‹ La langue des femmesChapitre 6 sur 8 · TOI · texte numérisé non relu

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d’exagération. Pour vous la faire saisir, en une sorte de flagrant délit : Qu’est-ce donc autre chose, Mesdames, que l’usage si coutumier que nous faisons, en parlant des choses les plus simples et les plus positives, des superlatifs? Il n’v a pas chez notre épicier ou chez notre coiffeur de denrée si commune qu’on ne dépasse tout de suite, pour la nommer, le fin. On dit à pleine bouche le surfin et le superfin. C’est toujours la qualité extra ; on ne parle que d’extrait et d’essence.

Et vous savez comme moi toutes les paroles excessives qui désignent, en vos journaux de modes, les moindres articles de vos toilettes. Je voyais, il n’y a pas bien longtemps, sur les murs de la ville, autour d’un vulgaire corset, tout un rayonnement d’épithètes, les plus laudatives et les plus sélectes, allant de l’inusable jusqu’au transcendant...

Transcendant, comme c’est bien là encore un mot exagéré d’aujourd’hui! Il s’emploie dans un ordre d’idées plus élevé; mais comme on l’applique peu judicieusement à tout ce qui dépasse l ordinaire mesure! C’est étonnant, j’allais dire c’est épatant) ce qu’on rencontre à notre époque d’idées transcendantes et d’esprits transcendants. Simple façon de parler, comme les grands chapeaux sont une manière exagérée de faire, et les

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robes entravées aussi, parce qu'on est exagéré dans le moins, comme dans le plus.

La mode n'est rien autre chose qu'une exagération. C'est elle qui tantôt met au bas des robes la largeur d'étoffe qui manque par le haut, tantôt met aux chaussures les talons pointus à forme d'échasses, et tantôt les bouts carrés que nous impose l'Amérique. On dit l'Amérique, parce que c’est plus loin... Toujours l'exagération, qui place le chi c d'un salut de Monsieur dans une inclination profonde ou dans le chapeau projeté d’un geste sec jusqu'au bout du bras, et celui d’une dame dans un pli raide et anguleux de la nuque! L'exagération encore qui commande les déplacements dont tant de familles françaises, même modestes, ne croient pas pouvoir se dispenser à la saison sous peine de déchoir. L’exagération toujours, qui multiplie dans des fêtes ruineuses les occasions de dépenses pour faire comme tout le monde. L'exagération enfin qui fait, sur les grands chemins et dans les grands salons ou dans le grand commerce, rivaliser de vitesse la course des autos et la course aux écus.

Mais ce ne sont là que des remarques générales, qui, visant toute une époque, n’atteignent précisément personne, « Est-il bien sûr, me demandez-vous, que nous, femmes de ce siècle, nous sommes exagérées comme vous dites, et plus

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exagérées que les hommes?... » Permettez-moi d * répéter, Mesdames, que je n’établis pas ici de comparaison avec l’autre sexe, qui, sur bien des points, ne vous vaut pas, du moins ne vaut pas mieux que vous. Allons! cette fois êtes-vous contentes?... Mais, que vous soyez exagérées, vous, et souvent beaucoup, cela me semble hors de doute. J’ai défini plus haut l’exagération : un manque de mesure, un manque ou un excès, pour embrasser à la fois le défaut et le trop. Cette définition, si vous l’acceptez, et comment non? va vous confondre.

Commençons par les exagérations du dehors, celles qui ont trait à votre manière d’être extérieure. Je n’y insisterai du reste pas, parce que vous en faites une nécessité de votre bienséance féminine. Et alors quels reproches ou même quelles observations vous en adresser que vous n’ayez une excuse et un pardon tout prêt?... Il y a même un mot tout spécial pour désigner ces exagérations. Mais de ce mot, vous vous parez comme d’une grâce naturelle, et vous le faites entrer dans la définition de votre sexe : c’est la coquetterie.

La coquetterie et la femme, est-ce que ce n’est pas tout un? Mais la coquetterie, n’est-ce pas l’exagération de la beauté personnelle, tant dans la réalité que dans le désir? N’est-ce pas l’estime excessive de ses avantages? N’est-ce pas leur mise

en relief? N’est-ce pas la volonté de leur donner tout leur éclat, de leur en ajouter meme, tant qu’on peut, d’emprunté par tous les artifices de la coiffure, du teint, du vêtement, de la toilette et des attitudes? C’est bien cela, être coquette : se faire belle, ne disons qu’agréable pour celles qui ont vieilli; se faire belle, ou simplement agréable, pour soi et pour les autres.

Il y a peu de femmes qui s’en remettent làdessus à la simple nature, qui la trouvent suffisante, qui ne l’additionnent pas de quelque chose, qui ne lui font pas quelques retouches, qui n’y suppléent pas par quelque parure. « Où est le mal? » me dites-vous. Uniquement dans l’excès, chère Madame. On y verse avec une précipitation facile. Et quelle est la femme qui pourrait se rendre l’intime témoignage qu’elle n’a jamais rien exagéré de sa toilette,, qui s’est tenue dans la mesure, non pas sévère, mais toujours sage, qui ne s’est mis aucun colifichet de surcroît? Je dis de surcroît; car je n’ignore pas qu’il en faut. Cela fait partie du vêtement des femmes. Mais que de fanfreluches inutiles à la chevelure, au chapeau, au corsage, avec le prix desquelles on aurait fait des heureux et qui vous ont rendue plus que charmante, parce que surtout elles vous firent séductrice et dangereuse!

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Le miroir complaisamment consulté, — et c’est là encore une exagération qui n’est pas sans tentation, — vous le dit, que vous êtes dangereuse parfois. Est-ce que vous en êtes plus réservée? Que nenni! C’est à lui que vous demandez le secret de ces attitudes qui vous posent mieux. Remarquez l’expression : vous posent mieux. Et quelle différence y a-t-il entre l’exagération et la pose? Elle vous défend d’être provocantes. Mais vous lui demandez de vous rendre attrayantes, même quand la nature vous l’a tout d’abord refusé, ou quand l’âge voudrait vous le retirer. C’est un effort exagéré que celui que tentent désespérément certaines femmes, pour ne pas savoir se résigner à vieillir. Il est des attitudes et des soucis de toilette, qui ne conviennent plus au delà d’un certain nombre d’années.

Alors on reporte, si on est quelque peu sage, ses préoccupations de plaire sur ses enfants. Mais l’exagération vous poursuit encore dans votre façon de les vêtir. Vous croyez vous venger des ruines du temps sur vous, en leur donnant des costumes de petits princes ou des ornements d’idoles. Est-ce que c’est vraiment la simplicité qui vous guide dans le choix que vous faites des parures de vos filles? Vous les guindez dans des robes trop étroites; ou bien vous les amollissez dans des plis trop soyeux. Leurs grâces, si char*

mantes en cet âge du matin, devraient rester pudiques; et vous les étalez comme des enseignes à tous les regards qui les dévorent de convoitises. Il vous semble que vous ne les avez vêtues que conformément à la mode. Souvent vous n’avez réussi, en sortant de la mesure, qu’à leur donner un brutal relief qui en fait la proie des passants. Les jeunes gens, en les voyant dans leurs atours, chuchotent entre eux qu’elles se gobent.

Ce simple mot est tout un poème d’exagération. Et comme il peint bien certaines de ces femmes qui se promènent gravement comme des châsses en procession. J’aime mieux ces autres exagérées qui, faisant bon marché des préjugés, ressemblent à des cavales en course, un peu libres d’encolure sans doute, mais qui gardent au moins, dans leurs allées et venues téméraires, cette dernière grâce de n’être pas prétentieuses. De la fougue on se corrige avec les années. L’orgueil s’enracine dans les assises du temps; et les paons, jusqu’à la tombée des dernières plumes, essayent encore de faire la roue.

Mais j’avais promis de ne pas m’attarder à ces exagérations du dehors. Il y en a tant d’autres, Mesdames, qui ont leur source profonde au dedans de vous-mêmes! Je parlerai d’abord des exagérations de l’esprit. Et. en m’exprimant de

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cette sorte, je ne veux pas précisément dire, — encore que ce soit un défaut très commun, — qu’on s’exagère la valeur de l’esprit qu’on a.

