‹ La langue française au CanadaChapitre 23 sur 34 · TROIS CLASSES LINGUISTIQUES · texte numérisé non relu

TROIS CLASSES LINGUISTIQUES

a) Nos populations rurales

La langue des premiers Canadiens se composait sans aucun doute de mots bien français pour la plupart, comme s'en compose aujourd'hui le langage de nos paysans. Mais ce semble être une contre-vérité de conclure que nos ancêtres parlaient "la langue de Colbert et de Louis XIV" et que nos paysans parlent également "un français très pur," pour ce que des vocables qui se trouvent dans la bouche de nos compatriotes les plus illettrés se retrouvent également dans le texte des vieux classiques français. Ce commun usage de mots, par nos campagnards et par les auteurs de France, a maintes fois inspiré à des écrivains des affirmations manquant de raisons suffisantes, comme il a fait dire à M. Ernest Marceau: "Ils (ceux parmi nous qui contestent la pureté du langage de nos gens) seraient encore plus ébahis si on leur prouvait, textes en mains, que ce langage (le parler franco-canadien) qu'ils croient bâtard, est celui des meilleurs écrivains des XVe, XVIe et même XVIIe siècles" (12). Ces "textes en mains" nous montrent des mots, pris ça et là dans des auteurs classiques et qui sont en effet les mêmes que ceux dont nous nous servons ...

Un Norvégien ou un Chinois en voyage prend ainsi, dans un vocabulaire de touriste, des mots

français qui se retrouvent individuellement, comme mots, chez les plus parfaits poètes du Parnasse français, mais dont ce voyageur fait un assemblage à la va-comme-je-te-pousse et qu'on peut imaginer. Le mot, pour employer la terminologie des architectes, est un matériau. Pour juxtaposer les mots, aussi bien que les matériaux, pour en appareiller quelque chose qui se tienne et qui ait de la ligne, du style ou simplement de la correction, ou seulement un nom, il faut du savoir, du métier, sinon de l'art. Nous trouvons ce renseignement précis dans la mine que le regretté J. -Edmond Roy a léguée, sous un titre un peu trop restreint. Histoire de la Seigneurie de Lauzon, aux étudiants en histoire du Canada:

Ceux des habitants de la seigneurie (de Lauzon) qui savaient écrire ignoraient, il faut l'avouer, l'orthographe et la grammaire, mais ils parvenaient à se faire comprendre (13).

Les premiers colons du Canada avaient très sûrement les mots, hérités de leurs mères françaises; il est moins certain qu'ils aient possédé le savoir — qui ne s'hérite point, mais s'acquiert, et fort laborieusement — et qu'ils se soient souciés d'apprendre et de pratiquer le métier d'assembler ces mots selon les règles impérieuses de la grammaire sans quoi il ne peut exister de bon langage et sans quoi le parler populaire de nos ancêtres, pas plus que le nôtre, ne peut

ressembler "au langage des meilleurs écrivains" qui, eux, possédaient, outre les mots, le métier et même l'art de les assembler (*'*). En sorte que les mots, les mêmes que l'on retrouve dans la bouche de nos campagnards et sous la plume des maîtres écrivains, comme M. Marceau s'est appliqué à en relever dans Montaigne, Rabelais, Villon, Marot et Saint-Simon, ne sont que des va-ci-va-là et ne constituent point, épars ou pris ainsi individuellement, "un langage d'une pureté remarquable", pas plus qu'un amas de pierres ne forme, sans assemblage ou cimentés vaille que vaille, un chef-d'œuvre d'architecture. Enfin, la démonstration est apodictique, car c'est proverbe que moellons dans le champ ne font pas maison bâtie. "Les mots ont une âme qui apparaît au contact d'autres mots" (Flaubert). Pour dire justement que nos campagnards parlent le langage des "meilleurs écrivains," il serait donc nécessaire de savoir d'abord si, comme les meilleurs écrivains, ils établissent ce contact qui fait apparaître l'âme des mots et rend ainsi leur discours "pur et parfait." C'est ce qui n'est pas démontré, et c'est ce qui n'est guère démontrable. L'hyperbole est flatteuse, mais la vérité vaut mieux. Ce qui semble plus vrai, c'est que nombre de mots et même d'expressions provenant des ancêtres et se retrouvant dans la bouche de certains de nos paysans comme aussi parmi le peuple des villes qui y

ajoute des anglicismes, sont disparus de la langue française moderne, à tort ou à raison. 11 est de ces expressions que nous aurons le mérite d'avoir sauvées de l'oubli et que la France viendra sans doute reprendre chez nous, un jour ou l'autre. Il en est d'autres dont la disparition n'inspirera de regrets éternels à nul homme de goût.

