoïsme qui refuse tout partage et défend avec une obstination invincible ce qu’il croit être sien; de la tristesse farouche qui couve de sombres projets et inspire de criminelles manœuvres; de la haine qui repousse violemment l’objet odieux; de la colère qui déborde de l’âme et veut briser un bonheur qui l’importune (i).

Mais la tristesse y prime toutes les autres émotions. Le jaloux se sent tour à tour chagrin, mélancolique ou furieux. Cette tristesse se reflète

(i) Cf. Monteuuis La Jalousie, pp. 8 et io, etc.

LA JALOUSIE

dans son attitude et sur sa physionomie. Son regard et son aspect livide ont frappé tous les observateurs, et fourni des éléments aux portraits dans lesquels les poètes se sont complu, depuis Hésiode jusqu’à Ovide et Boileau. Les moralistes et les romanciers s’accordent à considérer cette sombre tristesse comme la caractéristique de la jalousie. « L’envie, observe Mme de Staël, prend sa source dans ce terrible sentiment de l’homme qui lui rend odieux le spectacle du bonheur qu’il ne possède pas, et lui ferait préférer l’égalité de l’enfer aux gradations du Paradis. » Et Bourget ajoute : « L’envie féroce, implacable, se tord d’une douleur physique devant le succès et se pâme d’une joie sensuelle devant les désastres. »

Elle est bien symbolisée par cette mère du jugement de Salomon, qui, jalouse du bonheur de la vraie mère, s’écrie triomphante : « Oui, qu’on partage l’enfant; ainsi, il ne sera ni à elle ni à moi »; — symbolisée mieux encore par cette Camille farouche, envieuse et craintive tout ensemble, et pleine de haine, qui appelait la foudre sur Rome, et la mort de tout son peuple, pour venger son cher Curiace, et voulait en être la seul*, cause et mourir de plaisir. C’est bien là la logique de cette passion qui tend à faire disparaître toute cause de tristesse qui nuit à son bien-être.

Elle va dans ce sens jusqu’à la haine monstrueuse et gratuite : « Notre frère ne nous nuit en rien; il ne nous ôte rien, observe Bossuet; mais il nous devient un objet de haine, uniquement parce que nous le voyons plus heureux ou plus industrieux ou plus vertueux que nous. » Telle était la jalousie de Néron supprimant ses rivaux sans scrupule. « Le jaloux, dit saint Thomas, voit dans le simple bonheur d’autrui un malheur pour lui »; et il ne pardonne pas cette atteinte à sa propre excellence. Son orgueil blessé en conçoit une rancœur amère qui devient vite une malveillance douloureuse pour tous ceux qui l’éclipsent, et descend sans tarder à la haine sauvage qui le porte à ruiner le bonheur des autres, pour se venger de la douleur que leur joie lui cause.

Voilà donc ce qu’est la jalousie dans sa nature! Mais pourquoi sommes-nous jaloux? Pourquoi défendons-nous notre bien avec tant d’âpreté Pourquoi regardons-nous avec convoitise les biens que les autres possèdent? Pourquoi sommes-nous ainsi tristes de leur bonheur et même joyeux de leurs peines?... Difficile problème à résoudre; car parmi les passions, « la jalousie, d’après Diderot, est ce qu’est la rage parmi les maladies : la plus inconcevable dans son principe, la plus difficile à guérir, la plus funeste

LA JALOUSIE

dans ses effets ». Vient-elle de l’égoïsme ou de l’amour? De l’égoïsme inné à toute créature qui veut tout pour soi, ou de l’amour inné aussi qui ne veut pas d’obstacles dans le don de soi?

Les auteurs en discutent. La Rochefoucauld déclare qu’il y a dans la jalousie plus d’amourpropre que d’amour. Vauvenargues estime qu’il n’y a qu’une seule jalousie, celle de l’amourpropre. La Bruyère à son tour appelle la jalousie un vice honteux qui, par son excès, rentre toujours dans la vanité et dans la présomption. Mm* de Staël au contraire, tout en observant que la jalousie tient plus à la vanité qu’à l’amour, affirme que la jalousie chez la femme se compose du sentiment et de l’amour et conclut finalement que toutes les variétés de jalousie se ramènent à des compétitions d’amour. « La jalousie est une mauvaise fille, née de bonne maison, à savoir de l’amour et de l’orgueil », disait spirituellement le P. Caussette (i).

Pour moi, je la fais naître exclusivement de l’orgueil du moi qui ne veut pas être diminué. C’est ce qui la rend universelle. L’amour-propre absolu, exclusif, qui veut jouir seul, qui veut être, agir et aimer, à l’exclusion de tout autre, qui prétend au monopole en tout ordre de choses

Cil Cf. Movteuuis, La Jalousie. Chap. Jalousie et

Amour, passim.

et voit dans le bonheur du prochain un détournement ou un empiètement sur son propre bonheur, qui cherche à faire prévaloir sa personnalité au détriment de tous, voilà le père naturel et véritable de la jalousie! Lui seul enfante ce monstre, avec ses ambitions de dominer et de tout mettre à ses pieds, avec toutes ses vanités qui, souffrant de n’être pas à ce qu’elles croient leur place, expliquent les mesquineries de la jalousie.

La sotte vanité, jointe avecque l’envie :

Deux pivots sur qui roule aujourd’hui notre vie,

disait excellemment La Fontaine; et on pourrait ajouter avec Gœthe qui nommait ainsi les jaloux : deux niveleurs; car, voulant s’adorer plus sûrement eux-mêmes, ils font consister leur tactique à relever les médiocres pour se rehausser, et à humilier les parfaits, afin de les ramener à leur taille. Ah! que voilà bien l’envie!

Il n’y peut entrer de l’amour qui ne songe qu’au bien des autres et nullement au sien propre. De sa nature l’amour s’oublie et il veut adorer, comme dit Bossuet, tandis que l’orgueil cherche des adorateurs. « On dit que jalousie est amour, observait finement Marguerite de Navarre. Je le nie; car, quoique l’amour en sorte

LA JALOUSIE

comme la cendre du feu, il est certain que la jalousie éteint l'amour comme les cendres éteignent le feu. » En tout cas, la jalousie serait de l'amour malade. Quelquefois, à la vue d'un homme ou d'une femme jaloux, furieux, que le soupçon déchire, on s'écrie : C'est de l'amour! Oh! que non pas! L'amour se tait; l'amour est calme; car c'est la certitude et c’est la confiance; tandis que la jalousie, c'est l'inquiétude et la haine. L’amour vrai, qui a toujours une pensée de dévouement, est au-dessus de la passion, comme le ciel est au-dessus de la rue, du trottoir et du ruisseau. Sitôt qu’il devient de la passion, il n'est plus de l'amour...

Pourtant, si l’amour n'est pas le principe de la jalousie, il nous faut reconnaître que c'est dans le mouvement et dans l'exercice de ce que les hommes appellent encore improprement l’amour que se rencontrent les occasions les plus fréquentes et les plus proches de jalousie. Mais celui-là n'aime pas, le brutal qui ne voit dans l'objet aimé qu'une occasion de jouissance. Il est devenu un vulgaire égoïste. Ayant frappé sa victime, il invoque son amour comme excuse : <( Je l'aimais trop! » S'il est quelqu’un qu'il a trop aimé : c’est lui-même.

Non, celui-là n’aime pas, quoiqu'il semble subir passionnément l'attraction de l'autre sexe;

car il n’est pas question pour lui de se donner aux autres; mais de les exploiter :

C’est Vénus tout entière à sa proie attachée,

disait Boileau, en parlant de l’amour de Phèdre, et rien de plus. Celui-là n’aime pas qui n’ambitionne un cœur que pour exercer sur lui je ne sais quelle domination et en faire l’esclave de ses caprices; ou bien il aime comme le loup aimait l’agneau... Ces femmes-là n’aiment pas, qui ne s’attachent à leur mari que par l’ambition de leur autorité qu’elles jalousent étrangement... Ces femmes-là n’aiment pas, pour qui les affections obtenues ne sont devant la galerie que des satisfactions de vanité dont la perte les rend farouches. Toutes variétés de jalousie qui viennent non de l’amour, mais de l’égoïsme et de l’orgueil!...

Ainsi l’amour-propre reste l’unique principe de la jalousie. Si l’amour paraît la produire, ce n’est pas au moment où il se donne, où il se dépense, où il est amour; c’est au moment où il se replie sur lui-même, où il cesse d’être amour, pour devenir amour-propre; c’est au moment où l’égoïsme intervient, non pas pour rendre l’amour jaloux, — ce qui implique une contradiction, — mais pour rendre l’homme jaloux

LA JALOUSIE

en amour comme en tout ordre de biens. Oui, sans amour on est incapable de désirs, d'envie, de tristesse, de crainte, de colère ou de haine; on est incapable de jalousie. Mais le seul amour qui engendre la jalousie, c'est l'amour de soi ou mieux son amour que l'on veut servir ou défendre; en d'autres termes, c'est l'amour-propre. Toujours la jalousie provient d'une souffrance de l'amour-propre; elle est finalement fille de l'orgueil; et la sentence des saints Livres reste vraie : « L'orgueil est la source de tout péché. » Etant nés fils de superbe, nous sommes donc tous jaloux. Mais nous répugnons à cet aveu personnel. On reconnaît sans peine qu'on est tenté d'orgueil; car dans l'orgueil tout seul il y a quelque grandeur. Mais se proclamer jaloux, c'est confesser sa propre misère et consentir aux autres des avantages qu'on n'a pas... Nous disons bien que la race humaine est trempée de jalousie. Mais chacun de nous, par une contradiction étrange, fait une exception bienveillante en sa faveur. « Dieu me garde d'une telle méchanceté », se récrient les plus envieux, au seul soupçon qu'on pense en élever contre eux. Il n'est pas un vice dont on se défende davantage, parce qu'il n'en est pas qui fasse pareilles blessures d'amourpropre. Ceux qui en sont atteints, quand ils en prennent conscience, — ce qui est rare, — pen-

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sent avec Montesquieu que « la jalousie est une passion qu’on peut avoir, mais qu’on doit taire ».

Est-il des âmes qui, vraiment, aient échappé à cette épreuve humiliante de la jalousie, assez insouciantes d’elles-mêmes et des autres pour ne pas s’inquiéter de ce qui arrive au prochain, pour n’en ressentir en tout cas ni plaisir, ni déplaisir, ou des âmes assez idéalement humbles, assez éprises de l’amour du bien pour jouir du bonheur des autres comme de leur propre bien et s’attrister de leur douleur comme de leur propre tristesse? Sans doute... Je le veux croire pour l’honneur de la race et pour la gloire de la vertu. Mais, en ce qui vous concerne, que chacune de vous réponde intérieurement, Mesdames, à ce petit examen que je soumets à votre attention (i).