Tout le monde en a un peu, et juge d’ordinaire qu’il en a beaucoup, parce que, tout à soimême, on ne se compare même pas.

Mais je veux signifier toutes les fausses idées qu’on émet, tous les faux jugements qu’on prononce dans le monde, et dans le monde féminin, sur une foule de questions qu’on ignore et qu’on tranche pourtant sans appel, avec un luxe d’épithètes sonores et décisives qui déconcertent... Voilà maintenant que j’ai l’air de dire que vous n’êtes pas assez instruites, et que vous solutionnez des problèmes qui peut-être vous échappent! Mon Dieu, c’est exagéré!

Mais ce qui ne l’est pas moins, c’est la prétention de quelques-unes de savoir beaucoup et de savoir à fond. Elles ont beaucoup lu, les dames auxquelles je pense, de tout un peu, mais vraiment rien qu’un peu de tout. Elles ont prêté l oreille à beaucoup de doutes et de négations. Elles se sont fait, croient-elles, une opinion, même philosophique, au contact des maîtres et des discoureurs. Elles se permettent aussi quelquefois des idées avancées. C’est une originalité encore que la femme un tantinet sceptique, celle qui sait promener sur les dogmes vieillis le fin

sourire de ses lèvres moqueuses, celle qui a mis la langue à la coupe enchanteresse de la science nouvelle et définitive. Elle s’est légèrement enivrée, cette femme, aux phrases capiteuses... N’amplifiez pas vos études, Mesdames; ne surfaites pas vos connaissances, ne dénaturez pas vos convictions, n’exagérez pas votre savoir d’emprunt. Pour mettre à mal l’Evangile et pour pourfendre l’Eglise, qui ont résisté aux assauts de tant de siècles, il faudra beaucoup de haussements d’épaules légères comme les vôtres...

Le nombre est petit de ces exagérations doctrinales. Mais qu’il est grand, celui des sentences catégoriques qui s’énoncent entre vous, Mesdames, dans vos réunions mondaines, sur la littérature, sur l’éloquence, sur l’esthétique, sur la peinture, sur la musique et sur la morale, voire même sur la sociologie. Il n’y a pas de sciences plus difficiles et plus compliquées que celles-là, faites de plus de nuances, de plus de délicatesses ei de plus de sous-entendus. Mais combien de salons féminins où les oeuvres et les auteurs, les orateurs et les poètes, les peintres et les musiciens, sont jugés avec une souplesse naïve, avec une sûreté niaise, avec une âpreté maligne!

D’un coup de langue on a fait le tour d’un homme pour l’élever au pinacle ou pour le descende ae son piédestal. Il suffit d’ailleurs que

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Madame une telle se soit écriée, après avoir épuisé toute la gamme des épithètes : « Je n'ai jamais rien vu ni entendu de si sublime », pour que tout l'essaim des visiteuses s'exclame : « C'était merveilleux!... » On ne dit plus d’une chose ou d'un acte qu'elle est belle ou qu'il est bon. Ces positifs sont trop fades; il faut un mot colossal et une louange immense qui porte au paroxysme, tout de suite, la simple satisfaction.

Les adjectifs ne suffisent plus dans de tels milieux à qualifier les choses et les êtres. On les renforce avec les adverbes étonnamment, magnifiquement, tragiquement, qui alourdissent de leur poids mort notre pauvre langue étouffée sous ces sursauts d'admiration à haute pression. Tous les jours, vous les entendez comme moi dans la plus banale conversation, ces expressions outrancières de grandiose et de suprême, de magistral et d’éminent, qu'on accole aux noms les plus vulgaires et aux faits les plus communs, ces louanges surfaites qui vont jusqu’à l'usurpation de la divinité pour certaines artistes, qu'à force d’ap^ peler des étoiles on a fini par nommer des di vettes.

Il n'est même pas besoin de parler littérature et art pour que, Mesdames, nous grossissions les mots, en enflant la voix. A la façon dont certaines prononcent le simple mot d'extra-

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ordinaire, on croirait qu'il va s'agir d’une grande bataille, ou d'une inespérée victoire. Il n’est question que de la plus fortuite rencontre de deux amies qui se croisent le matin au marché, en achetant leurs légumes, qui, eux aussi, par ce temps de cherté de vie, sont devenus extraordinaires de prix plus que de qualité.

'out, à entendre certaines gens aujourd'hui, est ainsi exorbitant, fantastique. Ce qui l’est en effet, c'est la proportion démesurée que prennent, à cette école d'exagération dont tout le monde se fait disciple, les nouvelles, les événements, les potins, les accidents, les rumeurs. En une journée, en une heure, la renommée aux cent bouches transforme le fait banal en dramatique aventure. Comme un fleuve, grossi de mille gouttes, qui se précipite dans la vallée, l'incident insignifiant, surchargé de mille détails, s’en va par les maisons et par les rues, portant la nouvelle saisissante, énorme, tapageuse. Tout d’abord on la chuchote en confidence; puis on la raconte au carrefour. Personne ne sait bien au juste ce qu’il y a; mais on invente un peu. Elle s’amplifie, comme la boule de neige à tous tours, à tout changement de narrateur. Bientôt on la crie d’une porte à l'autre; on la vocifère, comme une clameur. La presse s’en empare. Qu'y avait-il? Rien du tout quelquefois.

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Mais la maligne bavarde qu'est Madame X..., d'un air entendu et renseigné avait murmuré tout bas à sa voisine qui lui ressemble le mystérieux : « On dit en ville. » — Impersonnel comme la fable, insaisissable comme le vent, cet On dit en ville, en apparence si discret, pénètre partout, envahit tout, surfait tout, les succès comme les péchés, les hontes comme les gloires, les douleurs comme les joies. II a pour parrain cet autre verbe, à la fois méchant et curieux : « Si vous saviez, Madame I » et pour marraine cette formule tendancieuse : « C'est Madame Y... qui me l'a raconté. » On ne peut vraiment le faire porter aux fonts du baptême par une personne plus recommandable que celle qui vous dit, en le répétant pour la centième fois : <( Surtout, n'en parlez pas. »

Voilà, Mesdames, en action quelques-unes des exagérations qui viennent du mauvais usage qu'on fait, dans la conversation, de son intelligence, assurément destinée par le Créateur à meilleur emploi... Et je n'ai rien dit des exagérations qui ont l'imagination féminine pour mère... Il y faudrait un volume entier, qui ne contiendrait pas encore tous les excès de la folle du logis...

Je passe de suite aux exagérations de votre cœur, toujours d'ailleurs un peu mêlé à l’imagi-

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nation et tributaire d'elle dans lame des femmes. Et comme on dit communément que vous avez le cœur sur la main, et peut-être encore davantage sur la langue, je vous laisse à penser du premier coup à quelles exagérations de paroles, plus encore que de faits, le cœur doit vous emporter.

Vous êtes à coup sûr foncièrement sensibles, aimantes, attachées, dévouées. Et l’histoire peut citer, des plus simples de vous, des témoignages héroïques de votre amour et de vos affections... Je prends ces précautions oratoires pour ne rien exagérer... Mais à côté de ces dons de vous sincères et désintéressés, que de protestations de fidélité, d’attachement, de dévouement, tombent parfois de vos lèvres, auxquelles rien d’intime ne répond! Vous qui avez le secret des amours et des sympathies profondes, vous en avez aussi, sans que le cœur en soit touché, les expressions sonores et les apparences imaginatives. Vous vous grisez en disant à quelqu’un : « Comme je vous aime! » ou encore : « Je vous suis bien dévouée », alors qu’il n’en est rien, alors que votre cœur se dérobe et se concentre, alors qu’il se révolte intérieurement contre les mots d’affection que voup dites.

Remarquez comme votre langue souple se complaît aux verbes outranciers, comme je vous adore; aux substantifs tendres, comme mon ange,

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mon trésor, ou mon amour; aux diminutifs, aux appellations minuscules, aux noms amoindris, ma biche, mon petit chat et le reste! Est-ce qu’il n’entre pas bien un peu d’exagération dans tous ces vocables? Est-ce qu’ils traduisent toujours des sentiments bien vrais? Je ne puis le croire, tant ils vous servent pour des êtres si différents auxquels vous les prodiguez. Encore que vous ayez le cœur large, vous ne pouvez pas y abriter sous le même amour tous ceux à qui votre parole semble y ouvrir une porte et y ménager un maternel accueil.