Ainsi, le poète Chrestien de Troyes écrivait: "Que moult lor plet quanque il voient." Notre paysan qui dit: "Vous savez t'i quand qui's viendront ?" (^s) emploie évidemment un mot français du XI le siècle, mais que les plus conservateurs de nos éciivains seraient honteux de restituer. Et l'autre qui répond: "A c't heure, i's viendront t'êt' bien quand et Im* emploie à son tour un ancien synonyme d'avec, et si joli que Chateaubriand a tenté de le réhabiliter, mais sans succès, en le reconnaissant digne d'entrer dans la langue de ses Mémoires: "Mon père me menait quand et lui à la chasse."

Aucunement signifiait autrefois, et même encore du temps de La Fontaine, quelque peu, de quelque manière. Aujourd'hui ce mot signifie point du tout, nullement. De même, aucun (s'il peut encore signifier quelque, quelqu'un dans les phrases dubitatives ou interrogatives, ou s'employer comme pronom indéfini dans ce même sens) ne possède généralement plus le sens affirmatif que les anciens auteurs lui donnaient. En France, aucun, au sens affirmatif, est devenu

archaïque; chez nous cet archaïsme nous fait traduire any par aucun et se corse ainsi d'un anglicisme d'autant plus condamnable qu'il fait dire, à ceux d'entre nous qui parlent comme parlait Montaigne, exactement le contraire de ce qu'ils croient exprimer:

En proportion de son capital la réserve de cette banque est au nombre des plus considérables de celle d'aucune banque du Canada;

On demande à louer un logement de 4 à 5 chambres dans aucune partie de la ville; (16)

Aucun garçon ou fille en dedans de 18 ans peut faire application pour cette position.

Comme nos illettrés, Chateaubriand écrit encore "Un sentiment profond a poigne mon cœur"; Frédéric Soulié répète le mot ("L'effroi a y oigne son cœur") et réédite ce barbarisme qui devait donc être assez fréquent dans le parler des anciennes provinces de France.

"Elle est belle effrayant — Il travaille dangereux" disent nos paysans de LaValtrie et d'autres lieux. Les "précieux du XVI le siècle disaient: "Une mémoire effroyable — aimer terriblement— effroyablement belle"; et Vaugelas recommandait tout particulièrement cette façon de parler i}"^).

Comme un électeur de Saint-Roch le dirait de M. Laurier, ou qu'un électeur de Labelle l'aurait affirmé de M. Bourassa, Villehardouin a écrit que Conon de Béthune était "bien emparlé,"

Ronsard disait: "Que j'étais heureux

Avant qu'avoir bu l'amoureuse poison." Malherbe aussi: "D'où s'est coulée en moi cette lâche poison." Et la plupart de nos campagnards disent encore: "C'est de la vraie poison — c'est de la poison vif — cette femme est une poison."

Marguerite de Navarre écrit aussi bien: "Si ma chambrière m'en eust fait autant, je me fusse levée, et lui eusse tué la chandelle sur le nez." L'expression a cours en certaines provinces françaises, et notamment chez les Berrichons qui vont jusqu'à dire cuer le feu. De même, nos paysans tuent et cuen* la lampe, et trouvent aussi le poêle mort, pour s'être eue tout seu.

Agrippa d'Aubigné écrit: "Ces œufs en un nid ponds, en un autre couvés"; et dans toutes nos campagnes les poules auront moins pondu que pond. (Dans la région du lac Saint-Jean, dans la Beauce et ailleurs, les poules ponnent, ont ponné.)

