‹ La langue française au CanadaChapitre 16 sur 19 · OT BTE · texte numérisé non relu

OT BTE

hi

dans une de vos charmantes lettres à la Vérité écrites pendant votre récent voyage en Europe, n'avez-vous pas rapporté ces paroles de l'illustre général de Charette à nos pèlerins canadiens ?

‘Oui, je me souviens encore de ces huit cents Canadiens qui, jadis, quittèrent leurs foyers et leur beau pays pour venir défendre Pie IX, de glorieuse mémoire. Oui, je me souviens d'eux. Et même permettez-moi ce souvenir, j'avais quelque hésita tion à les commander : car ils parlaient un français tel que je repassais dans ma mémoire deux fois mes commandements avant de les dire, de peur de passer pour ne pas savoir ma langue. Ce n’était pas le français du boulevardier qu’ils parlaient, mes zouaves canadiens, non ; mais ce bon vieux français qui résonnait à mes oreilles comme une harmonie d'antan ; eux, au moins, avaient conservé ces vieux mots qu'on oublie trop facilement en France, comme d’ailleurs le reste, tout.”

. Ouvrons maintenant quelques vieilles grammaires françaises et voyons si réellement nos habitants parlent comme on parlait à la cour de Louis XIV.

Lorsqu'un bon Canadien de nos campagnes dit: c’est difficile à crère ; 1l fait fret aujourd’hui ; le chemin est étret ici ;

il ne peut pas marcher dret ; j'ai failli me neèyer ; 1l faut netèyer cela; que le bon Dieu soè béni; toè et moë, on s’imagine qu'il parle horriblement mal. C’est ce que l’on appelle par dérision du canayen. Pourtant, cet habitant s'exprime absolument comme s’exprimaient ceux qui, au commencement du XVIIe siècle, se piquaient de parler le beau langage.

Il serait même facile de montrer que la prononciation de la diphtongue où avec la valeur de oà n’est devenue générale que vers le commencement du XIXe siècle. Ainsi dans une édition du dictionnaire de Boiste, de 1808, figure encore la prononciation de voir par voère. Cette autorité est encore confirmée par celle du Père Mansion, (Manuel deprononcation française, p. 59.)

Ecoutons le P. Buffier, S. J., dans sa Grammaire française, publiée en 1741, page 346 :

‘Dans les noms froid, étroit, adroît, droit et dans le verbe croire, la diphtongue oi se prononce le plus souvent en é, mais quelquefois en oë. Il en est de même dans noyer, neloyer, et au subjonctif soit, soyons, etc., l’oi se prononce en é. Il faut éviter une prononciation vicieuse de l’o qui est commune même parmi les honnêtes gens à Paris, mais que tout le monde avoue être vicieuse : c'est de prononcer bois, poix, etc., comme s’il y avait bouus, pouas, au lieu de prononcer boës, poës.”?

Excentricité ciéricale, dira-t-on.

Mais remarquez, s'il vous plait, que le Père Buffier n’est pas seul de son avis.

Mauvillon, dans son Cours complet de la langue française, publié en 1754, s’exprime comme suit, aux pages 54-55 du tome premier ;

‘Jai dit que 02 à la fin des mots doit se prononcer toujours comme la diphtongue 0e... Il faut

prendre garde de ne pas imiter le petit peuple de Paris qui prononce /oi, poé, comme roa, loa.”

Le même auteur, dans son Æpître à monsieur le comte Maurice de Brübhl, age 40 dit: “ Froid, Audroit, il croit, droit, étroit, endroit, soit, Se prononcent, dans la conversation, fréd, adrèt, il crèt, drèt, étrèt, endrèt, sèt.” Il ajoute que ‘dans la poésie et le discours

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soutenu, oi se prononce comme la diphtongue oë ? À la page 44 nous lisons: ‘Où a le son de l’o et de l’é ouvert, gloire, roi, loi, qu’on prononce comme s'il y avait gloëre, roë, loë, et non pas comme le peuple de Paris qui prononce oæ, voa, loa, bous, toa, moa, emploa, voax, ete.”

Et ‘le bonhomme” LaFontaine, qui passe pour avoir possédé assez bien sa langue, n'hésite pas à faire rimer étroit avec fluet. En effet, sa fable intitulée:

La Belette entrée dans un Grenier, commence a1n$1 :

Demoiselle Belette, au corps long et fluet,

Entra dans uu grenier par un trou fort étroit.