Beaucoup de vos attachements ne sont forcément que de surface. Quand je vous entends faire à la foule qui vous rend visite de si belles protestations de confiance et presque d’abandon, je ne vous en saurais vouloir, mais pas davantage vous en croire, parce que je devine que, le moment d’auparavant, vous étiez aux pieds des autres avec vos phrases exquises, comme vous êtes en ce moment aux miens, comme vous serez l’instant d’après aux pieds de tous ceux qui vont passer.

Les affections qui se multiplient ainsi ne sont pas exagérées que dans la forme : elles le sont aussi dans le fond du cœur. Personne en somme ne se trompe à votre douce manie; tout au plus pourrait-elle faire sourire ceux à qui, depuis des années, vous en faites l’innocent hommage. S’il

risque de friser l'hypocrisie chez les jeunes, il est le doux passe-temps des vieilles. C’est le remède unique à leurs propres douleurs. Remède au reste bien opportun à tout âge; car, si vous exagérez vos affections et aussi les joies qui en découlent, vous excellez bien mieux à exagérer vos douleurs, vos épreuves et vos peines.

Il est étonnant que les femmes, destinées si visiblement par la nature et par leurs fonctions à en porter le poids, si souvent en rendent dans leur bouche l’expression plus douloureuse encore. Les hommes souffrent mal; ils n'y sont pas préparés ; ils blasphèment quelquefois l’épreuve. Mais rien n'est plus excessif qu’une femme qui se met à raconter ses peines, alors même qu’elle n'en est pas comme l’homme accablée. A l’entendre pourtant, elle les a eues toutes. La Providence ne l'a vraiment point épargnée; elle l’a fait passer par tous les rudes chemins... On trouve des personnes qui ont l’orgueil du bonheur, la fierté de la santé, la gloire d’être heureuses, — et c’est là une autre variété d’exagération... Elles ont été fortes celles-là contre tout, et elles le demeurent... Mais les autres, celles qui se sont effondrées dans le malheur commun, il faut qu’elles trouvent quelqu’un à qui leurs gémissants récits le feront partager. Et leur imagination stimulant la blessure et l’exal-

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tant, à force d’en redire l’histoire, elles souffrent deux fois, et du mal qui peut être réel et de l’idée aigrie qu’elles s’en font... Mais surtout elles font souffrir atrocement ceux qui ne peuvent se soustraire à leur verbe dolent et qui doivent à la journée les entendre narrer leurs misères positives et chimériques. Je ne sais pas lesquelles de préférence il faut plaindre. Gardez-vous, Mesdames, de la nervosité, de la neurasthénie dfs souffrances, surtout imaginaires, qui sont à la fois la plaie des autres et la vôtre, profonde, inguérissable, parce qu’il n’y a rien qui creuse et envenime mieux un mal qu’un verbe exagéré.

Je vous dirais, si j’avais le temps, qu’il est une chose surtout, dans la vie du cœur, qu’une femme ne doit pas exagérer : c’est la dévotion. Et pourtant la maladie n’est pas rare. Elle est l’excès de l’amour de Dieu, ou plutôt, — car on n’excède pas dans un tel amour, — elle en est l’inintelligence qui fait consister le divin service dans des pratiques extérieures et dans des mots pieux, au lieu de le placer dans l’adoration intérieure et dans la dépendance profonde. Êtres sensibles que vous êtes, je vous trouve exposées toutes à exagérer, à certains moments, vos dévotions au détriment de la dévotion vraie. Les dévotions, c’est bien là ce qui vous va et ce qui vous agite quelquefois. Elles reposent dans des

formules sentimentales, dans des prières touchantes, dans des actes de piété apparente, dans le mouvement des œuvres encore, dans le tumulte des pèlerinages. Vous vous sentez là, avec votre nature vibrante, dans votre atmosphère. Et devant les saints autels, à ces bonnes heures, vous vous répandez en une sorte d'extase. Il vous semble que Dieu est bien votre tout, alors que c'est vous-mêmes qui le restez; alors que Dieu n'est pas, à y bien regarder, l'inspirateur de vos dés.’rs, le guide de vos vouloirs, et le modèle de vos vertus.

Vous avez pris une forme de piété, une attitude religieuse, pour un culte et pour une vie. Vous avez simplement exagéré une sensibilité, au lieu de fonder une vraie croyance et d’établir en vous d'efficaces convictions. Défiez-vous des exagérations de ces dévotions qui vous inclinent à toutes les pratiques nouvelles et qui vous font négliger l’Evangile, qui vous dictent d'interminables prières et qui ne vous suggèrent aucune parole de charité... Le scrupule, cette vengeance divine de l’exagération de la piété, est à la porte de votre âme, si vous vous laissez prendre aux pharisaïques observances de préférence à la loi simple du Décalogue, qui, avec les conseils évangéliques, est bien faite pour suffire aux âmes les plus généreuses et les plus droites.

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Votre volonté, Mesdames, comme votre cœur et votre esprit a aussi ses exagérations. Elles valent u.ie critique, dont je voudrais faire un remède. D’ordinaire les femmes de votre condition n’ont pas, en dehors des charges domestiques, d’accablants soucis. Et pourtant la tenue d’une maison, avec les responsabilités de la famille actuelle, en est un. A lui seul, il peut remplir la journée d’une femme, sans lui laisser beaucoup de répit, beaucoup de repos. La mère qui veut aujourd’hui remplir toute sa tâche dans les détails de ses multiples obligations est une femme à coup sûr occupée. Le mari et les enfants à servir sont un absorbant emploi.

Il y a des femmes, à les en croire, qui y succombent. Ont-elles avec cela quelques affaires, quelque commerce, quelque contrariété, quelque insuccès, par surcroît? C’est plus que le désenchantement; c’est bientôt le désespoir. Personne n’a de situation pareille à la leur, qu’elles portent toutes seules, délaissées et méconnues, sans appui, sans consolation, sans soutien. Est-il possible d’être abandonnée de la sorte? Exagération, Mesdames, exagération I

Je ne nie point vos charges. Mais vous n’avez regardé qu’en haut, je suis sûr, celles qui ne font rien, celles qui ne portent aucun fardeau, celles à qui, jusqu’ici, la vie semble sourire.

Penchez-vous donc plutôt au dessous, vers ces femmes douloureuses qui manquent de presque tout, sans que leur plainte pourtant monte jusqu'à vous, tandis que la vôtre descend si amère jusqu'à elles... Il est, à ce spectacle, des exagérations qu'on ne se permet plus, lorsqu’on en a été quelquefois témoin. Quand votre sort vous paraîtra trop dur, je vous conseille d'aller aux faubourgs, ou bien aux rues basses de la ville, voir ce que c'est que l'infortune, la misère noire; et la vôtre toute petite, encore que grave peutêtre, ira déjà mieux! C'est une leçon de choses qu'il faut à certaines âmes, plutôt qu'un discours. Elle est, celle-là, toujours à votre disposition; faites- vous-en donc plus souvent les charitables écolières.

Vous y apprendrez de plus à connaître ce qu'est une responsabilité angoissante, devant le problème des lendemains sans pain et sans abri. Quelquefois vous êtes aux champs, parce qu'un fournisseur vous fait attendre, parce qu'une commande n'arrive pas, parce qu'une servante vous manque, parce qu'auprès d'un de vos enfants malades le docteur tarde un peu, parce que votre fermage n'est pas rentré, parce que la toiture d'une de vos maisons fait eau, parce que votre parterre se dessèche, parce qu'un de vos oiseaux aimés n'a pas chanté ce matin. Ah! les lourdes

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responsabilités en effet! Vous emplirez de leurs récits toute votre visite d'aujourd’hui! Vous vous agiterez des heures entières; vous serez inquiète; vous mettrez toute la domesticité sur pied. Mon Dieu! quelles affaires!...

