‹ La langue française au CanadaChapitre 15 sur 19 · JEAN DE BRÉBEUF, PÈRE JÉSUITE · texte numérisé non relu

JEAN DE BRÉBEUF, PÈRE JÉSUITE

Né en 1593, arrive au Canada en 1625 ; missionnaire chez les Hurons dont il convertit 7,000 ; fait prisonnier par les Iroquois et martyrisé avec le P. G. Lalemant, au milieu des plus horribles tourments, à la bourgade de St-Louis, en 1649, i

UT LT LT ET LT ET ET ET DT DT ET DES ET LT EU D CN CI LU I EN LI I EI ET EI LE 0] PT ET OT I D LT ET LA LT LT D UT ET ET LU ET LI M D I I I I LII.

“ Si jamais ce peuple émigrait, ce serait une perte irréparable pour l'envire.

(Le général Murray en 1776.)

‘ Mon plus: ardent désir ponr cette prov ince ”

t&e Québec) ‘‘a toujours été de voir sa popni- Jation française jouer au Canada le rôle si admi-

" rablement rempli par la France en kurope.

Arrachez de l'histoire de l'Europe les pages brillantes qui rappellent le: exploits de la Frauce ; retranchez du trésor de la civilisation européenne JA part qne la France y à apportée, et quel vide énorme n’aurez-vous pas !”

(Lord Dufferin, gouvernewr-général du Canada, 1872-78.)

fnAaNs un moment d'enthousiasme juvénile — on peut être jeune à tout âge — j'ai eu, Messieurs, la témérité d'accepter, il y a déjà plus d’un an, l'honorable invitation de votre Rév. Père Directeur de faire une conférence ou causerie devant l’Union catholique. J’avais choisi pour sujet: La Jangue française au Canada Mais, lorsqu'il s’est

agi de mettre mon projet à exécution, mon enthousiasme m'a abandonné et j'ai compris les difficultés de ma tâche. Je me suis rappelé tout à coup que, pour parler convenablement de la langue française, au Canada ou ailleurs, 1l faudrait être Français et rien que Français, Français jusqu’au bout, non seulement de la plume, mais aussi de la langue : or, je suis à moitié Anglais — et même davantage, à cause de mon éducation prenière, — bien que messieurs les Anglais ne semblent guère s'en douter. Consterné, j'aurais voulu me dégager de ma promesse ; mais le procédé habile qui consiste à promettre beaucoup et à tenir peu, quoique parfaitement admis dans le monde politique, ne l’est pas du tout, paraît-il, dans le monde des lettres : j'ai donc dû m’exécuter. Et, sans plus de préambule je vais vous parler, avec un accent anglais plus ou moins prononcé, de la langue française.

Nous jetterons d’abord un coup d'œil

sur l'histoire politique de la langue française au Canada ; nous examinerons ensuite le caractère de cette langue, ses qualités, ses défauts ; et nous verrons enfin les dangers qui la menacent.

Et d’abord, beaucoup de personnes simaginent, Si je ne me trompe, que l'usage de la lanoue française à été garanti aux Canadiens lors de la capitulation de Québec et de celle de Montréal, et du traité de Paris. (C'est une erreur.

Dans aucun des trois documents en vertu desquels le Canada est devenu territoire britannique, il n’est question de la langue française. Par le traité de 1763, la France stipula que les Canadiens jouiraient du libre exercice de la religion catholique ; et,à Montréal, Vaudreuil demanda que les Canadiens fussent gouvernés par les lois françaises. À cette demande, Amherst donna une réponse digne, par son caractère

équivoque, de la plus rusée des antiques sibylles : “ Ils deviendront sujets du Roi” Mais même Vaudreuil n’a pas parlé de la langue. Quant aux hommes d'Etat français qui négocièrent le traité de Paris, ils ne semblent pas avoir plus songé à conserver la langue française que le droit français.

Si la langue française s’est maintenue au Canada ; si elle y est devenue la langue officielle du pays, ce n'est grâce ni à la France ni à l'Angleterre mais aux Canadiens-Français. C’est une conquête exclusivement canadienne. C'est une victoire que seuls nos ancêtres ont remportée sur les Anglais, après le départ de l’armée française et-du drapeau fleurdelisé. C’est une conquête pacifique de notre clergé, de nos habitants, de nos seigneurs et de notre bourgeoisie, du peuple canädien-français tout entier.

C’est la France, sans doute, qui nous a donné cette belle langue : mais, je le répète, ce sont les Canadiens qui

l'ont conservée ; ce sont eux qui ont forcé le vainqueur à la reconnaitre comme langue de gouvernement.