Forcé par la rime, La Fontaine écrit:

Je connais maint detteur qui n'est ni souris-chauve. Ni buisson, ni canard, ni dans tel cas tombé; Mais simple grand seigneur, qui tous les jours se sauve Par un escalier dérobé;

en quoi il n'est pas à imiter, même dans une fable, dit Bescherelle . . . Les bûcherons de mon pays de la Gatineau, nullement forcés par la rime, ni par rien du tout, disent ainsi souris-

chauve et, de vrai, relancent La Fontaine jusqu'à dire souris-chaude. Comme je leur demande la raison de cette appellation anormale, l'un d'eux m'explique que la chauve-souris n'apparaît qu'aux soirs de grande chaleur, que le froid la fait se tapir dans un trou "et qu'elle est si chaude que l'hiver ne la tue pas." Mais tous les pourquoi des déformations de notre langage ne reçoivent pas de réponses aussi ingénieuses.

Hauteroche dit: "Hilaire aveint son passepartout." Callières, en 1690, déclare ce mot "du dernier bourgeois." Rabelais emploie toutefois le verbe aveindre, non plus dans le sens d'aller prendre un objet pour l'apporter à qui le demande, mais dans le sens 6.' atteindre. De même Montaigne: "aveindre à la fortune". Et le Gaspard de notre glorieux 22e régiment interpelle, comme l'auteur du Cocher, sa noble logeuse: "Comtesse, aveindez-nous donc les bananes" (^s).

Chateaubriand écrit "Je n'ai garde de parler d'autre chose. Des journées de juillet, de la chute d'un empire, de l'avenir de la monarchie, mot.*' Et nos gens, pour exprimer qu'il ne leur a rien été répondu, disent: Mot.

La Fontaine dit: "Le loup. . . en pensa perdre la vie"; Montesquieu: ''Il pensa bien y avoir en Orient la même révolution.*' Et Chateaubriand: "Ce nom pensa me rester." Le marinier canadien emploie tout ainsi penser au sens de

faillir: "Sa chaloupe — ou son boat — a pensé chavirer — ou verser — ou se renverser — ou se revirer".

Nous entendons dire ici: "Chez les Lavallée sont partis ce matin"; et l'on entend la même expression fautive — avec le même nom — dans les Charentes.

Les jumeaux sont des hessons pour nos villageois comme pour George Sand.

Enfin, M. Paul Stapfer [nous avons pris la liberté de lui emprunter quelques-uns de ces exemples (i^)] cite textuellement les locutions suivantes parmi "les trivialités, les platitudes, les déjections les plus vomitives du langage des rues," c'est-à-dire de la langue verte qui sévit dans la banlieue parisienne:

Avec ça qu'c'est drôle!

Le pont que j'ai passé dessus.

L'enfant que j'y ai dit de venir me voir.

J'ai plusieurs endroits à aller.

Faudrait qu'on s'en irait de bonne heure.

Pourquoi donc c'est i qu'vous partez?

Je ne sais toujours pas quelles têtes qu'elles ont.

L'a-é-ou-u ?

Qui n'a pas, chez nous, entendu de pareilles locutions et celles-là mêmes ?

L'on pourrait multiplier indéfiniment ces citations, s'il était nécessaire de les multiplier pour démontrer que certains mots, pris individuellement, ne prouvent pas plus que nous par-

Ions généralement "le langage des meilleurs écrivains," que d'autres mots, ainsi pris individuellement, ne doivent amener à la conclusion que nous parlons généralement argot ou patois. Mais ces citations, comme d'autres qui viendront, et comme toutes celles qui abondent dans le Bulletin de la Société du Parler français au Canada, ne laissent pas de montrer que notre parler franco-canadien (qui, par malheur, ne se compose pas d'archaïsmes seulement, ainsi qu'Emile Faguet a semblé le croire) est, dans toutes nos classes, plus ou moins perfectible; que s'il mérite des louanges à certains égards, il ne laisse pas de perdre en maints endroits de sa qualité française et même de son caractère primitif, en manquant de la vigueur qui lui serait nécessaire pour surmonter les obstacles de toute nature qui arrêtent ou tout au moins retardent son perfectionnement. Nous allons tenter d'indiquer ces obstacles, au long de cette étude. Car nous estimons que les louanges dont notre parler a été l'objet sont suffisantes, pour ne pas dire que nous avons malheureusement trop accoutumé de prendre à la lettre certains compliments de pure courtoisie que des personnages officiels ou des écrivains complaisants nous ont adressés sur "l'admirable conservation de notre langue," et qu'il serait moins naïf à nous et plus utile à notre langage de ne point gober — comme une

