V. — LEXIQUE
M. Settegast (toc. cit., 54 sqq.) a relevé dans le Roman de Troie un certain nombre de mots rares, qui se rencontrent également dans la Chronique des Ducs de Normandie : il en tire un nouvel argument en faveur de l’identité de Benoît de Sainte -More et du Beneeit de la Chronique . Sans prétendre résoudre ici accidentellement une question qui ne nous semble pas mûre, il nous paraît convenable d’examiner rapidement quelles nouvelles lumières apporte, sur ce point particulier du Lexique, le matériel critique inédit que nous avons à notre disposition.
i° Die. — Il n’est pas sûr que ce mot, qui est un doublet
de di, et que l’on trouve dans la Chronique , v. 19232, appartienne à l’auteur du Roman. Il fait, en effet, partie d'un passage de huit vers (v. 25655-62), fort suspect, qui ne se trouve ni dans les manuscrits de la famille y , ni dans M\ le plus ancien et le meilleur de nos manuscrits.
20 Macainz. — Ce mot, qui se trouve employé au cas sujet au vers 5i3o, doit faire au cas oblique macaing , comme le montre le 2 final et le féminin macaigne, qui figure à la rime au vers i6o36 de la Chronique. Quelle qu’en soit l’étymologie (en tout cas germanique), il semble bien être la source directe du français moderne maquignon et être apparenté à maquiller , qui a donné au xvie siècle maquillon, employé au même sens que maquignon. Ce mot a embarrassé certains scribes qui ont écrit: celui de H chertains, celui de B de sens plains, celui de F maneniz (issu de maneviz) ; M2 M1 E donnent maqueinz, K macainz, J maquains, RM maquainz, W machainz. Nous n’avons pas d’autres renseignements, mais ceux-là suffisent amplement pour assurer l’existence du mot.
3° Qui, que adversatifs. — M. Settegast, qui 11’admet que qui, considère ce mot comme une conjonction adversative et le rapproche à tort, pour la forme, du latin atqui . Ce n’est autre chose que le pronom relatif introduisant une proposition elliptique, qui oppose un prédicat affirmé à un prédicat nié. Notre explication est incontestable pour l’exemple suivant : 15195-7 Laudomata ot non li uns, Qui ne fu laiz, ne neirs, ne bruns, Qui blans e bloiz e genz e beaus, où il n’y a pas de variante. Il faut sous-entendre dans la proposition elliptique le verbe de la précédente, fu : « lui qui fut, puisqu’il fut. » Examinons les trois autres exemples :
a) i83i 1 -3. Ne somes pas en ceste peine
Por Menelaus ne por Heleine,
Qui por aveir pris e honor.
Ici il faut entendre : « nous qui sommes en cette peine pour, etc. » Deux manuscrits inférieurs, KM, donnent que, deux autres donnent mes (mais). Cette dernière variante, que l’on retrouve dans le troisième exemple, est le fait de scribes qui ne comprenaient plus la tournure, mais qui comprenaient le sens.
b) 28610-1. Mais ço n’esteit pas fine amor,
Que traïson e decevance.
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Que est le relatif neutre primitif au cas sujet, qui a de bonne heure alterné avec qui , ce qui explique que notre plus ancien manuscrit, M2, ait qui.
c) i8664-5. Ici n’ot pas eschar ne ris,
Que duel estrange e merveillos.
La tournure impersonnelle rend tout d’abord ce passage un peu moins clair; mais, en l’analysant, on voit qu’il se rattache au précédent: illud non habuit... quod [habuit\, etc.
4° Queinement. — Il y a dans le Roman de Troie un exemple de ce mot curieux si fréquent dans la Chronique, mais seulement dans le manuscrit M2 :
24292-4. Mais or orreiz en quel manière En fu la fins, ne quenement Avint le grant destruiement.
F donne com faitement, M ne quellement, éd. et quellement (y manque).
Dans la Chronique, on trouve queinement, quenement et queiment (ms. Harléien), qui doit être corrigé, d’après le manuscrit de Tours, en queiennement . D’où vient ce mot, qu’on ne trouve pas ailleurs? Gaston Paris croit (. Romania , Y, 383) que queiennement est un simple allongement de queinement. Nous croirions plus volontiers à l’antériorité de queiennement , ou mieux queiénement, que, étant donné le goût de l’auteur pour les suffixes anus et ianus, nous tirerions de *quid-iana (ou *quid-ana) -mente. Quant à queinement, quenement, ce serait un simple resserrement de queiénement.