Est-ce que j’invente ces tourments bourgeois, qui font perdre à quelques-unes l’appétit et le repos? Plaisantes et malheureuses exagérations que celles-là, et peut-être bien coupables, en regard de tant de pauvres femmes qui mènent en silence une vie cruelle et privée de tout. Vous êtes, Mesdames, leurs supérieures comme condition sociale; vous pourriez être leur providence en pensant moins à vous. Elles sont, en attendant, assez souvent vos modèles : femmes modestes en la simplicité de leur mise, réservées dans leurs jugements, sincè dans leurs affections, patientes dans leurs épreuves. Comme je voudrais, femmes nerveuses, violentes, capricieuses, exagérées dans l’attitude comme dans le vêtement, dans î’idée comme dans la volonté, vous voir faire — cela vous serait si bon — un stage dans ces maisons plus pauvres que la vôtre, où il y a une vraie femme, une femme aimante, une femme dévouée, une femme sage et active, je le répète, une vraie femme!

Laissez-moi, pour finir, vous retracer, avec l’auteur bien connu des Tristesses et Sourires, le

portrait d’un de ces intérieurs sincères, dont je souhaite que vous deveniez la reine.

« On trouve, dans ces maisons-là, un ordre particulier, une façon simple et harmonieuse de disposer toute chose, une propreté scrupuleuse où Ton ne devine pas seulement le soin d’une ménagère active, mais aussi la tendresse toujours en éveil de la mère et de l’épouse.

« Ne s’agirait-il que d’un petit bouquet de bleuets, cueillis au bord du chemin en revenant de la messe, la chère femme a su mettre ces fleurs au bon endroit. Le verre qui les contient est propre; l’eau est pure et cela donne à la demeure un petit air de fête qui réjouit l’œil en entrant. Elle ne livre rien au hasard. Jusque dans les plus petits détails, il y a une intention, et chacune de ces intentions sort de son bon cœur pour aller à celui des autres.

« Sa personnalité rayonne et réchauffe, et le parfum de son âme pénètre partout. On la sent sans la voir. Car le signe distinctif d’une femme sincère est de ne pas faire tapage, de ne pas attirer les regards et de passer presque inaperçue dans la famille. C’est lorsqu’elle n’est plus là qu’on comprend tout ce qu’elle valait. Il semble alors que le foyer soit éteint, et, à chaque heure du jour, on la cherche, on l’attend.

« Elle est comme le bon pain de froment qui

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semble insipide et dont on ne peut se passer. Elle est comme l’air pur qui nous fait vivre et que nous ne voyons pas. Son cœur et sa vie sont aux autres. Elle s’est donnée tout entière. On la sait à soi. On use de son âme; on y fouille, comme en un trésor commun.

« Sa bonté est au milieu de la famille comme un refuge toujours ouvert, qui calme et guérit, non pas qu’elle se pique d’éloquence et de philosophie, qu’elle endorme le chagrin par des phrases ou persuade par des raisonnements. Elle partage les peines et les joies de ceux qu’elle aime : rien de plus. Et cela, si simplement, avec tant de naturel et d’un cœur si sincère, que l’on ne songe même pas qu’il en pourrait être autrement.

« Elle n’a pas conscience, d’ailleurs, d’être l’ange du foyer et l’âme de la famille; elle n’a fait aucun effort pour cela, femme de la toujours stricte mesure. C’est par besoin qu’elle se dévoue, par instinct qu’elle s’efface. Elle va au bien sans peur ni vantardise, comme les braves au canon.

« Elle a la pudeur de ses vertus, dont elle ne parle pas, comme d’autres ont la honte de leurs défauts; et elle agit avec des raffinements de diplomate seulement pour dissimuler ses bonnes actions, pensant que la reconnaissance dont on paie un bienfait enlève à ce bienfait le plus pur

de son mérite et le déflore en le signalant. » Il existe, ce type excellent de la femme bonne et dévouée. Je l’ai rencontré déjà dans ma vie, moins qu’il ne faudrait pourtant. Il est, dans le monde, réalisé par de simples vertus humaines. Pourquoi ne se trouve-t-il pas davantage, en relief victorieux, dans la religion?... La carrière, Mesdames, vous est ouverte. Dans l’amour des peuples, il demeure des sympathies pour le comprendre, et dans le ciel des places pour le récompenser.

La Colère

LA COLÈRE

Mesdames,

Parlons aujourd’hui de la colère, et que ce sujet ne provoque pas la vôtre, sans m’entendre! Car il est à mon avis plus féminin peut-être que tous ceux que j’ai encore traités cette année devant vous.

Mon dire sans doute a besoin d’explication; et c’est pourquoi je vous demande un crédit de patience, jusqu’à ce que j’aie bien posé ma thèse. Que si la colère est un péché des hommes, elle est surtout un grand défaut, une grande faiblesse des femmes. Avec un peu d’analyse psychologique, il ne sera pas malaisé d’en faire îa preuve.

J’en entends quelques-unes de vous qui pro-

testent intérieurement et qui s'écrient : « Mais décidément, pauvres femmes que nous sommes, nous avons donc tous les vicesl... » En germe, seulement, Mesdames, et c'est dans votre malheur un puissant espoir de vitalité. Votre nature, blessée, ou du moins punie de la faute originelle d'Ève plus à fond que celle de l'homme, pousse les sauvageons en foule, et c'est de ces sauvageons féminins que j'ai entrepris dans ces conférences de décrire, pour la discipliner, la folle fécondité. Mais le sauvageon, plus il croît, plus il monte, quand on le greffe en bonne saison; plus il donne, quand on sait par une ente opportune utiliser sa vie intense, de fruits abondants et savoureux.

La colère des femmes est un sauvageon auquel la discipline chrétienne et la grâce peuvent faire porter les plus suaves et les plus aimables vertus. Comme toutes les passions qui, étant des forces dont l'issue dépend de leur culture, se transforment en combattant, votre colère native, Mesdames, — n'en rougissez pas outre mesure, puisque le christianisme nous enseigne que nous sommes tous des fils de colère, — peut devenir par vos soins la plus énergique et la plus conquérante douceur.

C'est là le terme pacifique auquel je vous fais l'honneur de croire que toutes vous aspirez. Mais

LA COLÈRE

présentement, à vous prendre aujourd’hui dans la manifestation de votre nature actuelle, et dans la simple émotion que vous cause mon titre qui est un soupçon, je l’aAmue bien, n en etes-vous pas bien loin, presques toutes?

Il faut, 'au préalable, pour vous en rendre compte, préciser ce qu’est la colère. Le catéchisme la définit : Une émotion désordonnée de l’âme qui nous porte à la violence et à la rancune... Si c’est d’abord une émotion, comprenez sans plus tarder que c’est quelque chose de bien féminin. Car il n’y a pas, en principe, d’être plus émotif et plus sensible que vous, c’est-à-dire si vite en dehors des limites, des digues, de la mesure, où vous enferme la sage nature.

Au petit fleuve de la vie de chaque créature elle assigne un cours normal et des rives entre lesquelles agissent ses forces et son mouvement s’écoule. Une impression, un sentiment, un rien fait monter par dessus bords votre vie à vous, qui s’enfle, qui se répand et qui peut dévaster. Et ces émotions, sous la pression desquelles votre âme se gonfle, bouillonne et se déplace, pour se jeter contre l’obstacle en vaine écume, vous sont instinctives. Il y a en vous des ferments secrets qui vous soulèvent à des heures inattendues, des puissances maladives qui mettent votre être en ébullitions capricieuses, des douleurs cachées qui

causent en votre corps des révoltes chagrines, qui y ouvrent la source des larmes, et y font sourdre r amertume.

Vous n’êtes pas toujours responsables de ces agitations profondes; mais vous en êtes les plus indéniables victimes. Et la colère qui y prend naissance n’est pas ordinairement muette. Elle ne s’apaise qu’en s’exprimant; c’est sa guérison.

Vous êtes donc, Mesdames, par votre nature sensible et émotive presque fatalement irascibles et par votre colère instinctive presque nécessairement loquaces. Voyez que je ne vous accuse pas. En disant ce que vous êtes, je vous excuse. Mais c’est un fait qu’on vous trouve, — à moins d’une attentive vertu qui ne paraît que plus tard, — très facilement hors de vous-mêmes; et votre langue alors, prompte comme votre bile, de peur qu’on n’en ignore, prend toujours le soin, inutile d’ailleurs, de faire remarquer, par un flux de paroles mécontentes et aigres, que vous ne vous possédez plus.

