‹ La Langue française au CanadaChapitre 9 sur 11 · NÉCESSITÉ ET AVANTAGE DU FRANÇAIS · texte numérisé non relu

NÉCESSITÉ ET AVANTAGE DU FRANÇAIS

lo Pour les Canadiens-français— Langue et religion

J'ai accumulé jusqu'ici les arguments et les témoignages qui condamnent, aux points de vue de la Constitution et de l'histoire, les mesures particulières de proscription adoptées par la province d'Ontario. J'ai établi la base des droits du français au Canada. Envisageons maintenant la question sous un aspect plus large.

Y a-t-il, pour nous et pour tous les Canadiens-français, nécessité de conserver jalousement notre langue et de la faire enseigner à nos enfants? La conservation de la langue et de la civilisation françaises est-elle utile au Canada tout entier?

Sur le premier point, toute démonstration devrait être inutile. Malheureusement, nous n'avons pas subi impunément le régime d'asservissement colonial et surtout les leçons d'abjecte servilité que trop de nos hommes publics et de nos journalistes nous ont prèchées depuis un quart de siècle. Un trop grand nombre de nos nationaux sont tombés dans le piège et croient à l'utilité de donner la préférence à l'enseignement de l'anglais à cause de son usage pratique. Oh! les gens pratiques, quels myopes et quels éteignoirs!

N'oublions pas qu'un peuple ne donne toute la mesure de sa valeur que s'il conserve jalousement et développe sans relâche les traditions et les facultés qui lui sont propres et qui constituent les éléments intrinsèques de sa supériorité.

Comme l'a fort bien dit M. Etienne Lamy, au Congrès du Parler français, "chaque langue sollicite, révèle et consacre le génie d'une race." Gravons dans nos esprits cette parole lapidaire.

Un groupe ethnique qui se laisse assimiler apporte au peuple assimilateur un élément de force ou de supériorité; mais tout ce qu'il donne à autrui, il le perd pour lui-même. C'est ce qui est arrivé aux Ecossais et aux Irlandais, à qui, certes, l'on ne saurait faire un crime d'avoir perdu leur langue dans les conditions où ils se sont trouvés placés, mais qui ne témoignent pas moins de la vérité du principe que je viens de poser.

Si nous nous laissons angliciser, totalement ou partiellement, nous décherrons de toute façon. Les anglophones, dont nous deviendrons de plus en plus les instruments et les serviteurs, bénéficieront de notre labeur; mais ce travail restera confiné dans les régions inférieures de la vie nationale et économique; et le Canada sera privé de l'appoint inappréciable du génie et de la civilisation propres à notre race. Quand un peuple a hérité d'une part de ce merveilleux patrimoine moral et intellectuel que le génie de la France a accumulé pendant quinze siècles, sous l'inspiration de la pensée chrétienne la plus haute, il n'a pas le droit d'abdiquer ni de dilapider son héritage

I^a conservation de la langue nous est également nécessaire pour la préservation de la foi. De tous les éléments humains qui participent à la vie religieuse d'un peuple, la langue et les traditions nationales sont les plus essentiels. Ai-je besoin d'insister sur ce point vital? Le mouvement magnifique de l'Association de la Jeunesse Catholique à l'appui des revendications de la minorité ontarienne, le précieux encouragement qu'il a reçu de Son Eminence le Cardinal Bégin, de Sa Grandeur Monseigneur l'Archevêque de Montréal et de la plupart des évoques de la province de Québec, le manifeste de l'Université Laval, d'une si haute inspiration et d'un raisonnement si so'ide, témoignent suffisamment de la vérité de cette proposition. Les trouées effroyables pratiquées dans les rangs des catholiques de langue anglaise, à la faveur des mariages mixtes et des relations intimes favori.sés par la communauté de langue entre eux et la population protestante ou agnostique, constituent une preuve plus éclatante encore de la nécessité pour nous de conserver notre langue si nous voulons garder notre foi dans toute son intégrité.

2o Pour les Canadiens- anglais Américanisation du Canada

Mais je veux placer la question sur un terrain où tous les Canadiens, anglais et français, protestants et catholiques, peuvent se rencontrer et s'unir. Je veux démontrer qu'il y a pour la nation canadienne tout entière, pour les Anglo-protestants comme pour les Canadiens-français catholiques, un avantage marqué et même une nécessité rigoureuse de conserver la langue française et d'en favoriser l'expansion dans toutes les parties de la Confédération.