« Au cours de vos études, n’avez-vous jamais souffert du succès des autres? Dans vos jeux, n’êtes-vous pas devenues tristes quelquefois, parce que les autres étaient plus adroites ou plus heureuses que vous? Ne vous est-il jamais arrivé de renoncer à une partie commencée, en vous écriant méchamment : « Je ne joue plus »? N’avez-vous pas été humiliées de voir une autre personne mieux habillée que vous? N’avez-vous pas éprouvé quelque joie à la suite d’un accident

(i) Cf. Monteuuis, La Jalousie : Tous jaloux, pp. 81,

32 et 83

LA JALOUSIE

qui gâtait une toilette rivale? N’avez-vous pas vu avec tristesse les préférences dont une autre était l’objet? N’avez-vous pas éprouvé quelque malveillance secrète pour ceux et pour celles à qui leur vertu méritait plus de confiance? N’avezvous pas été tristes de voir votre amie, votre mari, votre compagne, parler plus familièrement à une autre? N’avez-vous pas souffert de les voir heureux sans vous? N’avez-vous pas relâché ou même rompu vos relations avec une amie ou un personnage en situation, parce que d’autres vous paraissaient mieux accueillies? N’avez- vous jamais considéré d’un œil chagrin les richesses et les honneurs dont les autres étaient favorisées? N’avez-vous jamais été agacées d’entendre louer les autres, alors que cet éloge était mérité? N’avez- vous pas éprouvé une sorte de malaise ou de gêne à l’annonce et au récit de leur succès? Ne l’avez-vous pas infirmé et contredit par des critiques ou simplement par votre silence? N’êtes-vous pas restées indifférentes au triomphe d’une parente, d’une amie? N’avezvous jamais joui intérieurement de leurs déceptions ou de leurs malheurs? N’avez- vous pas cru votre bonheur diminué parce que d’autres le partageaient? Ne l’avez-vous pas goûté davantage en constatant que les autres en étaient privés? N’avez-vous pas senti quelque répugnance

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pour ceux que leurs talents, leurs qualités physiques ou morales, plaçaient au-dessus de vous? Ne ressentez-vous pas quelque antipathie secrète pour vos supérieurs, pour ceux qui exercert sur vous quelque autorité? N’êtes-vous pas sévères pour eux? Ne les critiquez-vous pas sans raison?... N’êtes-vous pas curieuses de savoir ce que font les autres, surtout ceux et celles qui n’ont pas l’avantage de vous plaire? N’est-ce pas plutôt par malveillance que vous observez leurs faits et gestes, que vous vous inquiétez de ce qu’elles deviennent, que vous épiez leurs allées et venues, que vous vous surprenez à décacheter une lettre, à écouter aux portes?... Le motif de ces inquisitions est souvent le secret espoir de trouver quelque aliment à vos rancunes ou un thème à vos conversations malignes. Molière a dit : « La cm « riosité naît de la jalousie. » Et Bourget déclare « qu’une jalouse ne résiste jamais au besoin de « savoir... »

Mesdames, je ne sais pas vos vies intimes. Mais j’ai bien peine à croire que vous ne retrouviez pas en vous quelques traits de cette peinture, à tout le moins quelque tentation de lui ressembler un peu, et que vous ne soyez pas obligées de vous avouer tout bas : Tu es ille vir : cette jalouse, c’est toi! Tant la jalousie est subtile et pénétrante; tant elle est générale, cette misère, qui faisait

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dire à Boileau : « Je n'ai jamais entendu louer quelqu'un, — fût-ce un cordonnier, — sans en être un peu envieux »; tant elle est foudroyante parfois, cette passion sans raison ni calcul, « nous saisissant, écrit Bourget, comme un spasme, semblable à certaines maladies nerveuses, si expressément nommées par les médecins fulgurantes et térébrantes! Elles tiennent de l'éclair par l'instantanéité et de la vrille par le lancinement. »

Vous êtes, vous les femmes, à cause de votre sensibilité souvent très chatouilleuse, spécialement exposées aux atteintes de la jalousie, comme d'ailleurs tous les êtres faibles, les vieillards et les enfants. La Bruyère, au temps où La Fontaine écrivait de son côté : « Cet âge est sans pitié », a fait de l'enfance une esquisse impitoyable : « Les enfants, dit-il, sont hautains, dédaigneux, colères, envieux, curieux, intéressés, paresseux, volages, timides, intempérants, menteurs, dissimulés; ils ne veulent pas souffrir du mal et ils aiment à en faire. Ils sont déjà des hommes... » La vérité est qu'en fait de jalousie ils l'emportent sur les hommes...

A l'âge de grandir, l'enfant en effet, sans distinction du mien ni du tien, convoite naturellement tout ce dont il peut espérer un surcroît de vie. Considérant toute chose comme sienne, il s'imagine qu’on lui enlève ce que l'on donne aux

autres. « J’ai vu des enfants jaloux dès le berceau des caresses que leur mère faisait à des étrangers, rapporte saint Augustin. Ils en concevaient un dépit qui étincelait dans leurs yeux. Ces yeux, à peine capables de discerner les objets, savaient déjà jeter sur les personnes des regards jaloux. )> — « On en voit qui dessèchent d’une langueur secrète, parce que d’autres sont plus aimés et plus caressés qu’eux », dit Fénelon. Tel est souvent le cas des enfants, lors de l’apparition d’un nouveau-né. Ils s’irritent de voir partager et comme usurper les faveurs et les chatteries dont ils avaient seuls bénéficié jusque-là.

Qui n’a été témoin d’autre part de cette jalousie inconsciente du petit enfant qui, voyant un étranger s’intéresser à sa mère, la réclame par ses gestes et par ses cris, et finalement vient se presser contre ses genoux, comme pour montrer que lui seul est tout pour elle et que l’autre n’est rien.

Bientôt se manifeste l’instinct de propriété avec le désir de conserver et d’acquérir. L’enfant ne partage pas volontiers ses jouets. Il se fait un petit trésor de menus objets sans valeur; et s’il voit aux mains des autres quelque chose qui lui convient, aussitôt il envie leur bonne fortune, et n’a pas de repos avant d’être parvenu, par adresse ou par violence, à les en dépouiller.

LA JALOUSIE

Le jour où l'enfant sort de la famille et fréquente d'autres enfants, l'ambition de paraître et surtout la crainte d'être éclipsé avivent sa jalousie qui trouve de plus nombreuses occasions de se produire. Ces rivalités, contenues dans les limites de l'émulation, produisent les meilleurs résultats. « Il faut que votre fille ait des compagnes auxquelles elle puisse porter envie, et que les louanges données aux autres servent à l'exciter », écrivait saint Jérôme à une dame romaine. Toutefois, s'il faut stimuler l'ardeur des écoliers et des écolières par l'attrait des places et des prix, il faut bien prendre garde que ces sentiments si nobles et si féconds de l'émulation ne dégénèrent en une jalousie triste et méchante, qui jouit moins de son succès et de son triomphe que de la peine et de l’humiliation de ses rivaux : « Moi, j’ai été premier », s'écriait un enfant; et il ajoutait avec une satisfaction plus grande : « Et Louis a été dixième (1)... »

On entend, dans les collèges, les paresseux jaloux dire de leurs camarades heureux, s'ils appartiennent à une famille considérée : « C'est parce qu’ils sont riches. » Ou bien, si le succès couronne les efforts d'un enfant pauvre, le petit bourgeois attribue son triomphe au caprice du

(1) Cf. Monteutjis, La Jalousie , pp. 94 et q5.

maître; et il le démolit en disant : « C’est toujours les mêmes... » Jalousie de l’esprit, chez le garçon, qui devient, chez les jeunes filles, la jalousie du cœur. Elles cherchent souvent, elles, plus la confiance et l’affection que les rubans et les médailles. On en a vu griffer sauvagement une compagne, parce que, dans une simple danse en rond, elle était parvenue à donner la main à une compagne ou à une maîtresse préférée... Mais je n’en finirais pas à énumérer les variétés de jalousies qui se poursuivent, ardentes et sournoises, entre les jeunes gens qui songent à se faire une carrière ou à fonder un foyer! Que de larmes elles cachent, Mesdames, dans vos fêtes de jeunesse sous la consigne des sourires!...

Parce que la jalousie est une faiblesse, elle est, comme le défaut des enfants, le vice aussi des vieillards, et des infirmes qui souffrent, sans être vieux, en songeant aux biens dont les autres jouissent et qu’ils sentent leur échapper avec la vie. Ils ne voient pas, sans regret, 3ans amertume, l’affection même qu’on témoigne à leurs propres enfants, ni les honneurs dont on les entoure, en les délaissant un peu, parce que leur tour est passé. Peu ont cette indulgente bonté qu'on attendrait de leur âge, née de la longue expérience des hommes et de la vie, née aussi du sentiment de sa propre misère et de sa

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fragilité, dont parle Mgr Baunard, dans la Vie montante . Les vieillards d'ordinaire sont sévères aux jeunes. Ils cherchent à se consoler de leur impuissance, en racontant leurs œuvres passées dont ils estiment que l'activité des jeunes ne saurait supporter la comparaison. Mais pourtant ce qu'on fait après eux et sans eux, si mal fait qu'ils le jugent, les rend chagrins et injustes. Quand ils ont renoncé aux plaisirs ou à l'effort, soit par bienséance, soit par lassitude, soit par régime, ils les condamnent dans les autres, remarque La Bruyère.

Ils aimeraient bien, ce semble, que les biens qui ne sont plus pour eux, ne fussent plus non plus pour le reste du monde; et ce n'est de leur part qu’un misérable sentiment de jalousie sénile, quand ils sont sur le point de quitter cette terre, de se fâcher que les enfants leur marchent encore sur les talons comme pour les solliciter d'en sortir (1)... Laissons, quels que puissent être leurs torts ou leur erreur, les vieillards à ces illusions qui sont leur dernière consolation; et faisons-leur la charité suprême, si douce à leur jalousie, en écoutant leurs redites, en cachant nos avantages, de leur laisser croire qu'ils sont encore très utiles et qu’on se passerait difficilement de leurs conseils et de leurs services*

(1) Montaigne, Essais ...