Ainsi votre émotion devient désordonnée. C’est la colère. Car il n’est pas nécessaire de monter jusqu’aux fureurs de Cléopâtre ou de renouveler les imprécations de Camille pour être taxées de colère. L’émotion désordonnée est le péché de vies plus vulgaires. J’en détaillerai le mal tout à l’heure. Le désordre de l’émotion est du reste

LA COLÈRE

seul blâmable; car il y a de saintes et justes colères dont peut-être, Mesdames, vous ne vibrez pas assez : les colères contre les ennemis de la foi, contre les persécuteurs de la conscience, contre les ravisseurs de la liberté, contre les corrupteurs de Tâme de vos enfants.

Nous sommes en un temps inquiet et douloureux où tout cela, foi, conscience, liberté, pudeur, chancelle et croule sous des coups de mains audacieux, sous des attaques impies. Est-ce que ces ruines, amoncelées ou menaçantes, de tout ce qu’au fond vous aimez et vénérez dans le secret de vos préférences et de vos respects, obtiennent de vous autre chose que de platoniques regrets et de stériles gémissements? Vous allez peut-être, en face de certains désastres et de certaines iniquités, jusqu’à une larme silencieuse qui ne lave rien, qui n’expie rien, qui n’empêche rien de la perversité des méchants. Mais beaucoup de vous se résignent avec une facilité extrême, avec une promptitude d’accommodement étrange, aux pires injustices. Vous vous dites très vite, et presque sans indignation, que c’est la loi du plus fort; et vous la subissez avec une docilité quasi indulgente. Ce n’est pas de la patience humaine ni de la douceur chrétienne, cela; c’est de la lâche complaisance, souvent; c’est de la peur honteuse; c’est même de la sott?se naïve.

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On raconte que des fauves, aux cris de certaines mères de l'antiquité, ont lâché des proies déjà à moitié dévorées. Ces cris, Mesdames, ces cris de protestation, il convient, il faut que vous les poussiez dans la légitime émotion de vos cœurs, quand, au dedans du foyer, une volonté peut-être plus forte et plus impérieuse que la vôtre, par une éducation contraire à vos convictions, mais qui n'a pas plus de droits, prétend ravir à la foi et à Dieu des âmes qui sont à vous comme à elle. Est-ce que, dans ces circonstances domestiques, vous savez toujours dire les énergiques paroles et faire les nobles gestes qui remportent les victoires décisives? Est-ce qu'au lieu d’élever alors de justes revendications sur toutes les âmes auxquelles vous avez droit avec le père et autant que lui, plus que lui par la douleur qui est vôtre, alors qu'il n’a de la paternité que les joies, vous ne faites pas trop souvent de ces marchandages pacifiques, — moi, je les qualifie de coupables, — qui par avance adjugent les fils à i l’incroyance et les filles à la religion? Je vou- | drais que les femmes et que les mères, qui sentent en leur cœur tout le prix de la foi, eussent alors des volontés presque courroucées, et gagnassent par de saints dépits une partie si capitale, que d’ordinaire elles abandonnent sans combattre.

LA COLÈRE

Et, en dehors du foyer, Mesdames, qui portez sur vos fronts la trace indélébile du baptême et de l’éducation chrétienne, ne vous désintéressezvous pas beaucoup trop des luttes religieuses, si poignantes, de l’heure actuelle? Que faites-vous, du, moins socialement, pour en assurer le triomphe, en faveur d’une foi que vous partagez, et d’une Eglise qui reste dans la vie privée votre asile et votre mère? Il semble à beaucoup trop de femmes, qui veulent pourtant s’honorer toujours du nom de catholiques, que ce n’est pas à elles de remonter la pente des événements; et, de fait, je le disais plus haut, elles s’y laissent emporter avec la placidité de ces feuilles mortes qui coulent à la cime des vagues, jusqu’à ce qu’un tourbillon les engloutisse.

Et pourtant, dois-je le répéter encore, après vous l’avoir rappelé tant d,e fois, les femmes par les mœurs qu’elles seules façonnent, en berçant les générations neuves sur leurs genoux, ont sur les choses publiques plus d’influence que les hommes par leurs lois. Elles les préparent, ces lois, par l’éducation qu’elles donnent au foyer. Mais mieux encore, elles les inspirent, au temps même où les hommes en discutent les termes, par les attitudes qu’elles prennent, par les protestations qu’elles font prévoir, par les indignations qui leur échappent, les colères saintes

l82 LA LANGUE DES FEMMES

auxquelles elles recourent, par les oppositions qu’elles annoncent. Devant ces levées de boucliers féminins, qui ne sont peut-être que des larmes, les hommes font les fiers et les forts. Mais ils ont beau, comme des digues superbes, élever les monuments de leurs lois, quand les femmes pleurent assez longtemps, leurs pleurs victorieux montent par-dessus les mauvais vouloirs des hommes; et il n’y a pas de lois qui tiennent contre la douleur courroucée des femmes.

J’ai bien peur, chères Mesdames, que, tout entières à d’autres soucis plus personnels, vous ne songiez pas assez, dans nos tristes temps, à la puissance domestique et sociale de vos saintes colères. Vos émotions ne sont pas assez des émotions de chrétiennes qui combattent pour leur religion. Ne seraient-elles pas d’ordinaire que des émotions de simples filles d’Ève qui luttent pour leur vulgaire triomphe de femmes? Emotions désordonnées! Elles ne font pas de vous, lorsque vous les subissez, des rédemptrices.

Loin de là, elles vous enlèvent, pour un instant du moins, ce qui est le charme et la force de votre sexe, cette grâce et cette beauté extérieures, à laquelle, la plupart de vous, vous tenez tant. De toutes les passions aucune ne déforme plus sûrement que la colère, fût-elle passagère, et n’enlaidit d’une façon plus irrémédiable que la

LA COLÈRE

colère habituelle votre visage de femme. Quelques-unes, qui ont et qui gardent des prétentions de grâces, ne s’en doutent pas assez. C’est que la colère qui part d’un sentiment intime, contrariété, froissement, mépris, humiliation, n’est pas une passion qui sommeille comme l’amour même, ou l’orgueil ou l’envie, silencieusement au fond du cœur. Elle y revient dormir ensuite en rancune qui se prolonge. Mais son caractère propre est d’abord d’éclater en violence.

Et elle éclate dans les sens qu’elle contracte, qu’elle atrophie ou bien qu’elle élargit, qu’elle bouleverse démesurément. Nous avons, hélas! tous vu, — car c’est un spectacle de presque chaque instant, — de ces personnes en colère. Un homme courroucé, simplement fâché, ce n’est pas beau, à coup sûr; et, Mesdames, ce n’est pas clans cette attitude qu’il vous conquiert. Son front tendu, son œil exaspéré, sa main crispée, tout son être frémissant et se répandant en mots acerbes, cela vous fait peur et vous repousse. Pourtant ce n’est là que l’exagération de la force qui est le signe de l’homme. Il n’est pas déformé par la colère, comme la femme qui est la grâce.

À cause de cela, la colère fait plus que de vous déformer, vous; elle -vous dénature; elle vous rend monstrueuses! Je n’aurai pas l’impertinence

d’esquisser devant vous le portrait d’une femme en colère, de vous montrer ce front barré de nuages, au lieu d’être nimbé de joie; ces cheveux hérissés en buisson, au lieu d’être cerclés en couronne; ces yeux grossis dans leur orbite sous la poussée du sang intérieur, et jetant des éclairs au lieu de verser des caresses; cette figure, à qui la nature a fait le repos si doux, congestionnée ou pâlie; cette poitrine qui se gonfle d’émotion; celte taille qui se contrefait; ces mains qui se tendent en gestes convulsifs; ces pieds sur la pointe desquels tout l’être passionnément dressé semble en bataille; et, au milieu de ce désordre, ces sons inarticulés qui sortent sans suite, vio- | lents, outrés, d’une bouche entr’ouverte et cris- j pée... Car voilà bien, sur le corps d’une femme, l’action dénaturante de la colère. Il est exquis en ses formes, parfois, ce corps féminin; il est vêtu avec un art délicat qui en double la séduction. Mais la colère, en un moment, fait de l’idole un monstre, et donne à tout ce qui le pare une occasion de l’enlaidir.