Il est donc manifeste qu'au commencement du XVIIIe siècle, ceux qu'on appelait alors les honnétes gens, disaient, dans la conversation ordinaire, je crés, il crét, Vous cry; exactement comme nos habitants prononcent encore aujourd’hui; et que, même dans le discours soutenu, on disait je croës et non point je croas.

Du temps de Rabelais (1483-1553), non seulement on prononçait ainsi, mais on écrivait Méâchouère, mouchouëre, razouére,etc,

Et cela se comprend facilement pour certains mots, comme croire, devoir.

Venant directement du latin, credo, credere, debeo, debere, ils ont dû se prononcer : je crès, Je doës, avant de se transformer en je crois, je dois.

Consultons maintenant M. Restaut avocat au parlement de Paris et aux conseils du Roi. M. Restaut est auteur d'un ouvrage didactique sur la langue française qui a eu beaucoup de succès, puisqu'il à eu au moins onze éditions, dont la premiere a paru en 1730, et la onzième en 1774.

La cinquième édition de cet ouvrage a pour titre : ‘ Principes généraux et raisonnés de la grammaire française avec des Observations sur l'orthographe, les accents, ia ponctuation et la prononciation, et un abrégé des Règles de la Versification fiançaise, dédiés à Monseigneur le duc de Chartres.” On y trouve des choses assez surprenantes. Par exemple, dans la cinquième édition :

‘ On ne prononce pas l’! dans # ou #s, si le verbe suivant commence par une consonne : 4

mange, is mangent, se prononcent comme ? mange, i mangent. Dans une nouvelle édition publiée en 1823, le continuateur de l'ouvrage de M. Restaut ajoute, page 493 : Mais si le verbe commence par une voyelle, l{ ne se prononce qu'au singulier: 4 aime ; et au pluriel, #s aiment, il faut prononcer : ? zaiment.”

N'est-ce pas que nos habitants se trouveraient bien de ces principes dédiés aux princes du sang ?

Retournons à la cinquième édition de Restaut : ‘On ne fait pas entendre lr dans votre, notre, quand ils sont pronoms possessifs absolus, c'est-à-dire quand ils precedent leur substantif, et on prononce notre maison, notre chambre, comme s’il y avait note maison, note chambre.”

Nos gens qui disent note maire, note député, suivent, sans le savoir, les principes que M. Restaut à proclamés, “avec approbation et privilège du roi.”

Voici un autre de ces étonnants principes auxquels nos Canadiens sont restés fidèles : “Cet se prononce st, et cette comme ste. Ainsi, quoiqu'on écrive ces oiseau, cet honneur,

cette femme, il faut prononcer stoiseau, sthonneur, stefemme.”

Par conséquent, lorsque nos gens disent: à stheure, ils ont, non pas une prononciation vicieuse et corrompue, mais la vraie prononciation d'autrefois.

Encore un principe posé par M. Restaut :

‘‘Quelque, quelqu'un se prononcent aussi comme : s’il y avait quèque, quèqu'un, sans L. On prononce encore, en conversation, craire, je cruis, pour croire, je crais, frèt, pour froid, etc. Mais on rétablit la véritable prononciation de ces mots, aussi bien que des précédents, dans la poésie et dans le discours soutenu.”—(Pages 511-12).

Dans la onzième édition de cet ouvrage, publiée en 1774 et dédiée à Mor le duc d'Orléans, on devient de plus en plus canadien. Nous y lisons, à la page

562: “II faut toujours prononcer l'r à la fin des mots terminés en ar, eur, oir,our et ur, comme . dans César, douleur, pouvoir, retour, obscur, excepté dans la proposition sur, où l’on ne peut pas faire sonner l'r avant une consonne, en pronçant sur lui comme sw lui.”

. Il est donc établi, ce me semble, que

la prononciation de nos gens de la cam-

pagne, laquelle passe sonvent pour incorrecte, négligée, corrompue, est, en réalité, la véritable prononciation française d’autrefois, conservée à peu près intacte par la tradition.