Il faut dire aussi que la divine Providence les à singulièrement et visiblement aidés dans cette tâche à la fois patriotique et religieuse.

Dès les premières années de l'occupation du Canada par l’armée anglaise, les Canadiens-français, grâce à leur conduite digne et fière, avaient su mériter le respect et même l’affection du général Murray, qui, sous l'écorce rude du soldat, cachait une âme noble et loyale. Murray se fit le défenseur de ce peuple de paysans, abandonné de presque tout le monde, son clergé excepté, contre les aventuriers qui voulaient l’asservir, qui l'insultaient et l'exploitaient honteusement. Jls’en fit le défenseur au point de s'attirer la haine des bureaucrates anglais, qui s'étaient abattus sur le Canada comme sur une proie. Dès 1765, le général écrivit aux lords du Commerce

et des Plantations une lettre où il disait :

‘“ Je me fais gloire d'avoir été accusé de protéger avec chaleur et fermeté les sujets canadiens du Roi et d’avoir fait tout en mon pouvoir pour gagner à mon royal maître les affections de ce brave et vaillant peuple. Si jamais ce peuple émigrait, ce serait une perte irréparable pour l'empire ; et, pour empêcher cette émigration, je le déclare à Vos Seigneuries, je m'exposerais volontiers à des calomnies et à des indignités plus grandes encore que colles que j'ai dû subir, si toutefois il est possible d’en inventer de plus grandes.” (1)

Dans cette même lettre, le général Murray déclare que ‘‘le juge choisi pour gagner les esprits des 75,000 Canadiens, étrangers aux lois et au gouvernement de la Grande-Bretagne, avait été tiré d’une prison et ignorait aussi complètément la loi que la langue du peuple.” Il s'élève avec énergie contre la manière dont on remplissait les postes du gouvernement civil.

On cédait les emplois aux plus hauts et derniers enchérisseurs, sans considérer les qualités des titulaires, ‘ dont pas un seul, dit-il, ne comprend le langage des gens du pays.”

On le voit, le général Murray insis-

(1) British America, by John McGregor, 1833.

AU CANADA Fe

tait, non seulement sur la haute convenance, mais sur la nécessité qu'il y avait pour ceux qui venaient officiellement en contact avec “les gens du pays — The matives ” — de posséder la langue française. Si le brave général revenait aujourd’hui sur la terre canadienne, 1l trouverait certes encore matière à exercer son zèle.

Toutefois, maloré l’amitié du générai Murray pour les Canadiens et la largeur de vues de certains hommes d'Etat anglais, il n’est guère probable que nos ancêtres eussent jamais réussi à conquérir l'usage du français comme langue officielle, sans l’aide des événements que Dieu dirige à son gré.

La France semblait avoir onblié son ancienne colonie ; elle ne s’en occupait.

plus ; et l'Angleterre, ainsi encouragée, aurait sans doute tenté plus sérieusement d'angliciser à fond notre pays, si la Pro.

vidence n’eût envoyé aux Canadiens un secours inattendu. Ce secours vint

de ceux qui avaient toujours été Îles plus implacables ennemis de la Nouvelle- France, des Bostonnais.

En effet, à peine l’Angleterre eut-elle obtenu de la France la cession du Canada, que ses autres, colonies d'Amérique manifestèrent des signes de vif mécontentement. Déjà les premiers grondements de la Révolution américaine se faisaient entendre, et les hommes d'Etat anglais comprirent que le plus sûr moyen pour l'Angleterre de conserver le Ca:

nada, c'était de se concilier les Canadiens’ Ceux-ci, du reste, se rendirent bientôt compte du parti qu'ils pouvaient tirer de la situation. Des seigneurs et des notables adressèrent un mémoire au roi d'Angleterre pour lui exposer que, Si l'Angleterre voulait se maintenir au Canada, elle devait accorder à ses habitants tous les droits et privilèges d'hommes libres. “S'il y a moyen d'empêcher ou au moins d’éloigner cette révolution, disaient les auteurs du mémoire, ce ne

peut être qu’en favorisant tout ce qui peut entretenir une diversité d'opinions, de langues et d'intérêts entre le Canada et la Nouvelle-Angleterre.” ()

C'était là de l’'habileté et de la diplomatie de bon aloi. Malheureusement, la recette en est perdue; et, — faut-il le dire ? — ceux qui font aujourd’hui de la diplomatie et de l'habileté, travaillent en sens contraire: c’est qu'ils voudraient effacer chez les Canadiens-français tout ce qui peut les différencier des éléments qui les entourent. (°)

(1) Garnean.