Mais un moraliste intransigeant, peut-être parce qu’il était femme, a dit : « Je ne pardonne pas aux femmes de se détester entre elles, comme elles le font, d’êtres jalouses comme elles le sont, du moindre avantage. » Une autre femme n’était pas moins dure lorsqu’au soir d’une fête, elle se disait à elle-même : « Hélas! combien de belles mignonnes qui m’embrassent à bec-que-veux-tu, et dont le plus cher vœu est de me voir défigurée, compromise ou ruinée! »

Pour être équitable, il ne faut pas oublier que la femme, par son genre de vie, son tempérament, ses fonctions, est tout de même, quoi que j’en aie dit au commencement, plus exposée au développement de cette passion. C’est le défaut de ses qualités. Aussi est-elle plus excusable que l’homme, lorsqu’elle devient jalouse. La nature même lui inspire de chercher à plaire et la rend plus sensible aux émotions de l’amour. Cette situation lui crée mille occasions de jalousie; car elle réclame une réciprocité qu’elle ne rencontre pas toujours. « La nature de la femme est confite en soupçons », observait Charron. Si elle est plus jalouse, c’est qu’elle aime davantage. Selon la remarque de Saint-Marc Girardin : « Les femmes aiment mieux qu’elles ne sont aimées », ce qui fait en général leur supériorité morale. Mgr Landriot prêchait cette vérité aux dames de

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Lyon : « La femme vit spécialement par le cœur; et c'est une des raisons pour lesquelles, plus que l'homme, elle est exposée à la jalousie. Les femmes, de fait, — tous les moralistes le constatent, — sont plus facilement, plus naturellement jalouses. Vous-mêmes, Mesdames, seriez en mesure peut-être d'ajouter que la chose est évidemment certaine (1). » Il faut donc vous tenir soigneusement en garde contre les entraînements de cette passion, sinon elle en arrive aux pires excès.

Car, « lorsque la jalousie saisit ces âmes faibles et sans résistance, écrit encore Montaigne, c'est pitié comme elle les terrasse et les tyrannise cruellement. La vertu, la santé, le mérite, la réputation, sont les boutefeux de leur rage. Cette fièvre laidit et corrompt tout ce qu'elles ont de bel et bon d'ailleurs; et, d'une femme jalouse, quelque chaste qu'elle soit et ménagère, il n'est action qui ne tourne à l'aigre... »

La cause en est que la jalousie féminine a plus sa source dans le cœur que dans l’esprit. Sans doute la femme pardonne peu à celle qui lui veut ravir l'avantage de briller, mais encore moins à celle qui lui dispute l'exclusif amour. Vous en avez toutes une conception si étroite!

Voyez comme déjà au pensionnat la jeune fille

.1) Landriot, Des Pêchés de la Langue , pp. i34 et t35.

se fait de l'amour une idée courte! Elle croit ne pouvoir s’attacher sincèrement qu’à une personne, et n’avoir plus le droit d’étendre cette affection à d’autres, sans manquer aux règles de l’amour : c’est le code des amitiés qu’on appelle particulières. Au cours de la vie, les femmes trop souvent conservent cette manière de voir et de faire dans leurs relations d’amitié ou de dévouement. Qu’elles soient de généreuses bienfaitrices ou de charitables auxiliaires, elles ne peuvent supporter que d’autres recherchent les personnes auxquelles elles se dévouent. Et les moralistes font remarquer que la femme jalouse étend sa jalousie à toutes les personnes, à tous les objets qui peuvent lui disputer celui qu’elles aiment.

« L’homme jaloux, en général, écrit M. Faguet dans Les dix Commandements de V Amour, n’est jaloux que de l’homme qui aime sa femme. » La femme est souvent jalouse de tout ce qu’aime son compagnon : de son métier, de son ambition, de ses livres, de ses journaux et de son écritoire. On ne voit guère de maris qui soient jaloux des grands magasins. Mais les maris sont nombreux dont la femme est jalouse de la Bibliothèque nationale, où leur mari se rend quelquefois. Lorsque la femme a eu le malheur d’être elle-même délaissée et trahie, trop souvent elle est portée à jalouser tous ceux qui ont le bon-

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heur de s'aimer. Elle devient le fléau de tous les autres amours, innocents ou coupables. On dirait qu’elle rêve l’égalité du malheur.

Et d’instinct la femme, parce que sa jalousie vient surtout de l’amour, porte envie à la femme, qui est l’éternelle rivale. Dès qu’une femme a quelque succès, la plupart des femmes sont contre elle par rivalité, par sottise ou par principe. Les talents d’une femme, quels qu’ils soient, les inquiètent toujours dans leurs sentiments (1). »

Il y a de ces jalousies féminines, qui vont quelquefois, si l’on n’y veille, jusqu’à la névrose : « Je ne pouvais entendre la moindre parole de louange de qui que ce fût, écrivait l’une de ces malheureuses jalouses, sans éprouver un frémissement dans mes os, une gêne dans tout mon être. » Il serait facile de trouver de nombreux exemples dans les diverses catégories de femmes. Je me contenterai de quelques-uns.

Jalousies de jeunes filles, qui songeaient le moins à se marier, qu’une simple demande de leur frère ou de leur sœur en mariage, jette parfois dans le trouble. Est-ce l’éveil d’un attrait inconscient? Est-ce la crainte de perdre une sœur aimée? Peut-être l’un et l’autre. Toujours est-il

(1) Mme de Staël, De VInfluence des Passions .

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qu’on les voit mettre férocement tout en œuvre pour contrarier l’établissement projeté. La ja lousie de la femme domine alors tout sentiment fraternel. Les faux rapports, les histoires scandaleuses, les lettres anonymes : tout est bon pour faire obstruction au bonheur d’autrui. Par leur froideur et leur impolitesse, elles cherchent à écarter le prétendant, en lui faisant comprendre que pour elles il ne sera jamais qu’un étranger. On en voit même pousser l’audace jusqu’à chercher, par leurs perfides médisances ou par les démonstrations d’une passion feinte, à capter un jeune homme qui était venu dans la maison avec l’intention d’épouser leur sœur.

Le regret d’une amitié, toute faite de confidences, de souvenirs d’enfance, et la crainte de l’isolement et de l’abandon, ajoutent souvent à l’acrimonie de celles que leur célibat garde au foyer de la famille. Combien de jeunes filles, qui restent atrocement jalouses de leurs sœurs mariées, au point de mettre obstacle à toute réunion de famille. D’autres ne se contentent pas d’éloigner leur sœur et leur beau-frère par leurs bouderies et leur mauvaise humeur; elles en viennent parfois à la persécution ouverte (i).

Jalousies des épouses! Jalousies parfois instinc-

(i) Cf. Monte nuis, pp. 243 et 244.

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tives et sans cause de celles qui n’ont plus une confiance complète en la fidélité d’un conjoint. ÏI en est, hélas! qui n’ont que trop de motifs d’inquiétude. Mais il s’en rencontre aussi qui sont par trop confîtes en soupçons. Elles ne permettent pas à leur mari la moindre politesse à l’égard d’une étrangère. Elles voudraient être renseignées comme Junon par un Argus, espion aux cent yeux dont cinquante veillaient pendant que les cinquante autres dormaient, et qui avaient pour mission de surprendre les faits et gestes de Jupiter (i).

Il est des femmes jalouses qui n’ont pas même besoin d’ Argus; elles ont une telle confiance dans leurs soupçons, dans leurs intentions, qu’elles le? regardent comme les signes d’une divination infaillible. « On ne se méprend jamais, dit l’une d’elles, dans le Vieil Homme, de Porto-Riche, sur la signification véritable d’une parole ou d’un acte qui atteint notre bonheur. La jalousie est un instrument de précision qui détermine, enregistre et mesure tous les faits d’ordre sentimental. Et même on n’a pas besoin de la connaissance de ces faits, pour être convaincue de son infortune. Le désarroi de l’âme suffit à nous fixer. Dès que la trahison commence, on com-

(i) Cf. Monteuuis, p. 275.

mence à souffrir. Une détresse inattendue, une angoisse inexplicable et prophétique bouleverse brusquement notre être tout entier. Nous n'avons rien appris, rien encore remarqué, et nous savons déjà. Cet avertissement du cœur est plus décisif que toutes les constatations futures. » Ainsi certaines femmes croient obstinément aux imaginations que la jalousie leur inspire.

Jalousies de mères qui n'aiment pas assez profondément leurs enfants pour vivre en eux. Oui; il est des mères qui idolâtrent leurs filles, recherchent toute occasion de les mettre en évidence, jouissent de leurs succès, même de leurs petites intrigues, aussi longtemps qu'elles voient en elles un complément de leur personne. Mais le jour où la poupée est devenue grande fille et cherche à briller pour son propre compte, le cœur de la mère s'inquiète et se tourmente. On en a vu habiller leur fille d’une façon vieillotte pour se rajeunir à ses dépens, en effaçant les distances que Uâge avait marquées. Vains efforts qui n'aboutissent qu'à se rendre ridicule, comme en convient la Mère Coquette , de Quinault :

De quel œil puis-je voir, moi qui par mon adresse Crois pouvoir, si j’osais, me piquer de jeunesse,

Une fille adorée, et qui, malgré mes soins,

M’oblige d’avouer que j’ai trente ans au moins?

LA JALOUSIE

Vous dirai-je par surcroît, que des mères se montrent parfois jalouses de la confiance que leur mari témoigne à ses enfants, sans comprendre qu’il cherche peut-être auprès d’eux des consolations qu’il ne trouve plus au cœur de sa femme ?

Jalousies de ces mères aussi qui retiennent parfois les enfants dans un célibat forcé, lorsque, sous de vains prétextes qui cachent des calculs égoïstes, elles préfèrent voir leurs enfants s’étioler et souvent s’aigrir auprès d’elles plutôt que de leur permettre d’être heureux auprès d’un autre, oublieuses du bonheur qu’elles-mêmes ont goûté en leur temps.

Jalousies de ces mères encore, après le mariage, qui ne peuvent se résigner à voir leur fils étendre à une autre le respect et l’amour qu’il leur avait témoignés jusque-là à elles seules. Elles ne consentent pas à perdre leur enfant au bénéfice d’une étrangère. Et pourtant, c’est cela. « La mère qui marie sa fille gagne un enfant, dit un proverbe. La mère qui marie un fils en perd un. » Souvent elle ne s’en console pas, cette mère, quand la jeune femme absorbe son mari tout entier. Et si l’époux paraît vouloir réserver à sa mère une trop large part de son cœur, elle en souffre atrocement, cette jeune femme. De là des malentendus fâcheux; de là

une guerre sourde dont les deux familles subissent les conséquences douloureuses. Des deux femmes, c’est à qui reprendra l’homme. « C’est mon fils à moi », disait une mère en embrassant, à l’étouffer, son enfant, au retour du voyage de noces. Et la belle-fille de répliquer : « Mais, laissez-m’en un peu, et ne l’abîmez pas. Il n’est plus à vous toute seule. J’en veux ma part aussi. »

Jalousies enfin de ces mères qui, pour garder malgré cela quelque chose du passé disparu, ont l’imprudence de rester en contact habituel avec leurs enfants. Il faut comprendre que ce vieil adage populaire exprime une loi : « Mariage, ménage. »

Jalousies de ces femmes de secondes noces qui ne veulent même pas entendre l’écho du nom de la première épouse, ni subir la vue des premiers enfants.

