LE FRANCO-CANADIEN PRIMITIF
La grande majorité des émigrants qui peuplèrent la Nouvelle-France étaient des provinciaux dont bien peu appartenaient à la classe instruite et dont la plupart étaient des patoisants de la Normandie, du Perche, de l'Anjou et des autres provinces du nord, de l'ouest ou du centre de la France. Il est indubitable que les administrateurs des affaires publiques de la colonie, les seigneurs, les religieux, les chefs du commerce et de l'industrie firent du français la langue dominante — encore que ces dirigeants et les autres émigrés au Canada, ainsi que Théodore Pavis l'a judicieusement remarqué, aient "été séparés de nous avant l'époque où tout le monde en France s'est mis à écrire et à discuter" (^). Il est également certain que les divers patois, venus chez nous avec les émigrants du nord, de l'ouest et du centre de la France, se fondirent abondamment dans le peuple et dans les familles, avec un assortiment assez varié de locutions dialectales. L'analyse philologique, telle qu'on la peut pratiquer de nos jours, a permis d'effectuer cette décomposition des éléments constitutifs de notre parler originel et d'évaluer leur résultante ou leur produit. Mais au XVI le siècle, on n'était pas encore revenu à la philologie et l'on ne s'en souciait mie. Les annalistes et les chroniqueurs qui subsistaient de la cour
ne s'avisèrent guère qu'en la Nouvelle-France pût se développer une langue différant peu ou prou de celle de Colbert et de Louis XIV. Aussi Chateaubriand, qui véritablement fut plus artiste que linguiste, devait-il écrire, en 1822, d'après cette impression restée jusque-là sans contrôle: "Nous sommes exclus du nouvel univers où le genre humain recommence . . .; et, déshérités des conquêtes de notre courage et de notre génie, à peine entendons-nous parler dans quelque bourgade de la Louisiane et du Canada, sous une domination étrangère, la langue de Colbert et de Louis XIV; elle n'y reste que comme un témoin des revers de notre fortune et des fautes de notre politique" (*).
N'y a-t-il pas lieu de nous demander, en passant, comment cette appréciation, si accablante pour nos optimistes, n'a pas valu la moindre réprobation à Chateaubriand, alors que Voltaire a encouru et continue d'encourir, chez ces mêmes optimistes, la réprobation que vous savez, pour avoir fait exprimer ses idées universellement pacifistes par le truchement de son docteur Martin qui, pour tenir son rôle de philosophe plus pessimiste que les plus pessimistes, déclina de se pâmer d'admiration à la vue des Français et des Anglais s'entr'égorgeant "pour quelques arpents de neige vers le Canada" ? {^). Mais passons.
Même aux premiers historiens canadiens
l'exactitude des faits de langue parut évidemment moins importante que l'exactitude des faits d'histoire. Ferland dit: "La langue française s'établit, uniforme et sans mélange de patois, mais marquée par des particularités d'expressions et de prononciation propres à la Normandie, au Maine et au Poitou (^); et M. Rivard croit, là-contre, avec Mgr Gosselin, et après examen, "qu'il ne faut pas prendre à la lettre ce que l'abbé Ferland a écrit de la langue des premières générations canadiennes" (^). Donc, dans le creuset de la colonie nouvelle, tous ces éléments provenant des diverses provinces de France se fondirent lentement et s'amalgamèrent pour composer un peu plus tard la première langue franco-canadienne évidemment destinée à dégager un caractère original, mais dont on n'a jamais pu dire avec autorité qu'elle fut la pure langue classique de France. D'autant moins que l'influence des parlers provinciaux donna à ce français régional une phonétique généralement composite réunissant, chez un même individu, des accents de différentes provinces. C'est ce parler en brassement que nos ancêtres ont colporté et implanté au hasard de leurs courses lointaines et de leurs établissements aventureux; c'est ce parler qui constitue le fond du langage populaire franco-canadien, dans quelque province qu'on le retrouve; c'est ce parler enfin qui fait
porter à M. Rivard — dont j'ai fort imparfaitement résumé la savante analyse — le jugement que voici:
On aperçoit bien que ce n'est ni le français classique, ni un patois pur. ni un français corrompu, et que cependant il accuse des particularités assez saillantes et assez d'uniformité sur toute l'étendue du territoire, pour constituer
un parler régional car on abuserait peut-être du
langage en l'appelant un dialecte. Le franco-canadien est donc un parler régional relativement uniforme, sans être homogène, et que caractérisent des formes patoises diverses, incorporées au français populaire commun du nord de la France. Ajoutons qu'il a gardé, comme tous les parlers exportés, un caractère archaïque par rapport à celui de la mère patrie, et, en même temps, a emprunté aux langues avec lesquelles il s'est trouvé en contact quelques éléments étrangers (8).