(2) Lord Dufferin, un des plus éclairés et des plus sympatiques de nos gouverneurs-généraux, était CONVaincu de l’importance de conserver la langue française au Canada. Aussi, dans sa réponse à une adresse que lui présentèrent, le 22 juin 1878, les deux chambres de la législature de Québec, cet homnie d'Etat anglais si distingué s’exprima alors comme suit :

“6 I] est vrai que la diversité des races qui existe au Canada complique, jusqu'à un certain point, les problèmes que les homimes d'Etat de ce pays sont périodiquement appelés à résoudre ; mais les inconvénients qui peuvent résulter de cet état de choses sont plus que compeusés par les nombreux avantages qui en découlent, Je ne crois pas que l’homogénéité deg races soit un bienfait sans mélange pour un pays. Certainement un des côtés les moins attrayants d'une partie considérable de ce continent est la monotonie de plusieurs “de ses aspects extérieurs ; et, selon moi,ilest heureux pour le Canada que sa prospérité dépende du travail commun de races différentes. L'action conjointe des divers éléments nationaux donne à votre existence une fraicheur, une variété, une couleur, une impnision éclectique qui manqueraient sans

Par intérêt, le parlement anglais vota donc l'acte de 1774, dit acte de Québec, qui nous donna un commencement, bien faible, si vous voulez, mais un Commencement nettement accusé d'autonomie politique, et nous assura, ce qui était plus précieux encore, le maintien des lois françaises et l’usage de la langue française dans les cours de justice et pour la promulgation des lois et des

réclements nouveaux.

C’est, sans aucun doute, l’acte de 1774 qui conserva le Canada à l'Angleterre et nous sauva du gouffre bostonnais.

L'acte de 1791, qui divisa le Canada en deux provinces, maintint. les droits du français comme langue officielle.

Aux jours néfastes de l’Union, en 1840,

cela ; et ce serait une politique très erronée que d'essayer de faire disparaître cette diversité. Mon plus ardent désir pour cette province a toujours été de voir sa population française Jouer au Canada le rôle si admirablement rempli par la France èn Œurope. Arrachez de l’histoire de l’Europe les pages brillantes qui rappellent les exploits de la France ; retranchez du trésor de la civilisation européenne la part que la France y à apportée, et quel vide énorme n’aurez-vous

as !’’— Voyez: Canada under the Administration of the Eart of Duferin, by George Stewart, Jr., page 614.

le parlement anglais s'avisa d'abolir l'usage officiel du français ; mais, grâce à la fermeté de La Fontaine qui eut le courage de prononcer en français, malgré la loi,son premier discours devant la nouvelle chambre des Canadas-Unis, l’ostracisme de notre langue ne dura pas longtemps. Dès 1849, la langue française était de nouveau, en vertu d’un acte du parlement britannique, mise sur un pied égalité, au Canada, avec l'anglais.

* Ce n’est pas tout. En 1867, lors de la confédération des provinces, le nouvel acte du parlement de Londres fit du français une des langues officielles, non seulement de la province de Québec, mais aussi de tout le Dominion.

A la législature de Québec, bien qu'on l'écorche parfois, notre langue est de plus en plus employée pour la discussion. Il y a vingt-cinq ans, les débats de notre parlement provincial se faisaient souvent en anglais. Aujourd'hui, une

joute oratoire en anglais parmi nos dé.

putés est presque un événement.

La langue française est donc en progrès dans la province de Québec. Elle y est tellement en progrès, que, sans la gourtoisie de nos compatriotes, il y aurait fort peu de députés de langue anglaise à Québec. Sait-on bien qu'à l'heure qu'il est, ou plutôt, lors du dernier reeensement, en 1891, il n’y avait plus que six comtés où la majorité fût anglaise? Ces comtés sont: Argenteuil, Brome, Compton, Huntingdon, Pontiac et Stanstead. Dans Compton, nous avons probablement aujourd’hui la majorité et, peut-être aussi dans Argenteuil. De plus, nous débordons sur la province d'Ontario. Ainsi, dans le comté de Prescott, d’après le recensement de 1891, il y avait 16,250 Canadiens-français contre 7,923 personnes appartenant aux autres nationalités, ou plus des deux tiers; dans Essex-Nord, nous étions 11,000 contre

19,000 ; puis, dans Russell, 14,000 contre 17,000.