Jalousies posthumes de ces épouses qui exigent qu’elles disparues, le cœur du mari meure avec elles, lui interdisant par un serment tout convoi, malgré ses qualités aimables et ses passionnés amours.

Jalousies terribles enfin, pour terminer cette nomenclature, de ces femmes pieuses, formidables quelquefois à leurs belles-filles, quand elles sont mères. Le monde s’obstine à les appeler des

dévotes!!

La jalousie 3o5

Ah! je ne médis point de la vraie dévotion, qui sait prendre Sur son temps et sur ses affaires pour se dépenser au service de Dieu et de ses frères. Mais j "ai horreur de celles chez qui la routine use la charité et qui font marcher de pair les péchés de la femme et les intérêts de Dieu. Ames de toutes les divisions, ces personnes! Elles arrangent à merveille les communions fréquentes avec les âpres morsures de la jalousie, de la même langue...

« Voyez cette dévote; elle a l'air d'un ange à l'église ! Rentrée chez elle, elle sait dans les conversations, jeter son venin sur tout ce qui excite sa jalousie. Malheur à celui qui lui porte ombrage! Comme elle le cingle et le laboure avec le fouet de son verbe! Ou bien comme elle décoche en dessous ces traits empoisonnés qui semblent ne laisser aucune trace, mais qui atteindraient la vie morale du prochain, si elle n'était indépendante de ses menées! Puis, comme la femme dont parle l'Ecriture, elle s’essuie la bouche, en disant : « Mais je n'ai fait aucun mal (i). »

Ainsi certaines personnes croient protéger leurs petites passions, en les mettant sous la garde sacrée des exercices religieux et en leur donnant une sorte d'onction sainte (2). Les mé-

(1) Landriot, Pêchés de la Langue, pp. t6i et 162.

(2) Monsabré, Or et Alliage , p. 78.

chants se scandalisent à bon droit qu'on puisse aimer Dieu si tort et qu'on soit dispensé d aimer le prochain... D’où vient cette anomalie. Des auteurs de la vie spirituelle font remarquer qu’échappant à la servitude des sens, par conséquent âmes plus spirituelles, les dévotes sont exposées plus que d’autres à la tyrannie de 1 orgueil et de la jalousie. Le doux saint François de Sales en donne une autre explication très fine :

« Ne savez-vous pas que les mouches qui font le miel sont celles qui piquent le plus vivement. » La vérité est que les personnes pieuses sont femmes comme les autres; peut-être même plus femmes, — car elles sont moins distraites par les préoccupations qui absorbent les autres, dès lors plus entraînées aux tentations de la jalousie. Ajoutons que la tendresse de cœur qui les incline vers Dieu et vers les choses de la piete, les rend plus accessibles à toutes les émotions qui se disputent l’âme humaine (i)...

Il reste à vous dire, Mesdames, comme conclusion de cette conférence déjà longue, quels sont, dans le détail, les objets ordinaires de la jalousie, dont nous avons étudié les grandes lignes. L’énumération en serait longue, e ne ferai plus que toucher le sommet des choses. Car

(3) Cf. Monteuuis, p. 112.

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« J’ai jeté un regard à travers le monde, dit le Sage; j’ai examiné les travaux des hommes et j’ai constaté que tous leurs biens sont exposés à l’envie ». Une reine moderne a fait écho à la parole de Salomon : « On ne nous pardonne, ditelle, ni nos talents, ni nos succès, ni nos amis, ni notre mariage, ni notre fortune. » Et elle ajoute finement : « Il n’y a que la mort qu’on nous pardonne... Et encore (i)?... »

Pour préciser un peu : ce que d’abord, hommes et femmes, nous jalousons tous, c’est la santé, le premier des biens. Quand nous sommes valides nous n’y pensons pas trop. Mais quel regard attristé jette le malade sur ceux qui s’agitent autour de lui, vivants et actifs. Et il y a, dans les hôpitaux et les sanatoriums, et quelquefois dans les familles, de véritables drames, provoqués par cette jalousie de la santé. La simple visite du docteur éveille mille susceptibilités : « C’est toujours son tour, murmure-t-on. Il reste plus longtemps qu’aux autres! » Cette poursuite du médecin, c’est la poursuite de la santé, dont le retour, calcule-t-on, sera en raison directe dr la fréquence et de la durée des visites.

La tristesse jalouse du malade se change parfois en une sombre fureur, lorsqu’un de ses compa-

(i) Carmen Sylva, Pensées d}une Reine .

gnons vient à recouvrer la santé. Deux jeunes filles s’étaient liées d’une tendre amitié, pendant leur séjour dans une maison de repos. Or, voici que l’une des deux amies vint à entrer en guérison. Sa compagne en fut prise d’une jalousie féroce et la convalescente dut quitter la maison.

D’autres fois, — chose étrange, — c’est, non sur la santé, mais sur la maladie que certains infirmes portent leur jalousie. Ils prétendent être et veulent paraître plus malades que les autres.

Il faut leur dire que leur mal s’est aggravé... Innocente manière de gagner du moins la sympathie, quand on se croit inguérissable! Ou bien tout simplement, point d’amour-propre éternel, qui veut primer en tout, même en misère! Deux hospitalisées, rhumatisantes toutes deux, se brouillèrent à mort, parce que l’une prétendait que ses douleurs étaient plus violentes que celles de son amie (i).

La jalousie de la santé n’est rien auprès de la jalousie de la beauté. Bien éphémère pourtant! Mais combien de femmes en particulier, s’y attachent, plus sensibles à une critique sur les défauts de leur visage, ou sur les imperfections de leur corps, que sur les vices de leur caractère. Cette jalousie multiplie entre vous les assauts

(i) Cf. Monteuuis, pp. 52 et 53.

LA JALOUSIE

d’élégance et de grâce. Presque personne ne veut consentir à l’aveu d’une infirmité physique; et c’est là une grande infirmité morale ajoutée aux autres.

Rostand a mis en scène cette jalousie les disgracieux, lorsque dans la conjuration contre Chantecler, il fait dire niaisement à un poulet : « Je n’aime pas le coq, parce que je suis laid. » C’est la théorie de beaucoup de femmes à qui leur fortune ne permet pas au moins .une élégance empruntée. Que de vengeances inspirées par cette jalousie des yeux! « Tiens; cela t’apprendra à être belle! » s’écriait une courtisane, en jetant un bol de vitriol à la tête de sa rivale. Je ne sais plus quel auteur a malicieusement observé qu’il n’y a qu’une femme au monde, en dehors de la toute belle et immaculée Vierge, qui n’ait pas été jalouse un peu de sa beauté; et est-ce bien sûr? C’est notre première mère Ève... Elle était seule!

La femme tient à la jeunesse autant qu’à la beauté. Celles qui possèdent ce double avantage le paient quelquefois bien cher. « Pourquoi Madame X... est-elle jalouse de moi? », demandait ingénument une jeune fille à sa gouvernante. Et celle-ci de répondre : « Tu es jeune et tu es jolie. Elle est vieille, elle est laide. Elle ne pardonne pas cela; elle est jalouse. »

Et la jalousie, Mesdames, porte peut-être en-

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core davantage sur les mille artifices par lesquels on arrive à se donner une apparence de jeunesse et de beauté. Phénomène singulier! On en veut rarement à quelqu’un d’être plus intelligent que soi. Mais on souffre d’être éclipsée dans sa toilette. Que de regards curieux, jaloux, jetés sur les atours de ses voisines, dès le pensionnat où s’exerce quelquefois une cruauté bête et méchante sur la garde-robe des compagnes, et puis à tous les âges et dans tous les rangs de la société! Lady Marlborough, la femme du grand capitaine, dont la chanson n’a pas diminué la gloire, ne pouvait supporter qu’une femme fût mieux habillée qu’elle... Et aux expositions bisannuelles des changements de saison, la plupart des femmes songent moins à être élégantes qu’à l’emporter sur les autres. La jalousie reste la grande conseillère en ces affaires du monde. Que de brouilles et de ruptures pour des questions de chiffons! Un meuble, un bijou, une parure qu’elle envie et qu’elle n’a pas, mais que d’autres ont : voilà ce qui fait souvent l’enfer prématuré d’une femme du monde!

Si je parlais à des hommes, j’aurais à leur signaler ici la jalousie de la fortune et à leur dire tous les conflits provoqués par la maudite poursuite de l’argent, motif de tant de querelles sourdes et bruyantes; la jalousie aussi de l’autorité.

LA JAL0USI3

car, si les femmes se prévalent de leurs charmes, les hommes sont glorieux de leur puissance. Il en est, — et peut-être que là-dessus, tout de même, bon nombre de femmes sont des hommes, — qui s’ingénient à l’affirmer en toute occasion, qui prennent un malin plaisir à contrecarrer les autres pour des riens, trouvant des motifs imprévus pour refuser une légitime faveur, goûtant une joie maligne à faire sentir qu’ils sont les maîtres. D’autres se montrent exigeants et même injustes vis-à-vis de ceux qu’ils soupçonnent de vouloir les éclipser et les supplanter un jour. La faveur populaire a toujours été si douce au cœur même des grands hommes ! Napoléon n’endurait pas que la beauté même de Mm* Récamier, attirant sur elle tous les regards en une revue triomphale, lui valût la plus petite infidélité de la foule à sa gloire...

Pour vous, Mesdames, le premier des biens c’est le cœur. L’esprit et la beauté n’en sont que les voiles. Vous êtes surtout jalouses de votre cœur. Vous voulez qu’on vous le demande; et vous ne souffrez pas qu’on vous le prenne. Vous ne reconnaissez même à personne le droit de disposer en partage des cœurs que vous aimez. L’amour en somme est ce que l’amour jalouse le plus. Que de scènes de famille, que de divisions suscitées par cette jalousie, que de mé-

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connaissances, que d’injustices à l’égard de personnes qu’on aimait, dont on était aimée soimême, sitôt qu’on les voit appréciées par d’autres que par soi! Faudrait-il donc qu’elles se rendissent désagréables à tous, pour avoir l’avantage de vous plaire à vous seule? Esprit borné, cœur étroit de jaloux, qui n’a d’autre déclaration à faire à ses amis que la boutade égoïste d’Alceste à Célimène :

Oh I je voudrais qu’aucun ne vous trouvât aimable!