Les Prussiens voient, non s; iis rriison, un danger pour l'unité nationale de leur empire dans l'influence que la communauté de langues permet à la France d'exercer sur les Alsaciens-Lorrains et, à un moindre degré, dans le lien qui unit les Polonais de Posnanie à ceux de la Galicie et de la Pologne russe.

Au Canaila, ce danger existe dans la communauté de langue qui permet aux influences américaines de pénétrer rapidement dans toutes les sphères de la vie intellectuelle, sociale et économique du Canada anglais.

CV n'est pas le français (lui menace l'unité nationale du Canada, c'est l'anglais.

Tout homme c|ui a un peu voyagé et observé ne peut manquer d'être frappé de l'américanisation rapide du Canada anglais. Calgary. Hégina, Winnipeg et même Toronto, la Mecque du loyalisme colonial, sont des villes beaucoup plus américaines qu'anglaises. La masse de la population des villes anglo-canadiennes se nourrit l'esprit par la lecture des revues et des journaux américains. L'n nombre très considérable d'Anglo-Canadiens voyagent et séjournent aux Etats-Unis plutôt qu'en Angleterre. Les lelations d'affaires entre le Canada anglais et les Etats-Unis sont de pins en plus intimes et envahissantes. Celte pénétration é :onomiciue va s'accentuer profondément par le désarroi que la guerre a causé dans ks finances de l'Europe et par les exigences de la reconstruction nationale, (jui vont garder au-delà de l'Atlantique une forte partie des capitaux anglais qui alimentaient jus- (ju'ici nos maigres finances et nos industries naissantes. Déjà, c'est à la porte des banques de New-York que la plupart de nos corps publics sont obligés d'aller mendier les capitaux qui leur venaient jusqu'ici de Londres.

("eux ([ui ne voient, dans la croissance formidable de cette force centripète, aucun danger pour la conservation des forces nationales démontrent tout simplement qu'ils ignorent les lois fondamentales des sociétés et les enseignements invariables de l'histoire.

Cette puissance d'absorption n'est pas contrebalancée chez nous, comme en Belgique, en Hollande ou en Suisse, par l'influence rivale d'une autre grande nation. Nous n'avons à lui ripposer qu'une seule force de résistance réelle et durable: la présence d'un groupe ethnique considérable, parlant une langue différente, ayant d'autres traditions et un autre idéal que ceux du peuple américain.

Cette force de résistance vaudra dans la mesure où elle se maintiendra, non-seulement dans la province de Québec, mais dans toute l'étendue de la Confédération et particulièrement dans les provinces de l'Ouest.

C'était la pensée de CARTIER, agréée et favorisée par Macdonald, lorsqu'il entreprit de faire du Manitoba un second Québec.

C'était également la pensée d'un homme d'Etat, moins éminent mais d'un rare bon sens, John Henry POPE, lorsqu'il entreprit de masser le long de la frontière américaine, dans le comté de Compîm. une population exchisivement française. Il avait commencé.

et c'était fort légitime, par faire de la colonisation anglaise; mais il constata bientôt que les Anglais les plus authentiquement cockneys ne tardaient pas, au contact de leurs voisins des Etats- Unis, à devenir de vrais Yankees. Il changea de tactique et se mit ù faire de la colonisation française afin d'assurer la conservation de l'esprit britannique dans cette région.

Si les gouvernants et la population de l'Ontario savaient éclairer leur loyauté britannique des lueurs les plus fugitives de raisonnement, d'observation et de connaissance de l'histoire, loin de combattre l'immigration française dans leur province et d'appliquer aux Canadiens-français un régime d'assimilation à la prussienne, ils reviendraient aux traditions de Cartier et de Macdonald comme à la pratique de Pope et feraient la part la plus large possible aux Canadiens-français. La même pensée et la même politique devraient s'imposer davantage encore aux gouvernants des provinces de l'Ouest.

Le français à l'étranger — Commerce et Diplomatie

Dans l'ordre des relations extérieures, la conservation du français n'est pas moins nécessaire. En dépit des entraves que nous impose la sujétion coloniale, nous entrons peu à peu dans la sphère des grandes affaires du monde; et par "affaires" je n'entends pas seulement le négoce mais les relations politiques étrangères.