Au parlement d'Ottawa, malheureusement, le français est moins parlé qu'il ne pourrait et qu’il ne devrait l'être.

Sous prétexte qu'il faut se servir de l'anglais pour être compris, nos représentants abandonnent trop facilement l'usage du français. Le prétexte est futile, je crois. D'abord, messieurs les députés anglais comprennent mieux le français qu'on ne le suppose. Si nos députés leur disaient des choses désagréa.bles en français, bien peu d'entre eux ne les comprendraient pas. Qu'on en tente l'expérience en faisant, par exempie, l'éloge du président Krüger et du général De Wet !

Puis, n’est-ce pas en parlant le français fréquemment que nos représentants forceront leurs collègues anglais à acquérir une certaine connaissance de la langue diplomatique du monde civilisé ?

Ce qui ne serait pas leur rendre un

mince service. D'ailleurs, si les .nôtres abondonnent l'usage habituel du français au parlement fédéral, comment pourront-ils s'opposer logiquement à son abolition comme langue parlementaire ?

Dans!les provinces de l'Ouest canadien, bien que les divers groupes de nos nationaux y conservent encore fidèlement l'usage du français dans la famille, notre langue a subi un échec grave comme langue officielle : échec d’autant plus grave, qu'il nous à été infligé maloré la loi organique du pays.

En effet, l'acte de Manitoba, voté par le parlement fédéral, en 1870, et ratifié par le parlement impérial, en 1871, dit formellement à l’article 23 : « L'usage de la langue française et de la langue anglaise sera facultatif dans les débats des chambres de la législature ; mais, dans la rédaction des archives, procèsverbaux et journaux respectifs de ces chambres, l'usage de ces deux langues sera obligatoire : et, dans toute plaidoirie ou pièce de procédure pardevant les tribunaux, il pourra être également fait

usage de ces langues. Les actes de la législature seront imprimés et publiés dans ces deux langues.”

Voilà ce que le parlement fédéral et le parlement impérial avaient statué.

En 1890, la législature manitobaine abolit, sans phrases, cette loi fédérale et impériale, et fit de la langue anglaise la seule langue officielle de la province. Ni à Ottawa ni à Londres on ne songea à casser cette législation provinciale qui prétendait mettre de côté un statut fédéral et impérial.

Cet incident aurait dû nous convaincre que nous avons tort de compter sur les autres pour la conservation de nos droits acquis. Si nous ne les défendons par nous-mêmes, personne ne les défendra pour nous.

Mais voilà que je me laisse entrainer sur le terrain défendu de la politique, Changeons brusquement, non pas de sujet, mais de chapitre.

Il. — La Langue parlée par les Canadiens est la vraie Langue française.

Nous l'avons vu, c'est grâce aux propres efforts des Canadiens-français, aidés sans doute de la Providence, que la lanœue française est devenue la langue officielle du Canada.

Mais cette langue, que nos ancêtres ont conservée avec un soin si jaloux, est-elle bien la vraie langue française ?

Dans certains milieux, particulièrement aux Etats-Unis, on est sous l’impression que le français parlé au Canada n'est pas le français véritable, mais un misérable patois. Certains de nos voisine affichent parfois leur dédain pour le Canadian French, très différent, à leurs yeux, du real French as spoken in France. Plusieurs de nos écrivains ont fait des efforts louables pour dissipèr ce préjugé, mais sans grand succès, HQE blement.

Et:même en France, en dehors d’un certain nombre de lettrés, on semble

ignorer que la langue française s’est conservée intacte au Canada.

Je me souviendrai toujours de la première nuit que j'ai passée sur la terre de France. C'était en octobre 1888.

J'étais débarqué à Calais, et je m'étais proposé de coucher ie soir même à la Chartreuse de Notre-Dame-des-Prés.

Maisarrivé à la petite ville de Montreuilsur-Mer, je constatai que les portes du monastère seraient fermées avant qu'il me fût possible de m'y rendre. Il me fallut done passer la nuit à Montreuil.

Je me fis conduire au premier hôtel venu. Je tombai dans uue maison fréquentée par des commis voyageurs, très proprement tenue, du reste. Le commis voyageur français ! Son confrère du Canada, par comparaison, est muet comme la tombé. Quel vacarme au diner, présidé par le maitre d'hôtel ! Au cours du repas, je ne sais trop comment, jé réussis à placer quelques mots. Je fis voir aussi que j'avais compris certains calembours

assez compliqués. Le patron me resarda d'un air intrigué, et après le dîner, il.

m'aborda résolument :— Permettez, monsieur ! Je vois que vous venez du Canada, et cependant vous parlez le franças comme nous. Je n’y comprends rien, moi qui croyais qu'au Canada on parlait l'américain !