On fait, et je suis en train, de belles thèses souvent, avec des aperçus philosophiques profonds, pour persuader aux femmes la nécessité chrétienne de la douceur. Il suffirait peut-être d’invoquer l’esthétique et de leur présenter, lorsqu’elles se fâchent, simplement un miroir. Elles

LA COLÈRE

seraient par leur seule image, prise alors sur le fait, ramenées d'un coup à la patience, elles qui avant tout tiennent à être belles.

Je sais bien qu’il y a des nuances multiples dans la colère, depuis la simple émotion jusqu’à la violence. Elle passe, en grossissant d’intensité, par toute la gamme des sentiments, et ne déforme l’être qu’en proportion de leur acuité. Mais la moindre est entraînante et produit une laideur, sinon physique, du moins morale, contre laquelle il faut vous mettre en garde.

Le meilleur principe de guérison, c’est peutêtre l’information, oui, la connaissance qu’on prend de son état. Car il arrive à la colère ce qui arrive à toutes les autres passions. Même quand elles sont innées, fruit naturel du tempérament, elles ne s’ancrent dans la vie que par surprise, par le fait de l’inconscience... On subit, du dehors ou du dedans, une première impression qui n’éveille pas l’attention. On s’y abandonne imprudemment, faute de se surveiller. On ne s’aperçoit pas de l’effet produit. Il s’accentue peu à peu dans l’inadvertance de l’âme; il prend force; il devient une énergie contraire. On se réveille un jour tout à fait passionné, envieux, cupide ou colère. Mais comme la passion est précisément devenue la nature, moins que jamais on la remarque en soi; et plus elle domine, plus elle

échappe, alors qu’elle devient aux autres une douleur croissante et presque une tyrannie.

C’est de cette manière, Mesdames, qu’on se croit le plus patient des hommes, et la plus douce des femmes, tandis qu’on fait porter sur toute sa maison et sur toute sa société un poids de colère qui l’écrase. Êtes-vous violentes, les unes ou les autres de celles qui m’écoutez en ce moment? Êtes-vous vindicatives? Êtes-vous âpres et dures? Êtes-vous d’humeur noire et boudeuse? Êtes- vous simplement impatientes ou susceptibles? Êtes-vous seulement vives? Ne trahissezvous jamais, par quelque parole mordante ou froissée, l’une quelconque de ces formes d’émotion que je viens d’énumérer?... « Mais, Monsieur, me répondrez-vous, pour qui prenez-vous donc votre auditoire? Nous sommes des femmes bien élevées, façonnées aux mœurs distinguées du monde. Après nous avoir dit tant de vérités, faut-il que nous entendions encore celle-là, que nous sommes coléreuses?... » S’il vous plaît, Mesdames, en me le pardonnant, comme vous faites grâce au médecin qui vous ausculte et au besoin vous ampute, pour vous faire plus et mieux vivre. Mais, en philosophe averti et au courant des méthodes scientifiques de mon siècle, je ne veux faire que de l’expérimentation positive, appuyée sur des données précises, et je vous de-

LA COLÈRE

mande de vous prêter à mon diagnostic, pour me dire s’il est chimérique ou bien tristement fidèle.

Qu’il y ait d’abord, même parmi les femmes du monde les plus distinguées de naissance et d’éducation, des personnes vives, un peu trop vives; — et, à mon sens, la vivacité est bien une petite pointe initiale de colère, parce qu’elle est une émotion légèrement désordonnée, — qui de vous en pourrait douter!... Vous, Madame, c’est bien sûr, vous n’êtes pas vive. Vous vous sentez d’humeur si accommodante et si facile! Et tout votre entourage, quand il y a intérêt, se plaît à célébrer votre indulgente bonté... Il faudrait même peut-être que vous vous montriez un peu revêche désormais... Car décidément, pensezvous, on en prend un peu à son aise avec vous. On n’a pour votre personne vraiment ni les attentions ni les égards auxquels votre situation, votre âge et votre fortune, vous donnent droit... Vous savez même depuis quelque temps le faire remarquer... Vous avez été obligée, dans les dernières circonstances, de rappeler un peu vos gens aux convenances qu’ils oubliaient beaucoup... Et puisque c’est comme cela, vous n’avez plus de raison de leur épargner l’expression de votre mécontentement...

Elle éclate souvent, Madame, depuis un cer-

tain nombre de mois. Les domestiques et les familiers s’en aperçoivent. Ils chuchotent entre eux : « Qu’a donc la maîtresse, ou la patronne? On ne peut plus la satisfaire; toujours elle se plaint!... » Ce n’est souvent que trop vrai. Avec le temps, par la seule usure de l’âge, par le simple excès de bonté prolongée, on s’aigrit quelquefois, avec la nature la plus aimable; et on en vient à être grincheuse, étant née douce et sans la moindre vivacité de tempérament.

Vous n’êtes donc pas vive, vous; mais vous courez toujours le risque de le devenir, en ne vous surveillant pas. Et déjà il y a tout autour de vous une multitude de vos amies qui le sont outrageusement. Ce sont de jeunes femmes que le bonheur initial, sans mélange, a gâtées. Idoles domestiques, elles en ont contracté tous les caprices et tous les despotismes. Il faut les servir avec un empressement d’esclave, à genoux devant leurs volontés. Le moindre retard les exaspère. Il ne suffit pas d’exécuter leurs ordres; il faut en deviner les fantaisies. Elles ne souffrent pas de contrariété; elles n’acceptent pas de contretemps. On aurait dû pour elles aplanir tout obstacle...

Les déceptions de la vie les assagissent, à moins qu’elles n’en prolongent jusqu’au déclin de l’âge les vivacités. Car ce sont bien aussi les vieilles femmes qui parfois demeurent vives. Il semble

LA COLÈRB

qu’elles se vengent, celles-là, du temps qui les glace dans leur corps, en gardant sous les cheveux blancs un caractère indompté. Je ne dis pas que soient bien terribles en soi ces vivacitésde grand’mères, en qui le sang vieilli continue^ à la moindre opposition, de ne faire qu’un tour. Mais elles existent; et le respect dont on les entoure en fait à la maison une sorte d’effroi A combien de concessions de toute sorte n’en est-on pas réduit, pour ne pas contrarier grand’mère? Bonne au fond pourtant, cette vieille femme, et surtout convaincue de l’être, mais devenue la terreur du logis qu’elle fait trembler d’un coup de langue par ses vivacités impérieuses, assise en reine sur son fauteuil d’infirme!

La vivacité primesautière, d’ordinaire intermittente, qui ne laisse pas de trace bien profonde en l’âme, — car elle n’est qu’une émotion de surface, — devient aisément l’impatience coutumière et l’emportement quotidien. Il y a des hommes impatients, emportés, d’une violence de nature extrême. Je le dis, Mesdames, pour pouvoir affirmer que l’impatience et l’emportement modérés sont plutôt un défaut des femmes. Dans les fonctions qui, vingt ans durant, m’ont mis en rapports journaliers avec toutes les variétés de femmes du monde, j’ai de cette affirmation acquis la preuve personnelle la plus certaine. Et

xgo LA LANGUE DES FEMMES

sans faire appel à mon expérience, est-ce que la vôtre ne la justifie pas?

J’ai trouvé, moi, très peu de femmes ne s’exagérant pas habituellement les choses, né les grossissant pas à la mesure de leurs sentiments outranciers, et, alors, ne se montant pas la tête et ne partant pas en guerre pour transpercer des montagnes creuses. De là toutes ces impatiences et tous ces emportements auxquels elles se livrent avant toute réflexion. Leur mouvement premier est de s’élever contre la décision qu’on leur donne, contre la mesure qui est prise, contre le règlement qui est fait, contre la volonté étrangère qu’elles rencontrent. Elles ne sont pas d’abord souples et dociles, comme la sagesse les rend; elles sont premièrement insoumises et révoltées, d’une révolte qui n’ira pas jusqu’à la rupture, mais qui va toujours jusqu’à la contradiction.

Le premier mot d’une femme est rarement une approbation; c’est une tendance à la critique. Emotive d’instinct, elle s’élève ordinairement contre quelque chose, et contre le quelque chose qu’on lui propose. C’est ce qui fait les petites scènes de ménage qui approvisionnent d’incidents les auteurs de comédie bourgeoise. Les luttes conjugales, qui s’apaisent par un baiser, ont là leur point de départ. Quand le lait bouilli

LA COLÈRE

s'est enflé sur le feu, il n'en est que plus doux. Et Madame est d'autant plus affectueuse et plus tendre qu’elle s'est emportée sans grand motif contre le mari, témoin tranquille d'une colère dont il sait l'issue sans drame et qu'il lui pardonnera en l'embrassant.