Dans le seul domaine du commerce, nos braves colonials semblent croire qu'en dehors du monde anglophone et des nations qui évoluent dans l'orbite de l'Angleterre, il n'existe que des peuplades barbares. La quasi totalité de nos échanges commerciaux se fait aujourd'hui avec les Etats-Unis et l'Angleterre. Un jour viendra où le conmierce canadien devra forcément franchir ces Imites. Les Canadiens s'apercevront alors que, même dans le domaine des affaires pratiques, la connaissance parfaite et lusage courant de la langue française sont très utiles, souvent même nécessaires.

Le ministre du Commerce annonçait l'autre jour au parlement qu'il avait décidé d'envoyer un agent de commerce en Russie. Si cet agent ne parle pas et ne comprend pas le français, il s'apercevra bientôt qu'il n'est pas en état de nouer des relations utiles en Russie. Si son travail porte des fruits et que nos négociants veulent en bénéficier, ils doivent se préparer à correspondre en françj,is — à moins que la haine du français ne leur fasse préférer l'étude de la langue russe.

Sans sortir de l'Amérique, il est bon de se rappeler qu'au sud di la Rio Grande grandissent une quinzaine de nations latines, dont quelques-unes sont appelées à de hautes destinées. Dans leur suffisante et colossale ignorance, la plupart des Anglo-Canadiens s'imaginent que les républiques sud-américaines sont peuplées de demi-

barbares qui ne sortent d'une révolution que pour entrer dans une autre- Ils ignorent totalement que plusieurs de ces pays ont déjà atteint un degré de civilisation bien supérieur au nôtre; que, dans le seul domaine de l'agriculture et du commerce, la République Argentine nous fait une concurrence redoutable jusque sur le marché britannique.

Le Canada aurait tout intérêt à mieux connaître ces pays et à nouer avec eux des relations commerciales et politiques plus intimes. Pour ce double objet, la connaissance et l'usage du français nous sont indispensables. C'est la langue intermédiaire qui s'iml)ose entre eux et nous. Déjà, dans les rapports que publie le ministère du Commerce à Ottawa, on lit invariablement que si les négociants canadiens veulent nouer des relations dans ces pays, ils doivent correspondre en portugais on en français au Brésil, en espagnol ou en français dans l'Argentine ou le Chili, nulle part en anglais.

Que résulte-t-il de ces premières constatations? C'est que l'usage du français sera bientôt aussi utile à l'industrie et au commerce canadiens que l'usage de l'anglais. Avec l'anglais et le français on peut établir des relations dans le monde entier. Avec l'anglais seul, la porte d'une foule de pays nous est fermée.

Quels ont été les deux facteurs principaux de la merveilleuse progression de l'industrie et du commerce allemands? L'enseignement des sciences techniques et celui des langues étrangères.

J'ai parlé tantôt du régime scolaire particulier à l'Alsace-Lorraine; ajoutons quelques détails sur l'enseignement des langues dans tout l'empire allemand. Dans toutes les écoles moyennes et supérieures, l'enseignement d'au moins une langue étrangère est obligatoire. C'est en général l'anglais dans les régions du nord et le français dans les régions du sud. Dans les gj'mnases d'ancien type, correspondant aux lycées français et à nos collèges classiques, le français est obligatoire et l'anglais facultatif. Dans les gymnases modernes, comme aux écoles supérieures de sciences ou de commerce, le français et l'anglais sont obligatoires. Ce n'est assurément pas le culte des lettres et de la civilisation de la France et de l'Angleterre qui a dicté ce programme aux gouvernants et aux éducateurs de l'Allemagne contemporaine. Mais, en dépit de leur morgue et de leur foi dans la supériorité de la kultnr germanique, ils ne sont pas encore assez aveuglés par l'orgueil national ni surtout assez bornés pour ne pas comprendre que la connaissance du français est un élément essentiel de toute culture supérieure, même pour la pratique du commerce et de l'industrie.

En dehors du domaine des affaires proprement dites, où reste confinée la mentalité encore primitive de la plupart des Canadiens, des Canadiens-anglais surtout, la connaissance du français est encore plus essentielle.

Que le Canada reste plus ou moins longtemps à l'état de peuple à la mamelle, qu'il devienne un jour l'associé véritable de la Grande- Bretagne, ou qu'il rompe totalement le lien colonial, ses relations avec les pays étrangers vont s'accroître rapidement, surtout à la suite de la guerre actuelle qui nous a précipités brusquement dans les conflits du monde.