mariée qui aime à entendre dire qu'elle est belle — ces compliments de critiques qui n'ont jamais vu la terre canadienne, qui n'y sont venus en contact qu'avec nos bons écrivains et journalistes, ou encore qui se sont vite aperçus que le Canada français n'est pas un pays où il soit profitable de dire ouvertement ce que l'on pense des choses ou des gens. Pour être de quelque profit, ces appréciations, favorables ou défavorables, doivent donc rigoureusement se limiter à l'autorité des auteurs qui ont fait une étude approfondie du parler franco-canadien, à la véracité des observateurs qui ont regardé et écouté de près, qui ont amassé de bonne foi des témoignages et des preuves.

La définition de M. Rivard s'applique on ne pourrait mieux à nos populations rurales et surtout à celles qui ne sont pas limitrophes, c'està-dire qui n'ont aucun contact avec nos provinces anglophones ou avec les Etats-Unis; car les "quelques éléments étrangers" que M. Rivard a notés dans sa définition ne suffisent vraiment pas à marquer les ravages que l'anglicisme fait partout, de nos jours, dans notre langage, surtout parmi nos masses urbaines. Cette définition s'appliquerait donc à celles de nos populations rurales qui sont restées exclusivement agricoles; à ceux de nos paysans dont les enfants ne sont pas employés à la construction des chemins de fer, à la grande navigation fluviale, aux

"chantieis" de l'exploitation forestière, aux papeteries, aux minières, aux usines ou aux manufactures dirigées, pour la plupart, par des patrons et des contremaîtres de langue anglaise, outillées à l'américaine et qui transportent et produisent encore plus d'anglicismes que de marchandises. Le langage ancestral, le français régional de nos pères, se retrouve en son état primitif dans les campagnes isolées dont la population volontiers casanière se suffit à soimême; où

Dans sa cabane

Pierriche vit content

Avec sa femme

Et ses petits enfants;

où s'est perpétué et domine l'esprit conservateur du paysan de France avec ses traditions, ses coutumes, ses légendes même et ses chansons dont l'efficience ne saurait être surpassée dans la conservation de la langue populaire; où le père établit ses fils à ses côtés et leur enseigne à ne point s'exiler pour courir après la fortune; où enfin une force d'inertie (qui n'est pas la force conservatrice dont parle Darmesteter, mais bien la propriété qu'ont certains corps de ne pouvoir d'eux-mêmes changer d'état ou d'habitudes) refoule les nouveautés et les tentations qui, dans l'ordre social, ne sauraient être accueillies sans l'abandonnement de quelque chose appartenant au passé. Or, ce que l'on sacrifie

plus OU moins sciemment pour courir à la nouveauté, pour céder à la tentation de "voir du pays" ou de "faire de l'argent," c'est au premier chef les traditions familiales et c'est la langue des aïeux. Voyez, par exemple, parmi ceux qui ont cédé à cette tentation, ces gens qui se désignent eux-mêmes "les Canayens des States".,.. (20). Un autre exemple nous vient de quelques villages du littoral nord du Saint-Laurent, notamment des Eboulements ou de la Malbaie qui, pour sa part, a commencé par se surnommer Murray Bay. Les philologues avaient pris l'habitude d'aller rechercher dans ces villages la langue primitive des Canadiens. Mais la vapeur des locomotives, des paquebots et des usines a, depuis quelques années, réduit la force d'inertie de ces jolis villages en les faisant participer aux avantages matériels du trafic qu'elle active; et elle a simultanément épandu sur ces foyers de notre parler ancestral un nuage qui les rendra désormais introuvables aux chercheurs des origines de notre parler. Aussi l'étude que M. Gauldrée-Boileau publiait en 1875 sur "le paysan de Saint-Irénée" devra-t-elle bientôt se ranger parmi les récits légendaires ou tout au moins parmi les tableaux d'une époque révolue (21). Le parler de certaines populations de la rive sud semble avoir moins subi les influences du progrès; en sorte que ces populations peuvent disputer aux villages opposés l'honneur de faire

encore entendre aux philologues notre langue primitive avec le moins d'adultérations.

b) Notre peuple des villes

Le peuple des villes, le peuple des faubourgs, hélas! que parle-t-il ? Ce peuple, que l'instruction ne pénètre que comme la rosée du ciel rafraîchit le Sahara, ce peuple qui doit vivre d'abord et qui, pour subsister, doit s'établir autour des usines ou à proximité des grandes industries à capitaux et à vocabulaire anglais, comment peut-on exiger qu'il conserve à sa langue maternelle quelque pureté ?