C’est à la jalousie du cœur qu’il faut rapporter l’ambition fréquente de ceux qui prétendent au monopole du dévouement et de la charité. Combien de femmes qui se dévouent, à condition de se dévouer seules, sans concurrence? Les personnes les plus zélées ont éprouvé cette tentation de jalousie, même à l’égard de leurs amies qui avaient gagné la confiance d’un enfant, d’un malade ou d’un infirme, auxquels jusqu’alors elles avaient prodigué leurs soins et leurs veilles. « Je veux bien le soigner, jour et nuit s’il le faut, prétendait l’une d’elles; mais je veux le soigner toute seule! » Voilà bien la jalousie du zèle qui nous empoigne au moment où nous y pensons le moins.

J’aurai fini, Mesdames, cette longue thèse, quand j’aurai ajouté que la jalousie, la jalousie

LA JALOUSIE

universelle, naît bien d’autres fois sans objet. Elle éclôt comme une génération spontanée. « Hélas! gémissait l’infortunée Desdémone, en constatant qu’Othelîo est devenu jaloux sans motif, je ne lui en ai jamais donné sujet. Mais il ne faut pas toujours un motif à nos soupçons. Nous sommes jaloux, parce que nous sommes ja loux. Le jaloux est un monstre qui se forme seul et se produit de lui-même. »

Pas de bonheur si modeste qu’il soit, qui puisse se garder des atteintes de ce monstre! « Comment faut-il faire pour échapper à l’envie P » demandait un disciple à son maître. — « Il n’y a qu’un moyen, répondit le philosophe. C’est de ne rien posséder et de n’avoir réussi en rien. Car le malheur est la seule chose qui n’excite pas l’envie (i). »

Ou bien, Mesdames, — et ce sera plus chrétien, — c’est d’avoir assez d’humilité pour s’oublier et pour s’effacer toujours; assez de patience et d’amour pour servir, sans retour d’intérêt et d’égoïsme, les autres; c’est de se faire dans la famille ce que la langue allemande appelle une Tante berceuse , cette femme qui, ne pensant jamais à soi, devient la providence de tous; c’est de garder d’ordinaire, non pas son dévouement,

(i) Cf. Monteuuis, chap. Des Convoitises humaines * passim.

mais sa peine pour soi seule; c'est de recourir à la bonté qui supporte tout sans se plaindre, et s'élève jusqu'au sublime en paraissant s'abaisser jusqu'au ridicule, comme cette Marguerite, femme de saint Louis, si humblement douce devant les duretés de la reine Blanche; comme ces deux femmes, belle-mère et belle-fille, qui, restées veuves, vivaient dans la plus complète intimité, en se disant l'une et l’autre : « Ce que je fais pour elle, je crois le faire pour lui; car il l'aimait tant! »; comme cette Eugénie de Guérin, dont le mariage de son Maurice avait d'abord, dit-elle, décharmé tout son avenir, et qui dépeignait ainsi la jeune femme surveillant une de ses conversations avec son frère : « Deux aiguillons de guêpe me seraient moins cuisants au cœur que ces regards que j’ai surpris dans la glace, nous pointant comme je te parlais »; mais qui, plus tard, à force de sacrifices et de dévouement silencieux et détaché, avait fini par mériter et conquérir l'admiration de sa belle-sœur.

Ce sont là, Mesdames, vos modèles, je ne dis pas faciles, mais accessibles. Puissé-je vous avoir toutes détournées du moins de la jalousie, cette passion triste et cruelle, et vous avoir amenées par surcroît à supporter désormais vos frères et vos sœurs dans la patience et à triompher de la haine par l'amour. C'était tout le but de cette leçon...

La Médisance

LÀ MÉDISANCE

Mesdames,

Nous traiterons ensemble, ce soir, de le médisance. Sujet, hélas! singulièrement pratique en toutes les assemblées humaines et toujours de la dernière actualité dans un milieu féminin... Cette fois, et pour finir, il faut de toute évidence que vous en conveniez, l’homme, s’il peut entrer en concours avec vous sur cette question de la langue, n’y saurait remporter la victoire.

Il est beau parleur, l’homme quelquefois, vaniteux et vantard souvent, dur et caustique, hypocrite et menteur, je vous le concède. Il a tous

les vices extrêmes de la langue. Il en use contre les autres, comme d'un poignard pour les surprendre, comme d'une épée pour se défendre, comme d'une lance pour les atteindre au loin. Oui, j'avoue que l’homme n'a pas que l’éloquence en son verbe; il y met aussi l'astuce et la haine et même la lâcheté. Mais sa parole lui sert toujours à quelque chose. Il ne parle pas simplement pour médire.

Car j'appelle médire, Mesdames, — encore que je ne donne pas peut-être à ma définition tout le même sens que le catéchisme, — cette tendance, cette manie qu'ont visiblement les femmes d'une certaine condition de mettre le prochain en petits morceaux, pour s'en repaître. Il n'y a pas de bonnes conversations en effet, pas de causerie intime ou un peu étoffée, dont le pauvre voisin ou la chère voisine ne fournisse en somme l'aliment et ne fasse les frais. On ne leur en veut pas pour cela; on est même avec eux dans les meilleures relations; — ce qui fait que, les connaissant beaucoup, on en parle d'autant plus; — et on en dit les qualités à l'occasion, mais, vous le pensez bien, les défaillances toujours. Elles font le piquant des entretiens qui languissent et des visites qui se prolongent.

D'une manière générale, j'appelle médisances tous ces manques de charité, toutes ces incursions

LA MÉDISANCE

inopportunes dans la vie des autres, toutes ces révélations potinières de leurs faiblesses. Les femmes en sont coutumières; pas autant les hommes, qui, peut-être parfois plus méchants, sont à coup sûr moins bavards et moins inclinés aux cancans. Leurs occupations pressantes et graves, leurs soucis absorbants, ne leur en laissent d'ailleurs guère le loisir. Il faut avoir un peu de temps à soi pour être médisant. Cela ne vous expliquerait-il pas, en passant, pourquoi aussi les mondaines d’ordinaire ont la langue plus critique que les femmes du peuple?

Ces dernières en effet, même les moins bonnes, poussées qu’elles sont par les nécessités de la vie quotidienne, ne peuvent guère s’attarder à contempler la comédie humaine. Leur rôle y est assez dramatique pour leur suffire. Mais celles dont la vie est gagnée, étant de ce fait tentées d’être plus frivoles, ont toujours quelques heures à perdre à regarder les autres. Elles s’y amusent avec une inévitable envie, qui le niera? C’est là la genèse habituelle de la médisance. Elle est faite de frivolité, de paresse, de jalousie, de bavardage et d’un tantinet de malice : toutes choses qui en font une infirmité bien féminine et quelque peu bourgeoise. Il fallait peut-être d’abord le démontrer.

Sans regarder, Mesdames, la médisance ordi-

naire plus sévèrement qu'une faute moyenne, — parce qu'elle dépasse rarement les proportions d’une petite passion, — je suis donc amené à dire aussi qu'elle n'est le signe ni d'un grand esprit, ni d'un grand cœur.

Elle m’apparaît tout de suite, s’arrogeant une autorité qui n’est pas sienne, comme une très mesquine contrefaçon des jugements divins. Vous vous souvenez de cette scène magnifique de la Bible, qui suivit la création du monde. Dieu, contemplant son œuvre au matin du septième jour et se reposant avec complaisance du travail accompli, eut une parole de bénédiction pour tous les êtres inanimés et vivants sortis de ses mains : Et vidit quod esset bonum. Et il trouva, nous dit l’Ecriture, que tout était bien, comme il l’avait fait.

La bénédiction depuis lors est restée la marque des œuvres de Dieu. Et l’Eglise, sa fille, a gardé comme un trésor le privilège de toujours bénir après lui. Elle en a même fait sa fonction auguste, et, pour en exercer le ministère elle a composé des formules de prières admirables, qui sont l’expression de toute sa joie et de tous ses vœux pour les êtres et pour les objets qu'elle touche. Elle a consacré des hommes spéciaux qui n'ont que des paroles de bénédiction à prononcer de sa part. Je ne sais si vous avez jamais

LA MÉDISANCE

réfléchi à ce rôle de l’Eglise. Il est sublime, il est maternel.

Ses enfants par imitation devraient à son exemple se faire honneur de ne vouloir et de ne dire que du bien. Hélas! la satisfaction divine, comme la bénédiction de l’Eglise, est bien loin de nos mœurs aujourd’hui, devant les œuvres de nos frères et de nos sœurs. Vous jugez très bien dès lors que ce n’est pas pour nous un caractère d’élévation et de christianisme que cet esprit de critique qui nous fait jeter si facilement le dénigrement sur toute chose et sur toute vie.

Nous n’avons rien créé, nous autres, à peine quelques précaires vertus; et cependant, n’est-il pas vrai que nous faisons tout comparaître audacieusement sous nos regards jaloux pour le juger? Et, au lieu de bénir, j’entends que nous médisons journellement d’à peu près tout...

Voyons, Mesdames, puisque c’est de vous ce soir qu’il s’agit, qui et quoi donc, des choses divines et humaines, échappe aux atteintes de vos jugements et aux morsures de vos critiques?... Il y a premièrement une institution sacrée à laquelle vous, femmes chrétiennes, vous devez dans la société, même encore aujourd’hui, votre place souveraine et dont vous réclamez à toute heure de la vie les services. Epargnez-vous pourtant dans vos discours les lois de cette Eglise,

ses mystères et ses pratiques, son autorité et son culte, ses sacrements et ses ministres? Je n’oserais à coup sûr révéler ici toutes les libertés d’appréciation qui se font jour, toutes les condamnations hardies qui se prononcent, toutes les oppositions étonnantes qui s’élèvent dans certains salons mondains et dans certaines jolies bouches de femmes à qui le nom de catholiques, — qu’elles veulent bien à tort garder, n’en ayant plus l’esprit, — continue de servir d’enseigne.

Ne savez-vous pas, du reste, mieux que moi, avec quelle désinvolture elles sabotent l’Evangile, blaguent la pénitence, ridiculisent la dévotion, morigènent le Pape, et réforment au besoin le Symbole après avoir déjà tant adouci le Décalogue? Beaucoup, sans doute, ne tombent pas à ces extrêmes; mais, pour en connaître quelquesunes, j’en soupçonne un très grand nombre d’avoir perdu dans la contradiction habituelle la mentalité vraiment religieuse.

On médit donc de l’Eglise à bouche pleine. On médit aussi du gouvernement : c’est un peu banal; et je ne suis pas payé pour le défendre, croyez-le bien, quand il est chez nous ce qu’il est. Mais les femmes en particulier ont peut-être autre chose à faire que de s’exaspérer contre le régime en des diatribes sans fin, inefficaces et risibles. Vous pourriez, au lieu d’en dire du mal

LA MÉDISANCE

avec fracas, tout en en vivant quelquefois, travailler silencieusement à le changer, à l'améliorer tout au moins, en transfigurant par vos influences discrètes les volontés de vos maris qui, par leurs votes, font les lois, et en élevant vos fils à être demain des citoyens conformes à vos idées. Je n'aime pas, au reste, la critique stérile du pouvoir quel qu'il soit, car elle conduit très vite au mépris de toute autorité. C'est la plaie du jour, qui ne le voit?... Le respect parmi nous n'est plus qu'un souvenir. Comment voulez-vous qu'il demeure, quand plus rien n'est sacré pour personne?