Les officiers et les soldats anglais, de la Grande-Bretagne ou du Canada, constatent aujourd'hui combien la connaissance du français leur serait utile. Dans une préface écrite en tète de la traduction d'un ouvrage technique du général Bernhardi, — le croquemitaine des jingos anglais, ou plutôt leur émule — le général l'^RENCH reproche aux officiers anglais d'ignorer les langues étrangères, et particulièrement le français et l'allemand. Si le reproche est mérité en Angleterre, il l'est infiniment plus au Canada, où les Anglo-Canadiens n'ont aucune excuse d'ignorer la langue d'un tiers de leurs compatriotes.

Avant longtemps, le Canada sera forcé d'avoir des représentants officiels, consuls ou agents de commerce, dans un grand nombre de pays. En dehors de l'Angleterre et des Etats-Unis, la connaissance et l'usage du français, langue diplomatique du monde civilisé, seront plus utiles à ces fonctionnaires que la connaissance et l'usage de l'anglais.

Le français, langue de la civilisation supérieure

Indépendamment de toutes les circonstances extérieures, en dehors et au-dessus des exigences du commerce et de la politique, aucun Canadien, anglais ou français d'origine, ne doit désespérer de voir son pays monter un jour au niveau des nations véritablement civilisées. Le jour viendra, espérons-le, où le Canada fournira au monde plus et mieux que des sacs de farine, des rails de chemin de fer, ou même que des soldats et des vaisseaux de guerre. Il y aura une pensée canadienne, une civilisation canadienne, une science canadienne, un art canadien, qui se manifesteront par des oeuvres vraiment supérieures. Les représentants et les interprètes de cette pensée devront nécessairement communiquer avec les es- ])rits supérieurs des autres races, des autres civilisations. Ce jourlà, le français reprendra d'emblée tous ses droits. Tant que subsistera la civilisation européenne et les fruits de son expansion dans le monde, le français restera la langue de communication des esprits supérieurs de l'humanité, comme elle est restée la langue de la haute diplomatie après que la France eut cessé d'exercer sur l'Europe sa domination politique et militaire. Dans toutes les hautes sphères de la pensée humaine, la langue française conserve son empire à cause de sa clarté, de sa souplesse, de sa logique et de son caractère d'universalité, qui la rendent la plus propre à exprimer les pensées les plus élevées et les démonstrations les plus limpides.

C'est If rôk- (juc le grec a joué dans l'antiquité.

Lorsque les Romains eurent conquis la quasi totalité du inonde alors connu, tout convaincus qu'ils étaient, comme les Anglais ou les Allemands d'aujourd'hui, de la supériorité de leurs institutions et de leur gouvernement, tout imbus de l'orgueil national et de la morgue romaine, ils furent assez intelligents pour comprendre qu'il Hianquait un couronnement à leur pu'ssance et une supériorité intellectuelle à leur civilisation. Ce couronnement et cette supériorité, ils l'empruntèrent à la Grèce, pourtant réduite aux proportions de province de troisième ordre. Ils peuplèrent leurs temples des oeuvres de la statuaire grecque, cette expression la plus parfaite de l'esthétique humaine. Ils confièrent la direction de leurs écoles aux pédagogues d'Athènes. En dépit de leur rudesse et de leur orgueil, ils apprirent bientôt à apprécier les beautés de la langue grecque; et un jour vint où l'idiome harmonieux des Hellènes fut l'instrument de communication de tous les esprits supérieurs de l'Empire, la marque de toute éducation complète, comme la langue française l'est aujourd'hui dans tous les pays civilisés, même aux Etats-Unis. Les décrets du Sénat étaient affichés sur les colonnes du Forum romain dans la langue grecque, comme aujourd'hui, les liaités et les notes diplomatitiues de tous les pays civilisés sont rédigés en français.

Oui. un jour viendra sûrement où les Anglo-Canadiens, sortis de l'ornière où les retiennent les préoccupations bornées du mercantilisme, nous remercieront à genoux d'avoir conservé au Canada cet élément inappréciable de civilisation et de culture supérieure. (1)

Ils comprendront alors que la lutte que soutiennent aujourd'hui contre eux les Canadiens-français de l'Ontario est la lutte de la justice contre l'iniquité, de la liberté contre la tyrannie, du droit contre la domination arbitraire du nombre, de la meilleure sinon la plus ancienne tradition britannique contre l'exclusivisme prussien ou le mercantilisme yankee, en un mot, la lutte de la crvilisation contre la barbarie. C'est à ce cri qu'on enrôle aujourd'hui les jeunes Canadiens, anglais ou français, pour aller soutenir en Europe le choc des hordes allemandes. N'y obéironsnous point pour faire triompher le même principe sur la terre canadienne?