Je lui expliquai qu’au besoin je parlais l'américain, mais qu'un grand nombre de Canadiens parlaient le français, pour la bonne raison que leurs ancêtres étaient venus de France.

Il parut convaincu, mais évidemment il ne l'était pas. Car le lendemain matin, au moment Où j'allais partir, il m'aborga de nouveau.

—Monsieur, me dit-il, voulez-vous me permettre de vous présenter à ma femme et à mes filles ?

— Volontiers, lui répondis-je, pourvu que ça ne soit pas long.

Il me conduisit à la cuisine où madame

et ses filles étaient occupées à leurs travaux, et me présenta en ces termes :

—Voici un monsieur qui vient du Canada et qui parle le français comme nous ! Y comprenez-vous quelque chose, vousautres ? Pour moi, je n’y comprends rien.

Ces dames me regardèrent d’un petit air malin qui voulait dire clairement:

‘ Oh oui! nous comprenons bien cette histrire-là!” Elles étaient convaincues, j'en suis persuadé, qu'elles avaient affure à un monsieur, non pas du Canada, mais de Marseille !

Mais peu importe, au fond, ce que les autres pensent du français des Canadiens. L'essentiel, c'est que nous ne venions pas à partager nous-mêmes leur mauvaise opinion du langage qui se parle chez nous.

En effet, n’est-il pas évident que, si nous tombions dans le mépris de notre langue, nous cesserions de l'aimer, nous cesserions de la défendre et nous finirions par

20 LA LANGUB FRANÇAISE

l'abandonner ? Ce serait donc le commencement de la fin: et notre absorption, notre disparition dans le gouffre du grand tout anglo-américain suivrait bientôt. Oh! gardons-nous bien, tout en travaillant sans cesse à épurer notre langage ; gardons-nous de donner le moindre crédit à la thèse qui affirme que nous parlions un jargon méprisable.

Il faut déplorer, selon moi, la rage dédaigneuse que certains des nôtres, sous prétexte de corriger diverses fautes que nous commettons, déploient contre ce qu'ils appellent le canayen.

Oui, certes, la langue que nous parlons au Canada est bien la langue française, la belle langue française du grand sièele ; et nous avons le droit, je dirai volontiers, le devoir d’en être fiers.

N’allons pas, toutefois, tomber dans l’exagération opposée à celle que commet tent ceux qui dénigrent notre langage.

N'ayons pas la fatuité de croire que nous parlons mieux le français que nos

cousins de France; mais ayons, au sujet de notre parler, une juste fierté, mêlée à une humilité non moins juste.

Nous avons reçu en héritage une des plus belles langues du monde; sous plusieurs rapports, la plus belle; et, dans son ensemble, nous l’avons conservée intacte. Vu les circonstances difficiles où était placé notre peuple, c'est là, jose le dire, une œuvre héroïque, une œuvre dont nous pouvons être fiers à juste titre. D'un autre côté, cette pierre précieuse que nous ont transmise nos pères et qui ne s’est pas détériorée entre nos mains, à reçu cependant quelques taches. Ces taches, il est vrai, n’en diminuent pas la valeur intrinsèque:

elles en ternissent seulement que que peu l'éclat. Appliquons-nous bien à enlever cette poussière, mais que cela soit fait d’une main délicate et sûre; et ne prenons pas pour ternissure ce qui, cn réalité, est chatoiement gracieux. En d’autres termes, sous prétexte d’épurer

notre langage, ne proscrivOns ‘pas Sans discernement les archaïsmes de mots et de prononciation qui l’embellissent aux yeux des véritables connaisseurs. Surtout, ne rougissons pas de ces archaïsmes, inême lorsque, par amour de l’uniformité, nous croyons devoir en abandonner un certain nombre.

Je le répète, le français qui se parle dans nos campagnes du Canada n'est nullement un patois; mais, le fût-il, que nous ne devrions pas en avoir nonte.

Certaines personnes s2mblent s’imaginer que putois et jargon sont synonymes.

Rien n'est plus faux. Le patois — ou plutôt les patois, — car d’après Chapsal il y en a, en France, pas moins de quatrevinot-dix — sont de véritables langues populaires, peu savantes, si l’on veut, mais possédant de grandes beautés, « la franchise et la naïveté de la nature antique.” selon l'expression d'un écrivain français. Ce sont les formes primitives du français moderne ; les premières trans-

formations du latin venu en contact avec le celtique et le franc : transformations originales que le petit peuple a conservées intactes à travers les âges.