Dites-moi donc, dans l'état moral qui est le nôtre, quelle est la grandeur universellement reconnue, la réputation par tous considérée, la vertu qui réunit tous les suffrages, le savoir qui en impose à tout le monde, la vie, la situation, la fortune, la gloire qui défient l'envie et les jugements fâcheux? Tout cela, je le sais bien, de sa nature est rare. Mais comment tout cela croîtrait-il, quand on se rend compte du plaisir à peine caché que la foule prend à le déflorer en son germe?

Tous les jours nous enveloppons de soupçons, de réticences et d'attaques, les réputations les mieux établies, les maîtres les plus autorisés. D'un mot lâche ou perfide nous jetons légère-

ment le discrédit sur une vertu naissante, ou bien nous la paralysons par une malveillance gratuite, lorsqu’elle avait déjà grandi. Il est si facile et si fréquent de s’écrier d’un ton négligé qui tue tout élan comme toute admiration, que tel savoir ou tel mérite est surfait, que telle situation qu’on croyait communément prospère menace ruine, que cette fortune qui paraissait honnête a des bases douteuses autant que fragiles, que cette famille a des tares cachées, que cette femme d’œuvre n’est qu’une ambitieuse ou qu’une rusée, que telle toilette qui sied si bien à une rivale n’est pas payée ou qu’elle est le fruit de ses complaisances.

La médisance mondaine fouille ainsi dans les recoins de la vie, sans égard aux relations ni à l’amitié, sans respect de l’âge ni de la fonction. Elle s’en prend aux origines comme à l’avenir des gens. Elle les poursuit dans leurs enfants comme dans leurs ancêtres, dans leurs affaires comme dans leur piété, dans leur caractère comme dans leurs actes, dans leur demeure comme dans leurs sorties, dans leurs intentions comme dans leur mise. Partout où il y a une apparence de faiblesse ou de grandeur, de faute ou de vertu, la médisance s’y trouve, pour grossir l’une et pour atténuer l’autre.

Quand elle ne mord pas, elle bave; quand elle

LA MÉDISANCE

ne déchire pas, elle siffle; quand elle est 'ircée de reconnaître une trace de bien, elle l’efface; quand le succès l’éblouit, elle y fait des taches. Il faut qu’elle diminue ce qui s’épanouit, qu’elle étale ce qui se dissimule, qu’elle produise ce qui voudrait rester humble. Elle est tour à tour indiscrète et maligne, soupçonneuse et cruelle, basse ouvrière des petites œuvres, colporteuse de nouvelles tendancieuses, semeuse de cancans.

Elle n’a pas besoin de preuves; les vagues indices lui suffisent. Elle se nourrit de racontars. Elle amplifie toutes les rumeurs; elle ramasse tous les potins; elle est l’écho de tous les bruits, elle généralise tous les faits; elle dénature toutes les intentions.

Vous rappelez-vous, Mesdames, cette loi de la Terreur, que l’impartiale histoire a marquée au fer rouge : La loi des suspects. Le tribunal révolutionnaire n’en connut pas d’autre; c’est par elle que sur un simple soupçon il emprisonnait, jugeait, condamnait. Eh bien! je dirai que cette loi, si elle est rayée du code civil, ne l’a pas été du code mondain.

Vous n’avez qu’à écouter les caquets des salons et les propos des rues. Vous ne serez pas longtemps sans voir comment, sur un geste, on vous prête des idées que vous n’avez jamais eues; sur un on-dit, des paroles que vous n’avez jamais

prononcées; sur un regard, des méchancetés auxquelles vous n’avez jamais songé. Et cela, qu’estce donc, sinon la loi des suspects, la loi de la médisance, qui devient si vite la loi des jugements téméraires et la loi odieuse de la calomnie? 0 la peste de ces accusateurs publics!...

Ne seriez-vous pas par hasard, Mesdames, et sans vous en douter, de ces accusatrices de vos frères et de vos sœurs? Dans les belles paroles que vous dites, n’y aurait-il pas quelqu’une, et peut-être beaucoup même, de ces médisances dont je viens de vous esquisser le croquis?

Variée à l’infini dans ses objets, la médisance est, en effet, multiple dans ses motifs. Et peu de femmes du monde en lavent leur langue tout à fait.

On est médisante d’abord par simple bavardage. Quand deux ou plusieurs femmes se rencontrent, elles ont naturellement à aborder la question inévitable des portements; puis aussi la question des enfants, de ces amours d’enfants, qui peuvent déjà fournir tant de comparaisons piquantes, avec ceux des absentes; puis enfin la question éternellement féminine de la toilette et de la mode, où les rivales n’ont qu’à bien se tenir. Mais après trois, cinq ou dix minutes, ces questions vitales de la conversation des femmes mondaines ayant trouvé, sans trop de fatigues,

LA MÉDISANCE

leur solution, il faut bien parler d’autre chose. Et le sujet est obvie. Par simple manière d’acquit,, on parlera des autres.

Ils ont si bon dos, les autres, ces chers absents, ces absentes bien-aimées, dont toute la personne va devenir pleine d’intérêt, si féconde en jugements de toute sorte, si suggestive de pensées multiples. Quel ample et beau sujet que les autres! On peut le développer à loisir, et on n’y manque pas, jusqu’à l’épuiser. Car ils se laissent faire, les autres. On n’a point avec eux de répliques, ni de démentis à craindre. On en peut librement tout dire : le bien qui est plutôt rare, mais le mal qui abonde.

Vraiment, ce sont de bien pauvres hommes et des femmes très vulgaires, que celles qui sortent alors, mis à nu et dépouillés, de la conversation de quelques mondaines assemblées. Idoles peut-être jusque-là, considérés du moins dans leur milieu, trois ou quatre coups de langue de femmes simplement bavardes, qui n’avaient rien autre chose à dire, les ont déboulonnés de leur piédestal et traînés à la poussière ou à la boue du carrefour.

Uniquement pour causer, sans être le moins du monde sûres de ce qu’elles avancent, ces chrétiennes, qui ont communié le matin, ont assommé une réputation dans le coin d’un boudoir^

Et le lendemain, pour prolonger la conversation confidentielle, sans autre motif que de ne pas rester sans rien dire, elles s’en iront, toutes les trois ou quatre, annoncer ailleurs l’exécution sommaire, qu’elles ont faite tranquillement la veille. On appelle cela les relations du monde I

Elles consistent la plupart du temps à répandre comme une traînée de poudre mille potins et mille petites vilenies par la ville, avec plus de rapidité tout au moins que les petits bleus expédiés par l’administration des postes. Si vous vouliez vous dégoûter quelque peu de ce genre d’assassinat moral, qu’on regarde trop facilement comme une peccadille, dont on s’excuse étourdiment quand on ne s’en honore pas comme d’un charme apporté à la conversation, mettez-vous donc à la place de la victime, après l’une de vos visites, et demandez-vous ce qui resterait de votre renom d’honnête femme, une fois passé au crible de toutes ces appréciations charitables.

Si l’on en pouvait voir les morceaux et compter les débris, après une de ces exécutions, ce serait une jonchée épandue sur le sol par les passions les plus mauvaises qui soient au cœur de la femme, passions meurtrières, je le répète, encore qu’inconscientes. Oui, il y a de braves gens qui, sans le savoir, seront ainsi frappés comme d’un coup de poignard, dans le papotage d’un

LA MÉDISANCE

salon, et qui en mourront devant l’opinion, ne s’étant jamais douté de quelle bouche élégante, qui ne voulait qu’entretenir la conversation, le mauvais coup est parti.

Pour éviter de tels meurtres, Mesdames, qui vous semblent à peine un accident, — tant ils sont communs, — ne pourriez-vous pas, laissant de côté les commérages vulgaires, vous élever plus souvent jusqu’au sérieux d’une conversation littéraire, scientifique ou religieuse? Puisque de plus en plus nos mœurs actuelles font aux femmes une place de choix dans les influences et les directions sociales, il serait temps de sortir un peu des chiffons et du pot-au-feu, et de vous attacher aux œuvres saines et aux idées larges qui donneraient un autre tour à votre parole.

La médisance en somme est une indigence de pensées. On y recourt faute d’un peu seulement de philosophie. Si l’étude ou l’action donnait aux femmes de quoi s’entretenir, elles dauberaient moins autrui, et, tout en causant peut-être autant, elles bavarderaient moins : ce qui les rendrait meilleures, l’étant deux fois, et pour le prochain et pour elles.

La vanité après le bavardage est une cause de médisance. Que de femmes, prenant pour un flot d’idées ce qui n’est qu’un flux de mots, parlent à tort et à travers de chaque chose et de chacun,

simplement pour se donner l’attitude et la réputation d’une personne entendue! Elles se bercent, en jugeant tout le monde, de l’illusion naïve de prendre quelque importance. N’ayant rien à dire de sage qui affirme leur valeur, elles croient, en médisant, donner le change à l’opinion et se faire estimer plus qu’elles ne sont. Il leur semble ainsi qu’elles se haussent, en diminuant autrui. Elles l’amoindrissent par pur orgueil pour briller sur ses ruines, pour paraître mieux averties, vraies femmes de leur temps, pour passer pour un bel esprit... Mais l’esprit, après lequel elles courent, leur fait perdre le cœur. Ptien n’est dur, âpre et hautain, comme ces femmes vaniteuses.

Elles inventeront, pour se faire écouter, aux dépens même de leurs amies, les contes les plus extraordinaires, les détails les plus fantastiques, les drames les plus poignants. Périssent la vérité et l’affection, pourvu qu’elles brillent. Elles crient très haut qu’elles ne veulent faire de peine à personne; mais elles relèvent impitoyablement les travers et les défauts de chacun, afin de se donner l’air de quelqu’un qui observe et qui sait juger. Elles ont, pour exprimer leurs jugements, le mot dur, le trait méchant, la critique acerbe. Parler et offenser, pour elles c’est la même chose. Justiciaires universelles, elles frappent tout ce

LA MÉDISANCE

qui se trouve à portée de leur langue. Sous prétexte de franchise, elles disent les vérités les plus blessantes, brutalement, cruellement, sans trêve, ni pitié, ni merci.

L’histoire romaine raconte qu’une jeune patricienne, dans ses accès de colère, saisissait l’épingle d’or qu’elle portait dans sa chevelure et qu’elle en piquait cruellement ses esclaves. N’y a-t-il pas des -femmes cki monde superbes qui se servent de leur verbe, — et Dieu sait s’il est aigu, — pour en faire l’épingle d’or de leur petite vengeance et de leur méchanceté ?