Faut-il tenter de la rétablir dans nos collèces et nos couvents cette prononciation d'autrefois et enseigner à notre jeunesse studieuse à prononcer: % zaiment, pour ts aimemt ; note curé, pour notre curé; quèque chose et quequ'un, pour quelque chose et quelquun ; su la table, pour sur la table ; qloère, crère, dévoère, ete. ? Assurément non. Mais, par exem-.

ple, il faut bien se garder de rire de ces archaiïsmes de prononciation et d’admettre que c’est. du patois, ou encore moins une prononciation corrompue.

Voyons maintenant si les Canadiens, qui ont si bien conservé l'antique prononciation, ont gâté la langue française en y ajoutant des mots de leur cru.

IV.—Les Canadiens, règle générale, n'ont rien inventé en fait de mots ou d'expressions.

Très souvent, on entend dire : tel mot, telle expression, ce n’est pas français, c'est du canayen.

Eh bien! quatre-vingt-dix-neuf fois sur cent, on se trompe. À part quelques très rares vocables qu'ils ont dû créer pour désigner certains objets qui n'existent pas en France, les Canadiens n’ont rien inventé en fait de mots et d'expressions. Ils ont soigneusement conservé la langue telle que leurs ancêtres l'ont apportée au pays.

Avec un peu de patience, un peu de recherches,on pourrait retrouver presque tous les mots dont les Canadiens se servent, presque toutes les fautes même qu’ils commettent, signalés dans quelques vieux dictionnaires ou dans quelque glossaire de telle ou telle partie de la France ou même dans les dictionnaires modernes complets.

Voilà une étude très intéressante à faire:

je la recommande aux jeunes gens sbudieux. En la poursuivant avec un peu de persévérance, ils serout convaincus de l'exacte vérité de cette proposition: La langue parlée encore aujourd'hui dans nos campagnes reculées, là où l'anglicisme n’a pu pénétrer, nous est venue de la France, telle qu’elle est. Nous ny avons pour ainsi dire rien changé, ni dans la prononciation, ni dans les mots : et nous n’y avons ajouté que bien peu de chose.

Dans une simple causerie, il est impos.

sible de signaler le demi-quart, je dirais mêine la centième partie des expressions qui passent journellement pour du canayen, et que l'on peut retrouver dans quelque lexique français.

Pour vous montrer la richesse de ce filon, laissez-moi vous indiquer quelquesunes des découvertes que j'ai faites dans un seul glossaire, le glossaire du Centre de là France, par M. le comte Jaubert :

Abîmer, — dans le sens de se blesser :

il s est abîmé la main.

Abatteux d'ouvrage, — Un homme qui fait beaucoup d'ouvrage.

Amiquié, pour amitié.

Arbe, pour herbe : “ Est aussi permis par

ladite coustume (de Bourges) à un chascun de couper de l’arbe d’iceux communaux.”

Animau, au singulier — Un animau pour animal.

Argent, au féminin. De la bonne argent.

Barauder — mouvoir obliquement.

Barbot — Blatte, toute espèce de petits scarabées.

Bouquets — fleurs en général. Ce pré est plein de bouquets. Semer des bouquets.

Berdasser. Faire du bruit.

Chérant, qui vend cher.

Clairté, pour clarté. “ C’est belle chose voir la clairté du jour. ”—Rabelais.

‘< Il était presque jour, et le ciel souriant,

Blanchissait de clairté les peuples d'Orient.” Recxier (Discours au Roy).

Coti — qui commence à se gâter — du bois coti.

Coronel — pour colonel — Rabelais.

Qu'ri pour quérir, chercher. — Va HONG AU CE

Se débourrer — qui commence à profiter. Voilà cet enfant qui se débourre.

Démancher, dans le sens de demettre, Se démancher un bras.

Devenir, dans le sens de revenir. Avezvous été à la ville ? J’en deviens.

Dévirer — détourner. Quand je lui ai parlé, il a déviré les yeux.

Ecarter, égarer. — J’ai écarté mon couteau.

Emmiauler, prendre avec des paroles douces

Endur2r pris en bonne part. J’endurerais bien mon manteau ; on endure bien le feu.

Escousse ou secousse. — Un laps de temps. Je l’ai attendu une bonne escousse.

Espérer, dans le sens d'attendre.