On ne doit done pas mépriser les patois. N'oublions pas qu'à Lourdes, c’est en patois que la sainte Vierge à parlé à Bernadette. La formule célèbre : “ Je suis l’'Immaculée Conception” n'est qu'une traduction. Le texte se lit comme suit :

“ Qué soi l’Fmmaculée Conception.” Donc, Si nos populations rurales parlaient un patois, nous n'aurions pas à en rougir.

Mais c'est le français qu'elles parlent, et non pas un patois; et la raison en est bien simple. Le français s’est répandu dans le nord et le centre de la France bien plus vite que dans le midi. Au XVIIe siècle, on parlait, depuis long-temps, le français dans les provinces d'où sont sortis presque tous les ancêtres du peuple canadien. C’est donc le français, et non un patois, qu'ils ont apporté au Canada et qu’ils nous ont transmis.

Du reste, en supposant que parmi les premiers colons de ce pays il se soit trouvé quelques familles qui patoisaient, la langue de l'immense majorité de nos ancêtres, la langue du clergé, des militaires et des fonctionnaires civils, était le français; et c’est le français qui a prévalu exclusivement. Puis, nos couvents des Dames Ursulines et de la Congrégation qui, dans les premiers temps de la colonie, ont donné l’éducation à presque toutes les mères canadiennes, enseignaient certes le français et non pas un patois quelconque. Ceux qui ont eu l’occasion d'étudier les vieilles archives du pays nous disent que le nombre des anciens Canadiens qui déclaraient “ne pas savoir signer ” est extrémement rare.

A la page 252, tome ler du Journal d'un voyage fait. par ordre du Roi dans l'Amérique septentrionale, (édition de 1744), le Père de Charlevoix s’exprime comme suit au cours de sa lettre

portant la date du 22 avril 1721:

“ Il y a dans la Nouvelle-France plus de noblesse, que dans toutes nos autres colonies ensemble. Le Roi y entretient encore vingt-huit compagnies de troupes et trois états-majors. Plusieurs familles y ont été anoblies, et il y est resté plusieurs officiers du régiment de Carignan-Salières, ce qui a peuplé le pays de gentilshommes.”

Cela rappelle le mot d'un gouverneur anglais, lord Elgin, si Je ne me trompe, qui, voyant passer une procession de Canadiens-français, s'est écrié :

# C’est un peuple de gentilshommes.”

Tous ces faits expliquent facilement la conservation du français, du vrai français, sur les bords du Saint-Laurent.

Oui, le français que parlent nos gens de la campagne, particulièrement ceux qui ne sont jamais venus en contact intime avec l'élément anglais, est un français très pur, bien que quelque peu archaïque.

II. — Nos Habitants canaüiens parlent comme parlait Louis XIV.

Et ce français que nous parlons, n'est

pas tant le langawe du petit peuple du

XVIIe siècle, que celui de la cour ét de la haute société. Nos cultivateurs, nos braves habitants parlent comme parlait Louis XIV : voilà, je le sais, une proposition qui a le don d’exciter l’hilarité des contempteurs du canayen, mais qui n’est pourtant pas très éloignée de la stricte vérité. L'exagération qui Sy trouve ne dépasse pas, à mon humble avis, les bornes d’une figure de rhétorique permise.

Mais, avant d’entreprendre d'établir cette thèse, en l’appuyant sur de vieilles orammaires, permettez-moi de citer quelques témoignages d'écrivains français qui ont visité le Canada.

M. H. de Lamothe, dans son ouvrage intitulé : ‘ Cinq mois chez les Français d’'Amérique,” publié en 1879, s'exprime comme suit, à la page 29, en parlant de Québec :

‘ On entend bientôt le doux parler de France qu'un accent tout particulier souligne sans le défigurer. On prétend que cet accent vient de la Nor- mandie, patrie de la grande majorité des premiers . colons du Canada. Récemment un Canadien, voya-

geant en France, écrivait que c'était à Chartres qu'il en avait retrouvé la plus exacte reproduction. On comprend qu’un isolement de cent ans ait conservé dans leur intégrité le langage et les expressions en usage dans la première moitié du dix-hui. tième siècle.

L'écrivain français aurait pu ajouter ‘* ou dans nos glossaires ” ; car nos cousins de France ont laissé tomber dans l'oubli grand nombre de mots et d'expressions qui sont d'un usage courant iei et que, là-bas, on ne retrouve plus guère que dans les bouquins d’un autre siècle.