D’autres se contentent de railler et de persifler. La moquerie sur certaines lèvres fines est comme un dard empoisonné. C’est l’arme préférée de la mondaine à l’égard de ses ennemies. Elle assouvit à souhait toutes ses rancunes. Arme d’orgueil et de lâcheté tout à la fois! Cette femme n’est pas de taille à lutter, et cependant elle veut vaincre une rivale qu’elle ne saurait égaler. Elle la tourne en dérision. Oui, elle rit du dévouement et du sacrifice, cette mondaine; elle rit de la vertu; elle rit de la dévotion; elle rit de la charité; elle rit de l’amour. Cela la dispense de faire effort pour y atteindre. Cela, croit-elle, l’excuse de ses fautes et de ses médiocrités. Mais je dis que cela est le signe d’une malice spéciale, trop commune, hélas! à beaucoup de nos contempo-

raines, qui aiment mieux gouailler le bien que de le faire.

C’est plus facile, en effet; mais rien n’est plus lâche; rien n’est moins français, ni moins chrétien. Cette sorte de médisance, je dirais même de malédiction, a été précisément la lâcheté des Pharisiens à l’égard de Jésus-Christ. Ils l’avaient accusé devant Pilate d’avoir voulu séduire la foule, d’avoir voulu se faire roi, d’avoir voulu détruire le temple; choses vraies et fausses à la fois, suivant le sens qu’on leur donnait. Ces médisances comme ces calomnies n’influençant pas le peuple, ils se mirent à bafouer Jésus : Et deridebani eum. Procédé d’ignominie et de vanité! Peutêtre, dans le monde, beaucoup trop de femmes y ont recours! Eiles sacrifieraient volontiers tout un passé de vertus à une plaisanterie, à un mot à double sens, à un lambeau d’écarlate, à une couronne dérisoire dont elles affublent l’innocent ou le naïf qui n’est pas de leur société et qui ne leur convient pas.

Mais le beau rôle apparent de la médisance, Mesdames, n’a pas de durée. Elle est punie ellemême par ses propres effets qui sont terribles. C’est tout d’abord le renversement général de l’ordre voulu par Dieu, quand il nous a donné la parole. Nous ne l’avons reçue que pour l’effusion de la bonté, pour participer à la puissance

LA MÉDISANCE

de sa création qu’il a faite d’un souffle de son Verbe. Et n’est-ce pas le contraire qui arrive? Le microscope nous révèle dans une goutte d’eau des myriades d’animalcules qui, à peine nés, se dévorent et se détruisent entre eux. Sur cette motte de terre qui s’appelle le globe, que font ces myriades de petits êtres humains, sinon de s’entre-déchirer ou de s’entre-tuer, d’une langue qui n’a point de repos?

Mal inquiet, mal satanique, dit saint Jean, que la langue médisante! Elle fait toujours au moins trois blessures. La première à sa victime, dont elle se sert, — en mettant les choses au mieux, — comme d’un jouet. Simple passe-temps, ditelle, histoire de rire! Elle n’aboutit pas à moins qu’à déflorer la réputation des autres. Or, j’entends l’Esprit-Saint déclarer dans l’Ecriture que la réputation vaut mieux que la richesse. Et vous, qui ne feriez pas tort d’un centime à votre prochain, vous ne vous faites aucun scrupule de lui enlever, de lui ravir, ce trésor! Allez, plaisantez, riez et faites rire de cet infortuné! Chaque coup de votre langue fait tomber un fleuron de sa couronne d’honneur. Votre flèche est bien lancée, bien aiguisée de finesse, bien empennée d’esprit. Elle ne s’arrêtera plus. Elle ira loin, très loin; elle pénétrera en tout lieu et votre médisance d’aujourd’hui, votre supposition de

ce soir, votre historiette maligne, sera l’histoire douloureuse de demain. Que vous êtes méchante, Madame, simplement à répéter les on-dit, et à donner des ailes aux péchés contre la charité!

Mais il y a une justice divine qui fait toujours retourner contre le médisant lui-même la flèche qu’il a lancée. Il ne se garantit pas comme il veut du coup qu’il a frappé. Il ne lui suffit pas de s’essuyer d’un revers de la main la bouche qui a versé le poison. Car le diable est au dedans, suivant la forte expression de l’Ecriture, dans la langue même qui s’est faite l’agent du mal en médisant : Diabolum portât in linguà.

Il n’est pas, Mesdames, ce démon de la langue, un bon compagnon ni un collaborateur sûr pour opérer son salut. Rien ne le compromet mieux que la médisance qui nous prépare pour le jugement suprême toutes les sévérités de Dieu. Car la même mesure nous sera faite, avec laquelle nous traitons les autres : In quo judicas alterum , te condamnas. Cette sentence anticipée de nos Livres saints ne sera pas réformée. Déjà les hommes ici-bas nous l’appliquent sans pitié. C’est la loi humaine du talion contre lequel le vieux proverbe : « Ne faites pas aux autres ce que vous ne voudriez pas qu’on vous fît à vous-mêmes », met vainement en garde les médisants.

LA MÉDIS ANC

Et si nous échappons encore ici-bas quelquefois aux représailles de nos péchés, le jugement, que Dieu portera de nous, sera sûrement celui que nous aurons nous-mêmes porté sur notre frère. Quel dossier judiciaire épouvantable à redouter pour demain peut-être, Mesdames, qui, depuis des années, et tous les jours, à votre tribunal domestique, prononcez sur l’autorité, sur l’amitié, sur la vertu, sur les intentions des uns et des autres, des sentences sans miséricorde! Dieu n’aura pas de réquisitoire à former contre vous. Vous le composez vous-mêmes, écrasant et péremptoire, par vos propres discours.

Vous voudrez en vain alors alléguer vos bonnes œuvres. Elles seront viciées dans leur principe par toutes les paroles de contradiction et de suspicion que vous avez dites au cours de la vie sur les œuvres des autres. Elles font de vous icibas, ces paroles âpres et amères qui sont la tonalité journalière de vos conversations, l’abomination des hommes; c’est encore un mot de l’Ecriture. Car on fuit la bouche empoisonnée. Elle exhale une odeur de mort. Mais elles vous rendraient là-haut par surcroît l’abomination de Dieu, si vous n’en réprimiez à temps le flot pernicieux.

Je livre ces échéances redoutables à la méditation de ces femmes, pour qui parler, juger et

condamner, c’est tout un; qui semblent ne pouvoir rien dire sans l’avoir d’abord trempé dans le fiel; qui ne trouvent sur leur route rien de bon à épargner ni à bénir, et qui risquent d’être toujours maudites pour avoir toujours médit.

Saint Augustin n’acceptait point dans sa maison de ces personnes, accusatrices injustifiées de leurs frères. Il avait fait inscrire en lettres majuscules au frontispice de sa demeure : « Hors d’ici ceux qui veulent dénigrer les autres! » La bonne inscription, Mesdames, à mettre aux portes de vos salons! Elle les viderait peut-être sans tarder; mais mieux vaut un salon vide qu’un ciel fermé..

Il ne sera pas clos, — disons seulement difficilement ouvert, — qu’à celles qui médisent. Car « il y a six choses, dit le Sage, que Dieu hait; mais il y en a une septième qu’il déteste : c’est la langue qui sème la discorde parmi les frères ».

Dans la médisance, se trouvent toujours une ou plusieurs complices qui ne s’en tireront pas à aussi bon compte qu’elles le croient. Ce sont les confidentes. Oui, les confidentes, causes occasionnelles sans doute, mais pourtant toutes premières de la médisance. Aucune lèvre méchante ou maligne ne s’ouvrirait à la critique, s’il n’y avait des oreilles complaisantes pour la recevoir : « La médisante, dit saint Bernard, a le diable

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dans la bouche; mais celui qui l'écoute avec faveur, le porte dans ses oreilles. » Rien n’est plus vrai.

Mais, hélas! ne vous reprochant guère ce que vous dites, vous vous pardonnez tout à fait ce que vous ne faites qu’écouter! Que de lâches joies l’on trouve, faites-en î’aveu intime, à ces auditions du mal, et que d’encouragements coupables l’on donne, par ses faveurs d’attention, à l’étalage des fautes d’autrui dans le public comme dans le secret! Vous n’avez pas peut-être la langue experte qui détrousse d’un trait une renommée, une toilette, une bonne action. Vous manquez dans la conversation du piquant des bons mots qui frappent l’absente au bon endroit. Mais vous avez le sourire ingénu qui semble dire à la médisante plus habile : « Continuez donc, Madame. Votre dessert de paroles rehausse ma table et m’apporte des saveurs malignes de joie. » Vous avez le regard attendri qui interroge sur la suite, et le geste qui provoque de nouvelles confidences. Vous savez prendre l’attitude heureuse des personnes satisfaites de voir dauber les gens. Vous donnez l’applaudissement de tout votre être épanoui qui se régale visiblement du mal qu’on sert à son festin d’amies.

Pour n’avoir fait que cela, certaines femmes s’innocentent. Ce n’est pas elles qui ont le ca-

quet. Mais comment ne pas rire et se complaire, quand la conversation, mordante et pointue de la petite Chose est vraiment si drôle! Que le prochain en pleure, tant pis! On ne peut cependant pas se boucher les oreilles!... Voilà, n’est-ce pas, une excuse que plus d’une de vous a alléguée au sortir d’une visite moins que charitable.

Il vous semble que cela va simplement se passer comme cela. Oh! que nenni! La médisance écoutée, ne fût-ce que par distraction, vous a blessée aussi. Elle vous a enlevé la bonne opinion que vous aviez de la victime, par conséquent la confiance en elle. C’est une désillusion, c’est-à-dire une force de moins.

Car cette victime était un supérieur peut-être, qui n’aura plus tout votre respect; c’était une amie de vieille date, sur l’affection de laquelle il y aura désormais une tache; c’était un homme vertueux, une femme au-dessus de tout soupçon. La langue méchante, en vous y révélant une faiblesse, les a descendus de votre estime. Et vous allez être tentée à votre tour d’en parler avec moins de faveur, de renchérir peut-être sur leurs torts, d’y ajouter votre suspicion, d’y apporter votre mépris. La médisance 'ous a fait perdre ce sans quoi la vie domestiqua et sociale est une perpétuelle douleur : je veux d re la confiance et l’estime. On ne se rend -aiment compte de leur

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importance dans les relations humaines, que quand elles ont disparu.