Siner, ancienne prononciation, dit Jaubert ; et il cite cet exemple des Chrontques de Rerms: ‘La reine sina de la main diestre.” Et aussi ce vers de La Fontaine :

‘ En attendant que Mars m'en donne un (passeport) et le sine.”

Siler. Faire entendre un sifflement.

Ce jars est en malice, 1l sile.

Tabaquière. Cette prononciation, dit Jaubert, est conforme à l'usage de la cour sous le règne de Louis XIV. Et il cite le passage suivant de l'abbé Callières, membre de l’Académie française, qui publia en 1692 un ouvrage ayant pour titre : Des mots à lu mode et des nouvelles façons de parler”: Vous voyez quantité de jeunes gens de qualité, reprit la marquise, qui viennent chez vous avec une tabaquière à la main, le visage et les doigts tons salis de tabac.”

Tuer la chandelle pour l'éteindre

passe pour du patois canadien. On trouve cette expression dans le glossaire de Jaubert.

Saccage, pour une grande quantité,

sent également le terroir canadien. Ce mot se trouve aussi dans Jaubert.

S'ennuyer de quelqu'un ou de quelque chose, dans le sens d’'éprouver de l'ennui à cause de l'absence de quelqu'un, ou de la privation de quelque .

chose, est une expression fort pittoresque qui nous vient de loin et que nous ferions bien de conserver. Je n'ai pu la trouver dans aucun dictionnaire, pas même dans celui de Furetière, ni dans celui de Trévoux. Mais M. Sylva ‘Clapin, dans son intéressant Dictionnaire canadien-français, cite ce vers du Roman de Berte aux grands prés :

‘“ Moult forment luy ennuye de sa fille.”

Cette chanson de geste fut composée “par le célèbre trouvère Adenet, en la seconde moitié du XIIIe siècle.

Dans louvrage cité plus haut, M.

Ampère dit en parlant du langage des Canadiens : ‘“ Le bagage d’un voyageur s’ap- |

pelle butin, ce qui se dit également en Normandie: et ailleurs, et convient parfaitement aux descen-dants des anciens Scandinaves.?

Un dernier exemple. S'il y a, dans notre vocabulaire cana.lien, un mot qui semble propre à nos campagnes, c'est:

bien tou. Or voici que M. Clapin cite:

d’un vieil auteur français, L. de Liney;, dont je n’ai pu trouver le nom dans:

aucun dictionnaire d'écrivains français.

les deux vers suivants, remarquables:

comine axiome de philosophie morale bien que peu conformes aux règles de lo versification :

‘ Quand la chèvre saute au chou Le chevreau y saute itou.”

On trouve aussi tou dans Molière et Thomas Corneille.

Même nos fautes, nos barbarismes, nos locutions vicieuses, ai-je dit, nous viennent de la France, pour la plupart.

Ainsi M. Jacquemard, dans ses Zléments de Grammuire françuise, publiés en

Le]

1805, siunale les barbarismes suivants, que vous reconnaîtrez facilement :

Avunshier ; balier pour buluyer ; calaplame, pour catuplasme ; un sieau, sieau d'eau ; Je leurs ai parlé ; Parlez leurs en : Nous les suiverons ; Il veut, qui mu dit, vous obliger ; donne-moi s'en ; tiens-toi sy; occupe-toi s’en ; demander ercuse, pour demander pardon.

Buillez-imoi cela, pour donnez-moi cela, etc.

Il y a dans la bonne ville de Québec une rue dont le nom populaire était jadis : la rue du Grôt dbe. Voilà du québecquois, pensez-vous peut-être. Ouvrez le dictionnaire de Littré aux mots gros et arbre, et vous verrez que la prononciation grôt dbe nous vient du Berry !

Au mot brouette, Littré dans son grand dictionnaire (7873) dit, en parlant de l'étymologie du vocuble : ‘ Berry berouette.”? |

AU CANADA 5i

Au mot seau, le même auteur dit:

‘ Seau, sô ; la prononciation populaire est si6 ; au XVIe siècle Zèze dit : ‘‘ On prononce seau, un e fermé s’entend avec o et ne fait qu’un son, n° prononcez pas siau comme les Parisiens.”