Permettez-moi d'ouvrir ici une parenthèse pour dire que ce n’est pas en France, pas même en Normaniie, que Jai trouvé, pendant mes voyages en Europe, la plus exacte reproduction du parler canadien ; mais bien en Suisse.

En 1896, j'assistais à la grand’messe, le Jour de la Toussaint, dans la grandiose collégiale de Fribourg. Pendant le prône et le sermon, je n'aurais eu qu'à fermer les yeux—en ayant soin toutefois de ne

pas dormir—pour me croire dans une de nos églises de Québec ou de Montréal :

même langage, mêmes expressions, même accent, même timbre de la Voix. Jusqu'aux annonces qui étaient les mêmes.

Pourtant, ils sont rares, les ancêtres canadiens qui sont venus de la Suisse. Je ne sais trop comment expliquer cette similitude frappante entre le parler suisse et le parler canadien. On dit que les Suisses parlent le français sans accent. C’est ainsi que nous le parlons, sans doute. Puis, le climat rigoureux de ce pays de montagnes, étant semblable au nôtre, a pu ‘produire le même timbre de voix qui caractérise notre parler canadien. Car cest par le timbre de la voix, bien plus que par l'accent, quon peut distinguer un Français d’un Canadien. Le contact avec l'Allemand à peutêtre aussi modifié le timbre de la voix des habitants de la Suisse romane, comme le contact avec l'Anglais à dû causer

un certain changement dans les cordes vocales des Canadiens-français. (1)

Fermons maintenant la parenthèse pour entendre M. Gailly de Taurines, dans son ouvrage La Nution canadieñnne, publié en 1894, page 245, nous dire ce qu'il pense du langage canadien :

‘{ La distance, le temps ont bien amené, entre le langage des Français et celui des Canadiens, quelques petites différences de prononciation ou d'expressions, mais elles ne vont pas au delà de celles que nous pouvons constater, en France même, entre nos différentes provinces. D'une façon générale, on peut dire que la langue populaire des Canadiens est infiniment meilleure et plus correcte que la langue populaire en France.”

Le Père Mansion, S.J. (voir son Manuel

de Prononciation française 1873 p. 11,)

dit : ‘ Dans le midi de la France, la distinction des différents sons de l’&, de l’e et de l’o s’afiaiblit pour faire place à un certain milieu. A Bordeaux, tous les a sont aigus, et tous les o sont graves : on prononce l’a de flamme comme celui de rame, et l’on dit : parôle, 6range.

(1) À propos du français de la Suisse, j'extrais la note sui« vante d’une lêttre recue dernièrement : ‘Je me rappelle avoir été frappé-du grand nombre de nos expressions Cana. diennes qui se trouvent dans saint François de Sales, édition de ses œuvres non habillées en français moderne.”

‘ Dans le nord de la France, on connaît les sons aigus et les sons graves ; mais on les place souvent à sens inverse de la bonne prononciation. J’ai souvent entendu dire : Nôtre pére pour notre père ; le votre pour le vôtre ; cotte, cotté pour côte, côté ; Pôle pour Paul ; heume pour homme ; là Jäce pour la face ; ve, je pour vœa, jeu ; et religieux, religieuse, ete., avec le même son aigu. Ces défauts varient d’un canton à l’autre. Les personnes instruites et de bonne compagnie n’en sont pas

exemptes.”?

Le P. de Charlevoix, Jésuite parisien’ après deux voyages au Canada, disait, en 1722, dans son Histoire de la Nouvelle-France :

‘ Nulle part ailleurs on ne parle plus purement notre langue. On ne remarque même, ici, aucun accent.”

“ Le Père Charlevoix,” dit M. Bellay, journaliste français, arrivé depuis peu au Canada (voir son article sur l’Znseignement des Pères Jésuites au Cunada, REVUE CANADIENNE d'octobre 1891), ajoute qu'à cette époque il y avait déjà à Québec ‘e un petit monde choisi où il ne manque rien de ce qui peut former une société agréable ; l'esprit enjoué, les maniïres douces et polies sont com-

munes à tous : et la rusticité, soit dans le langage, soit dans les façons, n’est pas même connue dans les campagnes les plus écartées.?

Dès les commencements de la colonie, la vénérable Marie de l’Incarnation, décédée en 1672, avait déjà rendu un semblable témoignage à nos ancêtres.