5° Tenerges. — A l’exemple cité par M. Settegast, v. igi44, il faut en joindre deux autres avec même rime, mais où le scribe du manuscrit K, suivi par l’éditeur, a supprimé le mot et choisi une rime différente.
12875-6. Après tornérent as herberges :
N’iert pas la nuit li cieus tenerges,
22io3-4. Quant il partirent des herberges,
Oscurs iert li cieus e tenerges.
Dans ces deux passages, M1 a remplacé tenerges par ténèbres , dont il a fait un adjectif; de même M dans le premier passage : ce qui montre que le sens de « ténébreux » ne faisait doute pour personne. L’étymologie nous semble
être tenebricus, qui se trouve non seulement dans Tertullien (Paît. 4), mais encore dans un fragment des Trachiniennes de Sophocle, traduit par Cicéron ( Tuscul . II, ix, v. i3). Il est vrai que le français tenerge, comme le provençal tenerc, semblent ramener régulièrement à *tenericus (cf. serge=serica).La. force de l’accent a dû assimiler et faire disparaître le b dans le groupe roman brc de tenebrcus. Il ne pouvait, en effet, être traité ici comme dans fabrica , qui a donné *favrge, faurge, forge; son rôle s’est réduit à fortifier l’entrave de Ve i.
La liste des mots relevés par M. Settegast, la plupart à cause du changement de genre, doit être notablement réduite : Reveit revictus, « prouvé, avéré, » n’est nullement rare ; — flambe, souvent écrit flamble = Jlammula, n’est pas masculin; aire et barate pour air, barat, semblent inventés pour les besoins de la rime; — dehaite 9124 n’est pas justifié par la critique des manuscrits : il faut lire s'en dehaite, et non sanz d.; de même, il faut lire sa mémoire 19812; — isle , masculin, doit être lu /s/ez(suj. sing. 1924, rég. plur. de
islet, diminutif; — joies (suj. sing. masc.), au vers 17707 M1 2K, doit probablement être corrigé en jois, d’après les variantes joie (fém.) R et jorz FNDMŒ; joi, qui est fréquent dans le Roman de Thèbes comme terme augmentatif dans une proposition négative (ne parla joi, etc.), est d’ailleurs assuré ici par la rime poi, aux vers 13607. 14075. i58o5, et par la mesure du vers (dans M2) au vers 12862; — raie (fém.) n'est pas radius, mais * radia (pluriel neutre) et est formé comme arme, corne, etc. ; il ne signifie pas « rayon » , mais « force des rayons (du soleil), les rayons du soleil dans toute leur force » (c’est un collectif) ; cf. raja en provençal ancien, rajo en provençal moderne et dans la plupart des parlers du Midi; — test 14126. 17246 n’est pas, pour le sens, identique avec teste.
Restent simplement, parmi les noms dont Benoît modifie le genre, navie (masc.) 4012. 5oo2. 5912. 20169, etc., qui a été employé par lui, comme par l’auteur de la Chro -
1. Tenerge se trouve encore, outre les trois exemples de la Chronique, cités par M. Settegast, II, 5710. 19735. 39336, et un quatrième qu’il a omis, II, 37207, dans 1 e Livre des manières d’Estienne de Fougères, 661 (Kremer) : tenierge. Tenegre, dans le Prothesilaus d’Huon de Rotelande (cité par Godefroy), et, comme nom, dans Saint Edward le Confesseur, 2988 (cité par Godefroy), provient sans doute aussi de
tenebricus traité différemment. Tenecle, Thèbes, 3o58, et teniecle, Amis et Amiles, 668 (Hoffmann), indiquent un changement de suffixe.
L, COXSTANS.
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nique, à côté de navie (fém.), et travaille 287 et 10127 ('.bataille): c’est, on le voit, peu de chose.
Nous bornerons ici cette étude, afin de ne pas dépasser les limites du plan que nous nous étions tracé. Nous avons voulu simplement faire connaître les changements que l’examen de l’ensemble des manuscrits obligeait d’apporter, en ce qui concerne la langue du Roman de Troie, aux constatations faites par la critique, alors qu’on n’avait guère à sa disposition que l’édition de M. Joly. Ces changements, on l’a vu, sont assez notables pour justifier notre travail, qui n’est, du reste, qu’un nouveau jalon posé par nous sur la route qui doit nous mener à la reconstitution critique du texte du poème.
Léopold CONSTANS.
Bordeaux. — Impr. G. Gounouilhou, rue Guiraude, 11.