Est-ce à dire que les Canadiens qui, comme les autres, ont le droit de créer des mots, n'aient absolument rien ajouté à la langue ? N’existe-t-il pas des vocables, des expressions qui soient vraim-nt de notre cru ? Il y en a quelquesuns, mais le nombre en est fort restreint. Et il est à remarquer que les rares mots de création vraiment canadienne sont généralement des mots gracieux, expressifs, pittoresques et dignes d'être conservés.

En l’automne de 1879, je passais sur le chemin de Beauport en compagnie de M. René Mauzès, jeune Français aussi aimable qu'intelligent, que plusieurs d’entre vous ont dû rencontrer. Nous causions de nos hivers canadiens et de nos tempêtes de neige.

—C'est ici, lui dis-je, en désignant la Canardière, endroit qui a une belle exposition au nord-est, c’est ici qu'il faut venir pour voir ce que C'est qu'une poudrerne. |

— ‘ Une poudrerie, fit Mauzès, je n'ai jamais entendu ce mot dans ce sens, mais je crois comprendre. Lorsque le vent soulève la neige et la pourchasse en tourbillons, ça doit être une ypoudrerie. Quel joli mot !”

M. H. de Lamothe, dans son ouvrage déjà cité, trouve que le mot canadien pouvoir d'eau, est une “très juste expression locale.”

Il me semble que bordée de neige, expression d'origine certainement canadienne, est aussi pittoresque que poudrerie.

Le mot sucrerie, dont nous avons étendu le sens à une forét d’érables, peut aussi être considéré comme une heureuse création Canadienne,

Une autre Jolie expression canadienne, c'est le montant et le baissant, pour désiguer le flux et le reflux de la marée.

De même aussi : Lu brununte pour désigner le crépuscule, mot que Je nai jamais pu trouver dans aueun dictionnaire ou glossaire français.

Lice ou lisse, au lieu du vilain mot rail, employé beaucoup plus autrefois que maintenant, est un mot que nous aurions dû conserver. Il a, m'a-t-on dit, excité l'admiration d’un savant français, M. Ampère, le grand mathématicien et physicien français, inventeur de la télégraphie électrique, qui visita notre pays il y à plus d’un demi-siècle.

Dégradé, dans le sens d’être arrêté en chemin par une tempête ou un accident, me paraît être un de ces termes de marine importés par les colons bretons et que nos ancêtres ont adaptés au langage usuel. Amarrer un cheval entre dans cette catéworie des expressions maritimes qui sont devenues ferriennes au Canada.

Il y en à d’autres, mais Je m'arrête, en

invitant les amateurs de ce genre d'é-

tudes à pousser plus loin les recherches.

Examinons maintenant, rapidement, le

revers de la médaille, car il en à un.

V.—C'’est le langage des Canadiens instruits qui laisse, généralement, le plus à désirer.

La langue française, au Canada, surtout la langue populaire, est bien, dans son ensemble, la langue française du

grand siècle. Je crois l'avoir prouvé.

Mais quelque paradoxal que cela puisse

paraître, c’est le langage des Canadiens

instruits qui laisse, généralement, le plus à désirer.

Proportion gardée, nos habitants parlent mieux que nos hommes de profession, y compris les journalistes.

La grande tache qui dépare la langue française en Amérique, c’est l'anglicisme.

Par anglicisme, il ne faut pas entendre l'adoption de certains mots, et leur incorporation dans la langue. Cette infil-

tration se produit en France peut-être.

PTE RP ET

AU CAXADA 55

plus qu'ici, du moins dans le langage usuel. Nos cousins de là-bas se servent d'une foule de mots anglais que nous ne songeons pas à employer ; tels sont leur five o’clock tea, leur shake-hands, leur home, leur rocking - chair, leur bookmuker.

Dans le langage technique, du commerce et de l’industrie, nous employons, il est vrai, une foule de mots anglais, pour la raison bien simple que nous ignorons souvent les termes français. C’est regrettable, mais enfin le danger pour la lanoue littéraire n’est pas là. Ce danger, il se trouve, je le répète, dans l’anglicisme, qui peut se définir ainsi: l'emploi de mots français, auxquels on donne un sens propre à des mots semblables de la langue anglaise, ou une tournure, anplaise.