Entendons maintenant le Père Récol-

let, Chrétien Leclerc : ‘ Un grand homme d'esprit m'a dit qu'il ne connaissait pas de provinces du royaume où il y eût, à proportion et communément, plus qu’en Canada, de fonds d’esprit, de pénétration, de politesse, de luxe même dans les ajustements, un peu d’ambition, de désir de paraître, de courage, d'intrépidité, de libéralité et de génie pour les grandes choses. Il nous assurait que nous y trouverions même un langage plus poli, une énonciation nette et pure, une prononciation sans accent.”

Voilà ce qu'un grand homme d'espru avait écrit, au Père Leclece avant son arrivée au Canada, en 1673 ; et, pour nous montrer que son attente n'avait

LATE à , A \ . e pas été trompée, le même Pere disait

encore plus loin : “ Les Canadiens sont pleins d'esprit et de feu, de capacité et d'inclination pour

o LA LANGUE FRANÇAISE

tre (Voir Vi de Mgr de Laval par l'abbé Auguste Gosselin, IT vol. p. 109).

Un membre de l’Académie française, l'abbé d'Olivet, décédé en 1768, écrivait, à son tour : ‘On peut envoyer un opéra en Canada, et il sera chanté à Québec note pour note et sur le même ton ” (c'est-à-dire avec le même accent) ‘qu'à Paris ; mais on ne saurait envoyer une phrase de conversation à Bor-

deaux et à Montpellier et faire qu’elle y soit prononcée syllabe par syllabe comme à Paris.”

Paul Féval, dans son roman. Force et Faiblesse dit : ‘On m'a dit que le français se parle assez bien à Moscou et à Saint-Pétersbourg. Mais, si vous voulez entendre le vrai son de la

langue de Bossuet et de Corneille, l’avis général est qu'il faut aller jusqu’au Canada, où verdit un

rameau du vieil arbre de France. ’ Paul Féval, il est vrai, n’est jamais venu au Canada :

mais remarquez qu'il rapporte ce qu'il a généralement entendu dire à ceux qui ont visité notre pays : “l'avis général est que...”

Xavier Marmier, de l'Académie française, disait en 1866, dans son livre, Let-

tres sur l'Amérique: Canada, EÉtats-

Unis, Havane, p. 95, en parlant de notre pays : ‘Ici l’on garde, dans l’usage de notre langue, cette élégance, cette sorte d’atticisme du grand siècle. Le peuple lui-même le parle assez correctement et n’a point de patois.”

Rameau, dans son bel ouvrage: La Framce aux Colonies, pouvait écrire après un assez long séjour au Canada :

Sur les bords du Saint-Laurent, notre langue n'a pas plus dégénéré que notre caractère. ?

Et ailleurs, parlant de la Littérature ca-

madienne, il mentionne notre langue comme étant bien réellement la vraie langue française, ‘[a langue française, dit-il, si gracieusement conservée dans toute sa pureté.”

Voiei un autre témoignage aussi préeis que précieux, celui de M. J.-J. Ampere : Pour retrouver vivantes dans la langue les traditions du grand siècle, il faut aller au Canada. Aussi, l'habitant canadien est-il en général religieux, probe ; et ses manières n onb rien de vulgaire et de grossier. Il ne parle pas le patois qu'on parle aujourd'hui dans les villages de Normandie. Sous son habit de bure grise, il a une sorte de noblesse rustique Quelquefois, il est

noble de nom et de race. ” (Promenade en Amérique, 1855, tome premier, pp. 109 ÉRARLOS TUE

‘* Cette langue ” (la langue française au Canada) ‘* échappé au naufrage, fut garantie de toute atteinte. Pas de patois, quelques termes du crû, je ne sais quel goût de terroir ; mais, à tout prendre, un parler français.” (Voir De l'Atlantique au Pacifique à travers le Canada et les Etats-Unis par le baron Etienne Hulot, Paris, librairie Plon, 188$, p. 111.

M. Bellay disait encore, dans le même article de la REVUE CANADIENNE indiqué plus haut (octobre 1891) : “11 nous à

été donné d'assister, cette annce méme, à une séance de ce genre ” (séance dramatique au Collège Ste-Marie, Montréal); ‘et ce qui nous à particulièrement frappé, c'est le langagé correct des acteurs et la pureté relative de leur accent.”

Et M. Charles Bos, autre écrivain fran- Gas, disait après une visite au Canada :

‘Nos compatriotes américains ont conservé le langage si pur du XVIIIe siècle” (Voir le Paris-Cunada, 1 fév. 1897.

Enfin, vous-même, M. le Président @),

Page 1