(1) Les Franco-Américains peuvent invoquer avec fruit, auprès des Américains intelligents, cet argument et tous les autres, d'ordre général, qui justifient la conservation de la langue française aux Etats-Unis comme au Canada. Sauf en Louisiane, ils ne peuvent s'appuyer, comme les Canadiens-français, sur la Constitution et les Traités; mais ils peuvent toujours se réclamer des préceptes du droit naturel, des souvenirs de l'appui donné par la France à la République naissante et des avantages que la nation américaine tout entière letirera de la conservatioïi <ir la langue et de la culture françaises.

La province de Québec et la îhinorité ontarienne

Cette lutte, on conteste à la province de Québec le droit de la soutenir. On invoque les prérogatives de l'autonomie provinciale. Cette objection est futile. Dans l'ordre constitutionnel, je crois civoir démontré que le droit des Canadiens-français de l'Ontario s'appuie sur une base qui est celle même de la Confédération. C'est un problème national qui se pose et dont la solution appelle l'attention, la bonne volonté et l'action patriotique de tous les Canadiens. Les habitants du Québec sont citoyens du Canada, tout comme ceux de l'Ontario, du Manitoba ou de la Nouvelle-Ecosse. Rien de ce qui affecte la paix, la prospérité et les intérêts supérieurs de la nation ne leur est étranger La majorité française du Québec a le droit et le devoir de veiller à l'exécution du pacte fédéral, de l'entente conclue entre les deux races pour le maintien de leurs droits respectifs. La minorité anglo-protestante du Québec a le droit et le devoir de veiller à la conservation du principe qui assure sa propre protection.

Plus que toute autre, la province de Québec a le droit de faire respecter la constitution dans son esprit le plus large, parce que, seule entre toutes, elle l'a toujours respectée sans la moindre arrière pensée ni la tentative la plus lointaine de restreindre les priviJèges de la minorité anglo-protestante.

La province de Québec a non seulement le droit mais le devoir rigoureux d'assurer la conservation des groupes français des autres provinces, parce que leur survivance est la garantie de sa propre existence. Ne l'oublions pas: si, dans une pensée de lâche égoïsme ou dans la torpeur d'une apathie imbécile, nous laissons périr les uns après les autres les groupes français de la Confédération, rejetons épars du vieux tronc, nous ne tarderons pas à être attaqués sur notre propre terrain. Nous subirons la peine des lâches et des égoïstes. Si nous laissons triompher le faux principe que l'unité de langue est essentielle à l'unité de chacune des provinces anglaises, les anglicisateurs auront raison d'en pousser plus loin l'application et d'affirmer que l'unité de langue est essentielle à la conservation de l'unité nationale, que le maintien de la langue française n'est pas plus légitime dans la province de Québec que dans i'Ontario, le Manitoba, l'Alberta, la Saskatchewan, la Nouvelle- Ecosse ou le Nouveau-Brunswick.

Comment aider la minorité ?

Que devons-nous faire pour aider fructueusement à nos compatriotes de l'Ontario?

Ne nous payons pas de mots. Le devoir le plus urgent du ivinment, c'est de leur fournir les ressources nécessaires pour porter

leur cause jusqu'au Conseil Privé du roi, qui sera appelé à décider, selon la parole lapidaire du président du Sénat, — à qui je suis heureux de reconnaître le titre plus glorieux encore de président de l'Association d'Education de l'Ontario — "si la Confédération a été un pacte d'honneur ou un piège d'infamie."

Là ne se borneront pas les exigences de la lutte. Les Canadiens-français de l'Ontario seront forcés de faire de lourds sacrifices pour le soutien de leurs écoles et l'organisation de leurs forces de résistance.

Même si la décision du plus haut tribunal de l'Empire leur est favorable, l'expérience a démontré, au Manitoba, que le loyalisme des Anglo-Canadiens ne va pas jusqu'au point de sacrifier sans résistance leurs préjugés ou leur haine aux volontés du roi et de ses représentants. Quelle que soit la décision des tribunaux judiciaires, la question ne sera finalement décidée que par le tribunal suprême de l'opinion publique, si souvent aveugle et injuste.