Il peut se faire pourtant qu’à la longue les deux caractères s'irritent et ne s’harmonisent plus, à force d'avoir fait supporter chacun à l'autre une tension en sens contraire. Prévoyezle, Mesdames, et défiez-vous-en.

Les emportements de soupe au lait, quoique modérés, ont, en dehors de la maison, le danger de briser des amitiés qui, toujours menacées d'un à-coup, finissent par se rompre. On redoute dans la vie les impatiences de telle ou telle, comme des trouble-fête; et, quand on veut vraiment se réjouir, on ne fait pas signe aux emportées.

L’impatience habituelle est en outre le plus lamentable des moyens d’éducation et de gouvernement. Elle fait rire, avec ses foudres vides, votre domesticité qui se remise pendant l'orage, pour releVer ensuite, plus insolente que jamais, le front et vous tenir tête. Ne recourez jamais, pour conduire une maison, à une colère vaine, car elle vous enlève tout prestige et détruit sûrement votre autorité. Voilà pourquoi les mères emportées avec leurs enfants, ces mères qui ne

font qu’un appel verbal à toutes les sévérités d’un règlement toujours inappliqué, parce qu’inapplicable, sont les pires éducatrices.

Ce n’est pas assez dire : elles deviennent par leurs tempêtes exagérées, qui n’ont jamais de pluie féconde, les déformatrices inconscientes, mais très réelles, de l’âme de leurs fils et de leurs filles, qui s’habituent au tonnerre éclatant des reproches qu’elles ressassent à leurs oreilles blasées, et qui croissent ainsi sans conseil, dans l’irrespect de leur autorité et de tout le bien même qu’elles vous mêlent à leurs colères.

D’une manière générale, Mesdames, encore que vous y soyez entraînées par votre tempérament sensible, ne jouez donc pas à la foudre qui sied mal à votre faiblesse. Elle est presque toujours d’ailleurs déplacée et risible en vos mains. La colère donne à votre langage un ton qui dénature votre verbe, moins fait pour commander par la force, que pour régner par la persuasion. J’entends quelquefois des femmes, des maîtresses, des épouses et des mères, qui grossissent leur voix, ou qui la font aiguë comme un fer de lance, pour se donner l’illusion de la force et de la portée, pour donner aux autres la crainte de leur volonté. Elle sonne faux, cette voix de femme qui ne s’en tient pas aux notes douces : les seules qui expriment sa vraie puissance de domination.

LA COLÈRE

Ne dites donc jamais de ces mots durs et froids, de ces paroles âpres et stridentes, mordantes et courroucées, qui détonnent sur vos lèvres, faites pour les baisers d'amour ou de consolation. Un vieux proverbe dit que le sage ne parle jamais sous le coup de l’émotion; — surtout quand cette émotion est la colère; — mais qu’il tourne sept fois sa langue dans sa bouche avant de riposter. Exercice difficile, — essayez-le, — qui donne à l’ire intime tout le temps de se calmer. Ce proverbe a dû surtout être fait pour les femmes. Je vous en conseille la méditation fréquente et la pratique habituelle. Elles vous seraient contre la colère, modérée ou violente, une panacée presque universelle.

Il y a, Mesdames, une forme de colère, moins extérieure que celles dont j’ai parlé jusqu’ici, et qui vous est peut-être plus coutumière et non moins périlleuse. Je ne puis me dispenser de vous la signaler. Elle a nom : susceptibilité, bouderie, mauvaise humeur. Défauts encore plus féminins que virils, incontestablement.

Les femmes n’aiment pas qu’on les accuse d’être susceptibles, boudeuses, quelquefois d’humeur chagrine, de caractère noir. Ce désagrément qu’une telle appellation vous cause n’implique pourtant pas une calomnie. J’oserais répéter même qu’il n’y a que la vérité aui blesse. Je vous

lÿb LA LANGUE DES FEMMES

fais sans doute bien volontiers la concession qu'il y a nombre d’hommes ombrageux et peu charmants, à qui ces caractères sombres conviennent aussi, et que beaucoup de femmes montrent en toute circonstance une vertu riante qu’aucun mauvais procédé n’altère. Mais, cette observation faite et cette exception consentie, je reviens, sûr de mon dire> à la susceptibilité féminine, à la mauvaise humeur et à la bouderie des femmes. Pouvez-vous, Mesdames, vraiment vous en défendre toutes? N’en avez-vous jamais subi et manifesté les symptômes?

Comme j’ai peine à le croire, quand je m’aperçois du soin extrême qu’il faut mettre, en vous parlant, à surveiller tous ses mots, à émousser la pointe de ses phrases, pour ne pas vous effleurer d’une épithète trop pénétrante, ou simplement trop crue, parce que trop vraie! Si vous n’étiez pas un tantinet susceptibles, ce qui signifie promptement mécontentes ou froissées, c’est-à-dire un peu en colère, est-ce que vous vous dispenseriez de venir écouter la libre et franche parole de quelqu’un qui s’intéresse à vous et qui vous aime plus que les autres, — puisqu’il vous dit toute la vérité, — sous prétexte que ce n’est pas plaisant de s’entendre analyser en public avec ses misères?...

Vous êtes susceptibles avec vos amies, Mes-

LA COLERE

dames, plus que vous ne le pensez, puisqu’un manque de politesse ou d’égards, un procédé, je ne dis pas discourtois ou inconvenant, mais simplement disgracieux, une visite non rendue en temps, une parole échappée à la conversation imprévue, un sourire malin qui vient courir sur deux lèvres chéries jusque-là, un geste, un soupçon de jugement, même intime, sur une toilette, — la chose du monde la plus soumise à la critique, puisqu’on ne la porte que pour être vue et par conséquent jugée, — vous amènent au cœur des amertumes, des déchirures et des rancunes disproportionnées, quand ce ne sont pas des sentiments de vengeance absolument injustes pour de si petites choses.

Vous êtes susceptible, ma chère petite dame, et très susceptible, puisque souvent votre maman qui est une femme d’expérience, ne peut plu3, après vos vingt ans, vous proposer une conseil même affectueux; puisque votre maîtresse d’autrefois, très dévouée, très aimée, qui a continué de vous suivre de sa tendresse, ne se croit plus le pouvoir de vous donner une direction, encore moins de vous faire un reproche; puisque votre mari, quand il se permet sur tel ou tel point de vos relations, de votre toilette, de vos dépenses, de vous indiquer son avis, se voit accuser d’intransigeance ou de despotisme; puisque votre

directeur d’âme lui-même, — si, en dehors de Pâques et des grandes fêtes, vous en avez gardé un, — est obligé à toutes les précautions d’un art infini, pour vous signaler les pentes où vous tombez et où il vous sent couler.

Et alors votre susceptibilité froissée, qui a mille autres manières encore de se manifester, ou bien se réfugie dans une critique exaspérée, ou bien s’enclôt dans un parti pris de mauvaise humeur, de chagrin et de bouderie, dans un mutisme d’où rien ne vous fait sortir... Deux faces de la colère, qui s’exhale ou qui se concentre! Adi! les paroles acerbes, les mots piquants, les phrases mordantes, les blasphèmes quelquefois, qu’une femme, blessée dans sa susceptibilité, décoche à qui l’a contrariée! Comme elle se venge en traits aigus qu’elle enfonce sans pitié dans la réputation, dans toute la vie de qui a éveillé son courroux. Elle a des dents acérées et pénétrantes qui ne lâchent plus le morceau, sans l’avoir emporté.

Elle fait au mari, si c’est lui le coupable à son sens, une guerre de coups d’épingle. Tout la heurte, et elle en murmure sans fin; tout lui déplaît, et elle s’en fait une arme d’opposition. Le ménage, qui est rarement le paradis parfait sur la terre, n’est plus seulement le purgatoire où l’on souffre en commun; il devient l’enfer où l’on gémit l’un à cause de l’autre, où celle qui

LA COLÈRE

devait être le lien d’amour est la constante déchirure.