Quelques exemples feront mieux saisir cette définition. Ainsi, nous entendons dire ou nous lisons dans les journaux, à chaque instant : Un tel à fait applica-

56 LA LANGUE FZANÇAISE

tion pour tel emploi. Le mot application est parfaitement français, mais il na pas le sens de demande. On fait l'application d’un principe, quelquefois ; on faut aussi et plus souvent l'application d'un cataplasme. Mais dire : “ faire application pour un emploi,” C’est parler en anglais avec des mots français. ;

Ilen est de même de faire apologie pour faire des excuses ; ne vous donnez pas ce trouble, au lieu de cette peine :

réaliser pour se rendre compte de.

‘“ Nous ne réalisons pas bien notre position,” voilà une expression qu'emploient souvent des personnes d’ailleurs très instruites. C’est de l'anglais. Réaliser veut dire rendre réel. On réalise une fortune, des espérances se réalisent ; mais on ne saurait réaliser une position.

‘ Vous prenez exception à ce que j'ai dit,” voilà comment, il y a quelques années, un homme très haut placé commençait une lettre adressée à la Vérité. Toujours de l’anplais : You take exception to what

AU CANADA 5t

TI have said. L'expression française serait : Vous n’admettez pas ce que J'ai dit, ou quelque chose de semblable.

De même : “Ceux qui objectent à l'envoi d’un contingent,” n’est pas français, non plus. Objecter est toujours verbe actif ; on objecte une dificullé à une proposition, on objecte que, mais on ne saurait dire: ceux qui objectent à — Those who object to — C'est ceux qui s'opposent à qu'il faut dire.

Défalcation, défalcataire,pour détourmement de fonds, concussionnaire, anglicismes ; renverser un jugement pour annuler, casser un jugement, anglicisme ; Joccupe un logement de sept appartements, au lieu de pièces ou chambres, anglicisme ; on entretient des craintes, des inquiétudes à tel sujet, au lieu de : on à des craintes, des inquiétudes, anglicisme ; je vous introduis M. Un tel, pour je vous présente, anglicisme.

Anpglicisme aussi la phrase suivante :

Je comprends que vous allez partir

demain, au lieu de j'apprends ou j'a appris ; et celle-ci : je le nie emphatiquement — emphatiquement se prend toujours en mauvaise part et signifie avec emphase, eb non point avec énergie ou formellement, comme beaucoup sem- L'ent le croire.

Des argents — monies — pour sommes d'argent, ou de l'argent ; contracteur, pour entrepreneur ; or solide, pour or massif ; instruction compulsoire, pour obligatoire ; supporter un candidat ou une candidature, pour appuyer : autant d’anglicismes.

Au Palais législatif, nos Solons ont leurs anglicismes particuliers, auxquels ils tiennent avec une ténacité qu'ils n'auraient peut-être pas, s'il s'agissait de maintenir un véritable privilège. En voici quelques-uns.

Prendre Le sens de lu Chambre, pour la consulter.

A cet étage de la discussion, ou du bill, pour phase.

L'été 7

Service civil, employé cinil, pour administralion, employé de l’administrution.

Les Canadiens-français entendent les députés anglais dire clerical error ; et ils se croient obligés, libéraux comme conservateurs, de protester, eux aussi, contre les erreurs cléricales. Ne croyez pas que le radicalisme français nous menace, à cause de ces protestations fréquentes contre les erreurs cléricales. II s'agit simplement d'erreurs de rédaction ou de copiste.

Moi pour un, traduction servile de l'anglais : Z for one, veut dire, dans la pensée de ces messieurs: Pour ma part, ou Quant à mot.

Je concours dans les observations de l’honorable député ; la Chambre n’a pas concouru dans ce rapport. Ne vous imaginez pas quil s'agisse de coopération. On essaie seulement de traduire le mot anglais to concur. Il serait pourtant

si facile de dire : j'abonde dans te: sens; la Chambre n’a pas adopté le rapport.

Puis, en notre langage parlementaire :

incorporer une compagnie ne veut pas dire, selon le sens véritable du mot, l’unir à une autre compagnie, mais lui donner la personnalité eivile.

Signalons enfin le plus étonnant peutêtre des anglicismes qu'on entende au palais législatif et qui est réservé pour les grandes circonstances : J'ai le plancher — I have the floor — pour j'ui lu.

parole !