Il faut à cause de cela, Mesdames, être impitoyables aux mauvaises langues. Je ne dis pas que, fréquentant le monde, vous pouvez n'y rien entendre de fâcheux, puisque tant de fâcheux et de fâcheuses, tant d'esprits contraires, y habitent et le remplissent. Mais ce serait trop peu, pour des chrétiennes, de n'y pas mêler leurs notes discordantes de critique, si, volontiers et d’habitude, elles se faisaient les auditrices et même l’écho des malins concerts.

Il est pour vous un autre devoir que celui de ne rien dire et de ne pas même écouter, qu'exprime très bien le mot du Sage : « Si vous avez entendu une parole contre le prochain, faites-la mourir en vous. » Oh! le divin conseil, digne d'être mieux suivi! « Faites-la mourir en vous! » Comme elle est belle cette leçon de charité par rapport à la médisance qui vous poursuit parfois jusque chez vous!

Vous n'avez pas toujours le courage de plaider même les circonstances atténuantes devant l'audace de certaines bouches que rien ne clôt. Les circonstances atténuantes, c'est pourtant un minimum de bonté! Vous ne savez pas dire en temps utile, pour excuser une amie qu’on a cable : « Elle a été surprise! » Ou bien : « Elle

n’a pas réfléchi. Ses intentions sont meilleures que ses gestes. Elle a le tempérament si chaud! La tentation La vaincue! Qui sait, après tout, si sa faute ne sera pas le principe de son retour! » — La vraie bonté chrétienne trouve seule dans son cœur de ces ripostes de pitié, qui implorent pardon, qui musèlent un peu la critique, qui rendent la médisance plus circonspecte.

Rares sont les femmes qui se font ainsi les avocates d’office de leurs pareilles. Je vous demande au moins, si vous ne vous en sentez pas l’énergie, d’être toujours le jury impartial et silencieux, impénétrable, qui ne laisse rien remonter au dehors des vilenies qu’il entend et des impressions qui, à leur sujet, peuvent s’agiter en lui. « Faites mourir, répète le Sage, la médisance en vous. » Elle y est tombée : c’est un malheur. Que ce soit comme dans un sépulcre. Elle n’en doit plus sortir. Qu’elle y meure!

Ah! Mesdames, l’étonnante réforme qui serait apportée en peu de temps dans les mœurs de vos salons, et dans les habitudes de vos visites, si vous faisiez, par rapport aux flots de paroles qui s’y débitent, la conspiration du silence; si vous ne répétiez rien des malices, des confidences tendancieuses, des interprétations injustes, des jugements amers et des critiques acerbes qui défraient les conversations mondaines; si les ian-

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gués venimeuses n’avaient plus en vous jamais d’écho! Car il y a plus de bavardes, à mon avis, que de méchantes. Quelques-unes seulement s’ingénient à toujours mordre. Mais la foule ne peut s’empêcher de caqueter. Et dans le verbiage affolant du monde, le péché ne peut pas manquer.

Parlez donc moins, et même parlez peu : ce sera le moyen de toujours bien dire. Bien dire, ou mieux encore bénir, c’est l’expression radieuse et réconfortante que je veux vous laisser comme programme de vie, et comme conclusion de toutes ces conférences sur le cœur et sur la langue des femmes, à la place de ce mot étroit, grincheux et contrariant, qui a fait le sujet de notre entretien de ce soir.

Il y a de la petitesse en effet, de la vulgarité, de l’amoindrissement, de la vanité, de la jalousie, de la rancune et de la discorde, dans ce mot, hélas! pourtant si usité : médire. Il faut serrer les lèvres pour le prononcer. C’est ce que son usage fait des cœurs; il les comprime, il les abaisse, il les diminue. Médire, c’est l’occupation des petites âmes; c’est la pente des esprits moindres; c’est une passion infirme; c’est le regard jaloux sur le côté défectueux des choses; c’est l’impossibilité de voir grand; c’est la forme habituelle du mépris, cet ennemi né de Dieu.

Je conçois encore l’ambition, la colère, la.

haine. Ce sont là des passions qui exaltent. Elles grandissent l'être humain jusque dans leurs fureurs. La médisance répugne : car elle est une bassesse qui rampe, qui se dissimule, qui agit dans l'ombre, qui frappé par derrière : vice naturel des êtres faibles. Montrez- vous des femmes fortes, Mesdames, en disant du bien, c'est-à-dire en bénissant, au lieu de médire.

Puisque la parole, c’est notre âme, notre cœur, nous-mêmes au fond, allez-vous comprendre comment le bien qui sort de nos lèvres témoigne de notre valeur, de notre grandeur, de notre propre beauté morale? Ce n'est pas en rapetissant les autres que véritablement nous montons et que nous excellons; c'est en les élevant. N'ayez pas peur que votre louange même les fasse trop haut. La bonne parole vous tiendra toujours à leur taille.

Ah! dans un monde où il y a tant de médiocrités, parce qu'il y a si peu de pensées, et tant de médisances pour étouffer encore le peu qu'il y en a, vous qui d'instinct savez parler et mieux encore écouter, vous qui avez l’art charmant d'accorder à l'occasion votre verbe, comme une lyre docile, au plus grand bien de ceux qui vous entourent, vous qui possédez le secret de ce qu'il faut dire, sous quelle forme, à quel moment, et peut-être mieux de ce qu'il faut taire, de ce qui

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pourrait nuire au prochain, lui créer une peine inutile, faites toutes ensemble, je vous en conjure, pour relever la société qui souffre et qui tombe, la croisade des bonnes paroles.

Elle est une souveraine restauratrice, la bonne parole, si la mauvaise amène tant de ruines. Comme Dieu a tout créé en bénissant, la bonne parole que j’appelle sur vos lèvres, en la tirant de vos cœurs, opère le bien sous mille formes.

Elle excite à la vertu, la bonne parole. C’est « un aiguillon », dit la sainte Ecriture... Vous étiez lasse et découragée; vous n’avanciez plus; vous reculiez. Une amie pieuse vous a dit un mot, le mot de l’effort; rappelé un souvenir; parlé d’une âme sainte. O merveille I vous avez été touchée au cœur!... Depuis, vous marchez, vous courez, vous volez vers Dieu.

Elle empêche en second lieu le mal, au lieu de le produire, la bonne parole. Saint Bonaventure la compare au clou d’or qui retient l’étoffe flottante ou l’objet précieux qui se briserait en tombant. Tantôt c’est un bon conseil qui fixe tout un avenir de bien; tantôt un avis plein de tact et de fermeté qui arrête sur le bord de l’abîme une nature excellente, mais faible; tantôt un mot affectueux qui rassérène une âme troublée et lui rend la paix pour toujours.

Il y a ensuite îa bonne parole de la lumière.

du relèvement et des merveilleux encouragements... Quand vous avez tant de choses à dire, cherchez donc, au lieu de la voisine à humilier, l’ignorante pour l’instruire, l’âme abattue pour la soutenir, le cœur aigri pour y mettre le baume, l’existence brisée pour lui donner une nouvelle sève et un nouvel élan.

Sans doute, la bonne parole ne flatte jamais; mais elle a l’à-propos exquis d’un éloge qui fait tant de bien. Que de fois, à la place d’une critique rentrée, un simple merci a soutenu, dédommagé, récompensé une âme! Comme elle est bonne surtout pour tous ceux que la médisance accable, la parole de charité chrétienne, douce aux absents, douce aux petits, douce aux vaincus!

Elle se fera gracieuse et gaie pour donner aux autres une aimable récréation, suivant le mot de saint François de Sales. Mais elle ne va jamais au delà de cette douce et fine joyeuseté. Elle se garde bien de souligner les inexpériences, les gaucheries et l’ignorance des humbles. Heureuse au contraire, quand elle peut les tirer d’embarras !

Il y a encore, il y a surtout la bonne parole de la réconciliation, si nécessaire pour réparer les divisions partout où la médisance a passé! La bonne parole réconcilie les âmes, les familles, les cités entières. Elle écarte soigneusement les

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causes d'antipathie; elle dissipe les malentendus; elle met autant de souci à unir que d’autres peut' être à séparer. C’est la source et la reine de la paix, que la bonne parole. Comme on comprend bien, à l’entendre ainsi, le cri d’un saint prêtre : (c Oh! ce ne serait pas peine perdue de passer par le fer et par le feu, pour trouver l’occasion et le droit de dire de bonnes paroles (i) 1 »

Servez- vous-en, Mesdames, non seulement à faire, autour de vous, la joie et le bonheur des autres, en même temps que les vôtres, mais encore à défendre la vérité et à faire triompher la cause de Dieu, à sauver les âmes qu’on arrache de toutes parts aux étreintes de son amour : vous souvenant que, si les idées mènent le monde, c’est par les paroles bonnes ou mauvaises qui le3 répandent. N’avez-vous pas là un devoir d’apostolat de parole à exercer, qui dépasse de beaucoup les limites de cette conférence, mais que je puis bien vous signaler d’un mot, pour vous encourager par une raison suprême aux paroles de bénédiction qui sont le rôle et le triomphe des femmes chrétiennes ?

a II me semble, en finissant, contempler comme deux visions... La première est au ciel... Dieu règne, Dieu commande, Dieu parle; des

(i) Cf. Abbé Lenfant, Cœur d*ç» et $ ordé chrétienne , pp. iÔ7 à 160.

multitudes d'anges l'environnent : chérubins, séraphins, archanges, tous volent pour exécuter ses ordres; ils remplissent le monde des bienfaits de son amour... »

« La seconde est sur la terre... Une reine, la charité chrétienne, est assise sur un trône. La multitude des bonnes paroles se presse autour d’elle, impatiente de réaliser chacune de ses inspirations. Elle dit : « Allez », et toutes s'élancent, semblables aux anges de Dieu. Il y en a de douces, d'aimables, comme les anges gardiens. Il y en a de lumineuses comme les Chérubins. Il y en a d’irrésistibles comme les Puissances et les Dominations. Il y en a d'enflammées comme les Séraphins. Il y en a qui écrasent le mal et vengent Dieu comme saint Michel et son armée. Toutes répandent autour d'elles un peu plus de lumière, de justice, de douce paix, de saint amour (i). »

Je voudrais, bien chères Mesdames, que vous ne disiez jamais d'autres paroles que celles-là. Donnez-en le spectacle, la joie et le repos, à vos frères et à vos sœurs pendant cette vie. Et, quand viendra l'heure suprême, que de votre bouche, déshabituée de médire, une dernière bonne parole s’élance encore de vos lèvres; mais celle-là,

(i) Cf. Lenfant, idem, pp. i65 et i64.

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si belle de résignation, de pardon, de bonté, d’espérance et d’amour, qu’elle ressemble à l’ange de Dieu, chargé de vous suivre au tribunal du Souverain Juge, pour vous y défendre, pour vous y justifier, pour vous y glorifier, et pour vous dire, à l’entrée du ciel, la parole de la bénédiction éternelle...

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