Et la femme susceptible, qui prend sa langue à témoin et à décharge des blessures de s< orgueil, transporte hors du toit conjugal, dam toutes ses relations, son levain de discorde. On dit avec raison de certaines personnes qu’elle9 feraient battre les murs. Rien n’est plus vrai; car leur parole enfiellée suscite les ennemis parmi les plus doux, les provoque et les met aux prises dans des combats qu’attise une rancune sans merci...

Ou bien, elles boudent dans une mauvaise humeur constante. On les voit des jours, des semaines, des années, enfermées dans un mutisme absolu. Leur langue se tait, mécontente et hostile. Mais tout leur être parle; toute leur attitude, tous leurs gestes disent leur colère latente, qui devient bientôt de la haine. Car c’est plus que de la pose, plus qu’une façon de se faire remarquer, — n’y arrivant pas autrement, — oui, c’est bientôt de la rancune accumulée; c’est en peu de temps de la colère haineuse et prête à la vengeance. Un enfer encore dans la famille, où, si la loquacité caustique peut ressembler à la peine du sens, le mutisme est comme la peine du dam, c’est-à-dire la séparation complète des âmes. On a commencé par une bouderie peut-être inno-

cente. On s'y est entêté; et on finit, de chagrins en chagrins imaginaires, par une rupture totale. C'est la ruine du foyer; c'est le désastre de l'amitié; c’est le supplice de plusieurs vies.

Ah! Mesdames, je vous en prie, en face de ces aboutissements, rares peut-être, mais toujours possibles, de la colère, ne vous laissez prendre à aucune de ces formes : vivacités, impatiences, emportements, duretés, susceptibilité, mauvaise humeur, bouderie, rancune, vengeance. Car, à un degré comme à l'autre, elle est un désordre de l'âme, de l'âme humaine et féminine, telle que Dieu l'a faite et telle qu'il la veut.

Il avait créé, aux débuts du monde, cette âme avec un caractère universel de bonté, qu'il lui avait donné pour signe. C'est le péché qui a engendré la colère. Pour la vaincre en sa source, il a voulu qu'un des caractères du Rédempteur des hommes soit précisément la douceur dans l'humilité de son Fils. Et, associant sa Mère à l'œuvre du rachat, il l’a établie pour votre éternel exemple, Mesdames, la douce et clémente Vierge, pour emprunter les mots mêmes dont la saluent nos antiennes liturgiques. Lui, la bonté infinie, il l'a placée, Elle, la Vierge aimable et bénie, en marge de toutes les femmes, pour que sa vertu, proposée à votre imitation, soit votre constante leçon.

LA COLÈRE

Regardez-la, au plus fort de ses joies comme au plus profond de ses douleurs, alors que le glaive de Siméon au pied de la croix lui transperce le cœur, et voyez si l'épreuve a altéré sa douce sérénité. Elle pleure, mais sans amertume, et parmi toutes les Madones qu'a créées l’art chrétien, il n'en est pas de plus suggestive et de plus conquérante que la Pieta de Michel-Ange, ou que VAddolorata.

Prenez-la pour modèle. Car à vous, comme à elle, rien ne sied mieux que la bonté dans l'épreuve. Elle donne à la Vierge Marie une beauté incomparable qui, à des degrés divers, suivant vos efforts et votre support chrétien, peut être vôtre. Cette volonté d’être douce ne vous enlèvera pas assurément la peine, ni le combat, dans une nature sujette comme la vôtre à tant d'émotions. Mais elle en apaisera l'acuité et la blessure. Elle vous fera au foyer et dans la société, par votre résignation consentie devant les douleurs inévitables, la place royale à laquelle votre ambition féminine aspire en vain autrement.

Vous voulez régner; — j'ai autrefois consacré toute une conférence à vous le dire; — et vos colères d’ordinaire n'ont d’autre but qu'un trône ou qu'un cœur domestique à gagner, simplement même à ne pas perdre. Vos violences vous les

éloignent plutôt. Mais la douceur est la vertu à laquelle rien ne résiste. Pourquoi l'oubliez-vous? N’est-ce pas la promesse formelle de l’Evangile : « Beaii mites , quoniam possidebunt terram! Bienheureux ceux qui sont doux parce qu’ils posséderont la terre! »

Il semble, je le sais bien, que cette douceur est quelquefois une abnégation. Il n’y faut pas tendre quand il s’agit de l’abnégation des droits de Dieu. Mais, lorsque nos intérêts seuls sont en jeu, l’abnégation de ce qui peut être notre droit présent n’est qu’un placement plus avantageux sur demain, qu’une mise de fonds qui rapporte le double, qu’une semence qui rend au centuple... Ne vous plaignez donc jamais, Mesdames, d’être contredites, d’être même humiliées, d’être méconnues; et n’appelez pas la colère à votre secours, pour remonter au rang qui vous semble être votre place. La douceur toute seule, encore un coup, vous y élèvera.

Croyez-en Bossuet qui, faisant l’éloge d’une grande reine, et laissant de côté tous ses titres, — elle en avait de sublimes, — ne voulait retenir à sa louange que cette simple vertu, et disait d’elle, comme une apothéose suffisante à sa gloire, qu’elle fut douce envers la mort, comme elle l’avait été envers tout le monde. Plus bas que le cœur de notre Dieu et plus bas que la

LA COLÈRE

Vierge Marie sans doute, n’est-ce pas là pourtant un exemple digne de tenter votre émulation?...

Je ne me dissimule pas que, pour être royale, cette vertu n’est pas facile à tout tempérament de femme. Il faut le concours de Dieu, pour que de votre cœur s’épanchent intarissables les flots de la douceur chrétienne, arrosant comme l’eau de Settim tous les brins d’herbe de la vallée, c’est-à-dire pour être douce à toute existence, douce à vous-mêmes, douce aux choses, douce aux événements, douce aux contradictions, douce aux violences, douce aux croix, ainsi que parle Mgr Gay. La douceur vraie ne s’effraie point de cette perfection. Comme l’eau encore, fée incomparable, elle prend toutes les formes; elle tourne ou surmonte tous les obstacles; elle répond à toutes les exigences; elle entre, s’il le faut, dans tous les détails de sacrifices minutieux et incessants. Elle est vraiment, comme on l’a dit, l’amour aux petits soins.

Laissez-moi, pour finir cette étude, vous en donner le signalement tel qu’il faut la pratiquer, pour l’opposer victorieusement à vos colères natives. Je ferai là, je l’espère, le portrait des meilleures de vous; et je donnerai du même coup à toutes un programme de vie.

La douceur, « suivant la magnifique exprès-

<( sion de saint Paul en son Epître à Tite, c'est « toute mansuétude à l'égard de tous; — la « mansuétude de l'esprit : elle en adoucit la ria gueur; elle y fait naître les pensées bienveil- « lantes, les jugements favorables, la largeur a d’appréciation, l’indulgence pour la grande « misère humaine; — la mansuétude de la pa- « rôle : elle la rend agréable et sympathique, « sans lui permettre de tomber dans la précio- « sité ni dans la mièvrerie; elle surveille le ton « même de la voix, l’élevant le moins possible, « et lui ôtant ainsi tout ce qu’elle pourrait avoir « de raide et d’impérieux; — la douceur de la « physionomie : vous n’y voyez plus rien d’étu- « dié, mais un air suave, ouvert, avenant, qui « attire dès l’abord; — la mansuétude de la « démarche , des conversations et des manières : « brusques autrefois et fatigantes, maintenant « régulières et portant avec elles la paix; d’après « le mot de Hugues de Saint-Victor : c’est une « splendide affabilité; — la mansuétude dans les « observations ou les reproches qu’on est obligé « de faire : avec quel tact elle s’en acquitte et les « rend presque chers, par la charité qu’on y « met! — la mansuétude enfin jusque dans les « contradictions les plus violentes dont elle « triomphe, comme le torrent, par l’abondance « de ses eaux, finit par traverser, percer, sub-

LA COLÈRE

« merger le roc même qui lui barre la « route (i). »

Voilà, Mesdames, la vraie douceur!... Car ceux-là seuls sont doux qui savent vaincre le mal à force de bien...

(i) Cf. Lenfant, La Royauté du Cœur , pp. 77 et 78.

L’Opportunisme

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