Je pourrais allonger, et allonger encore la liste des anglicismes qui ont envahi le langage de nos hommes instruits, mais je crois vous en avoir assez signalé

pour vous convaincre que le danger

est réel. Oui, le danger existe et le danger est d'autant plus grand que le mal ne semble pas vouloir céder facilement aux remèdes qu’on à tenté d'y appliquer.

Voilà trente ans, peut-être davantage, que quelques zélés font la guerre aux

Pt UT à dt an.

&nglicisines ; et nos journaux n’en sontlis pas encore tout hérissés ? On peut se demander si un seul a disparu. Toutefois, il ne faut pas déposer les armes. La réaction finira par se produire.

Un autre mal qu'il faut signaler, parce qu'il se propage rapidement parmi nous, cest une mauvaise prononciation de la lettre a&. Cette faute, d'origine relativement récente, est d'autant plus à craindre que ceux, et encore davantage celles qui la commettent, s’imaginent, très sincèrement, parler avec une élégance peu ordinaire.

Lorsque M. l’abbé P. Lagacé a publié son Cours de Lecture à haute voix, en 1875, il paraît que ‘‘ nous faisions graves la plupart des a aigns, et trop graves ceux qui doivent l'être. ” Le savant professeur ne dirait plus cela aujourd’hui, je crois. Sans doute, nous faisons graves un certain nombre d’& aigus. Plusieurs des nôtres disent encore très souvent deux heures ct un quéit, — pour ma pért, etc. pres-

que quort, port, tout comme on prononce encore aux environs de Saint-Malo.

Je connais même un compatriote — très instruit du reste — qui n’a pu se faire comprendre d’un sergent de ville parisien, parce qu'il persistait à lui demander où se trouvait la gére Saint-Lazüre.

Cette mauvaise prononciation, néanmoins, il fait plaisir de le constater, tend à disparaitre. Mais en voulant réagir contre ce défaut, plusieurs tombent dans l'extrême opposé ; et, croyant parler à la parisienne, ils reproduisent en réalité une faute propre, par exemple, à la Picardie, donnant un & aïvu et très bref là où il faut de toute nécessité un à grave et long. Ainsi, ils disent nation, éducation, population, démonstration, vocation, agglomération, etc. ; tandis que la véritable prononciation française est ndtion, éducäñion, populätion, vocätion, ete. L’a devant tion — de même que l’o—est toujours grave et long. Ceux qui croient qu'en pronon-

çant dtion, ils parlent à La parisienne se trompent étrangement. Ce petit son maigre et affecté est très disgracieux et doit être évité avec soin. Les garçons de café et les cochers de Paris prononcent peut-être tout en & aigu: les Parisiens instruits toutefois mettent un a grave et long là où il en faut un. Ils ne diraient pas plus la nation française.que ma pért ; mais invariablement : la ndtion française, et ma pürt. Si vous ne m'en croyez pas, écoutez avec attention M. le consul général de France la première fois que vous aurez l’occasion de l'entendre parler.

VI.—Aimons, respectons notre langage canadien, et travaillons à faire disparaître tout ce qui peut en ternir l’éclat

Comme conclusion, que dirai-je, sinon ce que J'ai déjà dit? Ve méprisons pas notre langage canadien. Au contraire, aimons-le, respectons-le, faisons-le res- pecter. Mais n'allons pas croire quil

soit sans défaut! Reconnaissons franchement qu'il à des taches, et travaillons courageusement à faire disparaître tout ce qui en ternit l'éclat. Gardons le juste milieu en cette matière, comme en toute chose.

Aimons et respectons notre langue française, ai-je dit. Ne craignons pas de la parler en toute circonstance. La langue française, c’est notre drapeau national. C’est elle qui fait que nous sommes. :

une nation distincte sur cette terre d’Amérique, et que l’hérésie a si peu de prise sur nous.

Ne mettons jamais notre drapeau en poche.

N'y a-t-il pas une tendance parmi nous à nous servir trop facilement, sans nécessité réelle, de la langue anglaise ?

Je le crains. Réag'issons contre cette tendance.

N'y a-t-il pas aussi une tendance à exagérer l'importance pour tous les Ca-

nadiens-français de savoir parfaitement l'anglais ?