Cela est fort bien. Mais cela ne désigne guère "le pur langage de Colbert et de Louis XIV," et pour cause. Nous n'avons point d'échantillons du langage populaire de nos colons avant la Conquête, car les missives ou relations diverses qui nous ont été transmises de cette époque proviennent naturellement de personnes instruites et qui ne représentent nullement la moyenne de la population (^). Mais l'on peut et, ce semble, l'on doit justement induire des conditions mêmes de la colonie, de l'état et des occupations des colons, que leur langage ne s'élevait point, en qualité, au-dessus de sa formation naturelle, populaire au premier chef, *
manquant conséquemment de syntaxe, de correction, de pureté et surtout de classicisme.
Mgr Amédée Gosselin a publié un très important ouvrage qui, par une documentation copieuse autant que précise, démontre, comme Chauveau le faisait antérieurement remarquer, que "nos colons ne furent jamais dans cette ignorance absolue et abrutissante dont on est encore frappé chez les basses classes de quelques pays européens" Ç^^). Mgr Gosselin montre du doigt qu'à Montréal comme à Québec, sous le régime français, "la cause de l'éducation sut inspirer de beaux dévouements"; et nul n'en voudrait disconvenir, surtout après avoir lu son ouvrage. "L'instruction primaire des garçons, rapporte-t-il, sans être universellement répandue à Québec et dans ses environs, n'y faisait pas absolument défaut." On voit même, à cette époque, quelque pratique d'enseignement secondaire. Au fait, "apprendre aux enfants à lire, à écrire et à compter, leur enseigner le catéchisme, les former à la vertu, voilà ce que voulaient tout d'abord, en fondant leurs écoles, Mgr de Laval, Mgr de Saint-Vallier, les Jésuites, les Sulpiciens et les Frères Charon." Et "les enfants apprenaient à lire, à écrire et à chiffrer, tout en s'occupant aux travaux de la terre et à différents métiers." Au besoin, les maîtres d'école se dévouaient aux récoltes plutôt qu'à leurs classes, et la chose se comprend de
reste. Le clergé et les autorités civiles s'intéressèrent à l'enseignement; cependant Mgr Gosselin ne laisse pas de nous convaincre que "les colons du Canada avaient tout contre eux, le petit nombre, la pauvreté, l'éloignement, la rigueur du climat, un état de guerre presque continuel." Et le principal souci d'un bon nombre de colons, particulièrement des soldats qui s'établirent dans la colonie après la décorporation de leurs régiments, était de profiter des avantages qu'offrait le trafic des pelleteries; ils couraient donc les bois et s'adonnaient à la traite (*^); et le soin d'instruire les enfants restait aux mamans et aux grandes sœurs "qui avaient passé une année ou deux au couvent." De son côté, Garneau ajoute que, dans la colonie, "il ne fut jamais question d'aucun plan général d'instruction publique; et, chose inouïe, l'imprimerie ne fut introduite dans la colonie qu'en 1 764, cent cinquante-six ans après la fondation de Québec." On peut à bon droit s'émerveiller de ce que la majorité de nos ancêtres, "étant donné les circonstances," sût lire et écrire, ou tout au moins signer. Mais ne serait-il pas excessif de pousser l'émerveillement plus loin?