Les endormeurs, les faux conciliateurs disent: Cessez toute agitation et la paix se rétablira. Méfions-nous de ces empoisonneurs. C'est avec le même procédé de chloroformisation qu'ils ont amené la province de Québec à laisser sacrifier les uns après les autres les droits de la plupart des groupes français des provinces anglaises.

Il faut au contraire faire une agitation générale et croissante, une agitation intelligente, ferme et modérée, et surtout une agitation constante. Il faut multiplier les plaidoyers, les tracts de propagande et les arguments. Il faut convaincre tous les esprits suffisamment ouverts de l'importance de la question et de la nécessité de la résoudre dans le sens de la justice et des intérêts supérieurs de la nation. Il faut faire entrer profondément dans l'esprit de tous les Canadiens-français la conviction que la cause de la minorité ontarienne est la leur- Il faut aussi pénétrer jusqu'au coeur des groupes anglais les plus préjugés et leur démontrer l'injustice de la situation qui est faite à ce groupe intéressant du peuple canadien. Il faut leur prouver que les meilleures traditions britanniques et la conservation même du patrimoine canadien exigent une solution équitable et intelligente de cette question.

Pour tout cela il faut des ressources. L'argent est le nerf des luttes publiques tout autant que celui de la guerre. La minorité ontarienne n'est pas riche; mais elle est fière. Elle ne tend pas la main en mendiante; elle est prête à soutenir seule la lutte, dût-elle > succomber. Nous n'avons pas le droit de ne pas l'aider. L'Association de la Jeunesse Catholique a compris que tous les Canadiensfrançais avaient un devoir rigoureux de justice sociale à accomplir. C;'est pour nous permettre d'exercer ce devoir qu'elle a organisé la souscription en faveur des écoles d'Ontario.

Dans un magnifique élan de générosité, la province de Québec a versé son argent à pleine mains pour venir en aide aux Anglais,

aux Français et aux Belges. Ferons-nous moins pour nos propres nationaux? Ils soutiennent une cause aussi juste et aussi sacrée, cause qui n'a d'autre défaut que d'être la nôtre et de ne pouvoir attendre d appui des nations étrangères à qui nous prodiguons notre (»r et notre sang.

Il n'est pas un Canadien-français de coeur qui ne devrait verser ;!U fonds des écoles de l'Ontario au moins le double de ce qu'il a souscrit au Fonds Patriotique, à l'Aide à la France, au Comité Belge, et à toutes les autres oeuvres de l'étranger.

Le culte de la langue

Mais si nous voulons apporter à cette cause sacrée tout l'appui qu'elle mérite, il faut aussi développer en nous et chez nos enfants le culte et l'amour de la langue.

Veillons avec un soin jaloux à tout ce qui est propre à conserver notre idiome national au foyer, à l'école, dans les relations mondaines, dans le monde des affaires, dans la vie publique et administrative. Exigeons la connaissance du français dans tous les services publics. N'accordons nos faveurs qu'aux maisons d'affaires qui se montrent assez soucieuses de leur clientèle française pour lui témoigner quelque respect et la courtoisie la plus élémentaire.

Et surtout, parlons notre langue avec amour, avec respect, avec gloire. Parlons-la bien, alimentons-la à ses sources les plus limpides, affranchissons-la des lourdeurs et des impuretés dont notre paresse intellectuelle et l'usage fréquent d'une langue étrangère l'ont chargée.

Que l'on ne dise jamais, même avec un semblant de raison, que nous parlons un patois. Que l'on dise au contraire que les Canadiens-français ont conservé intacte la langue la plus pure, tout en l'enrichissant d'un vocabulaire nouveau, né des circonslances particulières où nous avons grandi et des conditions locales où nous vivons.

Soyons les défenseurs de la langue française, non-seulement contre les autres, mais contre nous-mêmes.

N'oublions jamais que la conservation de la langue, la culture de la langue, la lutte pour la langue, c'est toute la lutte pour l'existence nationale. Si nous laissons affaiblir en nous-mêmes le culte de la langue, si nous laissons entamer sur un point quelconque du territoire les droits de la langue et son usage public ou privé, nous sapons à la base toute l'oeuvre de civilisation française édifiée par trois siècles d'efforts et de sacrifices.

Gravons cette pensée dans nos coeurs, ayons-la toujours présente à l'esprit, inculquons-la à nos enfants dès l'âge le plus tendre, répandons-la partout autour de nous: c'est l'apostolat le plus nécessaire du moment.

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