Quelques-uns des nôtres voudraient faire du peuple canadien-français un peuple bilingue. Que nous serions puissants, dit-on, si tous les Canadiens-franais parlaient également bien l'anglais et le français ! Prenons-y garde ! C’est un pièce qu'on nous tend ; un piége doré, peut-être ; mais un piége tout de même. (Connaissez-vous beaucoup de peuples bilingues ? Pour moi, je n'en connais aucun. Je connais, par exemple, un peuple qui à perdu sa langue nationale, parce qu’on lui à fait apprendre, de force, une autre langue. N'allons pas, de notre plein gré, tenter une expérience aussi dangereuse.

Que ceux des nôtres qui ont réellement besvin de savoir l'anglais l’apprennent; qu'ils lapprennent bien.

Mais qu'ils apprennent d'abord le français, et que le français reste toujours

66 LA KANGUE FRANÇAISE

leur langue maternelle, leur vraie langue.

Soyons convaineus que feu Mgr Laflèche, ce grand Canadien français, avait raison de dire qu'il n’aimait pas à entendre ses compatriotes parler langlais sans au moins un petit accent français.

Le mot est profond et renferme un grave avertissement. Méditons-le.

Faisons respecter notre langue, ai-je dit encore. Elle a ses ennemis en ce pays, n’en doutons pas.

La guerre que l’on fait à la langue française au Canada, est sans doute moins ouverte aujourd'hui que jadis ; mais n’en est-elle pas que plus dangereuse ? Notre langue est une des langues officielles du Dominion. Cela sonne bien ; cela nous flatte; mais aussi cela nous endort. Veillons sur les mille et un détails, souvent insignifiants pris séparément, mais qui forment un tout formidable. C'est par là que se ferait, gra-

AU CAYADA 67

duelle et silencieuse, la proscription du français en ce pays.

Ne nous berçons pas d'illusions : on n'a pas renoncé au projet de faire du Canada un pays exclusivement de langue anglaise. Un journal plus audacieux que les autres disait naguère qu'il faudrait abolir l'usage officiel du français, non seulement à Ottawa, mais même à.

Québec.

Fous nos adversaires n'expriment pas:

aussi ouvertement leur pensée; mais soyons persuadés que, parmi les Anglais.

qui nous entourent, beaucoup désirent.

ardemment voir disparaître la langue:

française du sol canadien (1). C'est qu’elle: forme obstacle à la réalisation de leurs:

rêves. Impossible pour eux, ils le sentent.

(1) J'ai trouvé, peu de temps après avoir lu cette conférence, nné preuve saisissante du bien fondé de cette accusation. Le: Daily Gleaner, de Fredericton, Nouveau-Brunswick, numéro: du 17 avril 1901, au cours d’un article écrit pour justifier l’expulsion des Acadiens, à fait l’étonnante déclaration que voici ::

“ Il y a un autre aspect de cette question qu'il ne faut pas. perdre de vue. Si les Acadiens étaient restés en grand nombre, ils auraient pu l'emporter sur les Anglais et faire de la. Nouvelle-Ecosse une province française comme Québec ; ce

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bien, de détruire la foi catholique tant que restera debout un des principaux boulevards de cette foi au Canada: la langue de nos mères, la langue de nos premiers missionnaires, de nos guides les plus illustres, de nos glorieux martyrs— la langue des Champlain, des Brébeuf, des Laval, des Plessis, des Bourget ?

Que ces rêves d’anglicisation générale

ne nous étonnent pas et ne nous exas- \ Û . A

pèrent pas : ilssont naturels. Mais, à ces rêves, opposons sans aigreur, Sans haine avec fermeté, toutefois, une grande réalité historique. Et cette réalité, c'est que, si la divine Providence a implanté la

qui aurait été nuisible à la prospérité d'une colonie britanuique et aurait augmenté les inconvénients qu'on éprouve par suite de l'existence de l'élément français compact de la province de Québec.” à

I1 est peut-être bon« de donner le texte anglais de cette incroyable explosion de francophobie. Le voici :

“ There is another important feature in the matter not to be overlooked. Had the Acadians remained in full force, they might have outnumbered the English and made Nova Scotia a French Province like Quebec. This would have been injurious to the welfare of a British colony and would have added to the inconveniences felt by the existence of the solid French of Quebec.”

langue françuise en Amérique, c'est pour quelle y reste, pour qu’elle s’y développe, qu elle y remplisse son rôle et atteigne à de hautes destinées.

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