N'est-ce pas là, franchement, que l'anglicisme fait des ravages ? L'ouvrier ne connaît que par leur désignation anglaise la plupart de ses outils, des pièces de l'outillage de sa manufacture, la majorité des termes de son propre métier. Il vient parfois de la campagne et entremêle, sans en avoir cure, la langue archaïque de son village avec le jargon de l'usine; la rue et la méconnaissance de toute police verbale achèvent la formation d'un parler dont ne voici-t-il pas un échantillon à très peu près exact: "Si vous voulez me spérer un wrench pour settler le washer du sink qui s'est démanché" (22).

Des marches d'escalier, sont devenues: des

Des bornes-fontaines . . " " des hy'drants;

Se bien porter " " feeler ben;

Bien portant " " smart;

Provoquer, défier " " challender (de

challenge) ;

Des tubes ou tuyaux de

calorifères sont devenus: des yi-pes de œil;

Un chapeau de Livourne,

de paille d'Italie

Des ressorts

Un patron

Une femme élégante . . .

Une dépense, un office,

un garde-manger. . . .

L'annuaiie des adresses Il n'y est pas, il en est

loin

Du pétrole

Faire la monnaie d'un billet

Croire à la réalité de, se rendre compte de, comprendre, constater, apercevoir

L'escompte

Une bonne à tout faire .

Au-dessus, sur ou en amont, au-dessous, sous, ou en aval. . . .

Un article d'occasion. .

Une force hydraulique.

Une fabrique

Un entrepreneur

Présenter des excuses . .

un chapeau de

leghorn; des springs; un boss; un , . .patron;

une pantry; un directory;

il n'est pas dedans

Qiis not in it); de l'huile de charbon {coal oil);

changer un bill

{change a bill) ;

réaliser ( realize);

le discompte, {discount) ;

une servante générale {gênerai servant) ;

en haut, en bas

{above, below); un article de seconde main {second hand); un pouvoir d'eau

{water power).

une facterie

{factory) ; un con tracteur

{contracter) ; faire des apologies {apologizes) .

Et c'est ainsi de suite. Demandez, par exemple, au premier menuisier venu, quel est le nom français du claphoard, du V joint, du studding, du scantlan (scantling), d'un spoke shave, d'un drill, d'un punch, d'un planer, d'un grinder, d'un scraper, d'un bevel, d'une gauge, d'un scruher, d'un beader, et même des rippes que son rabot détache des planches. Entrez dans une filatuie, une allumièie, une scierie, une armurerie, une distillerie, une tissanderie; passez ensuite à la cordonnerie, à la maçonnerie, à la carrosserie; puis dans la télégraphie, la bureaucratie, la bourse, le courtage et la banque, le transport et l'administration. Enquérez-vous, ici et là, aux artisans, ouvriers ou employés de ces divers métiers, industries ou professions, du nom français des objets usuels qu'ils emploient et des choses familières dont ils s'occupent toute la journée. A peu près tout se désigne par un mot anglais, parce qu'à peu près tout a été nommé d'après des catalogues, des prix-courants et des prospectus anglais ou américains, et que l'artisan, l'ouvrier ou l'employé ignore le vocable français propre à chaque chose. Jusque dans l'imprimerie, dans nos ateliers canadiens-français où l'on ne manipule généralement que de la matière française, de la matière écrite et censément soignée, où l'on exécute toutes nos commandes d'impressions françaises (et cela s'appelle des jobs), demandez à l'apprenti

s'il entend souvent donner un nom français au rack, au dash, aux eut, au half tone, aux line eut, aux slips, au stick, aux ivrong founts, au siitehage (!), aux indentions, aux braees, aux rwZes, aux matrix, aux s?^^^s, au dummy, aux leaders, et aux caractères courants aga^e, smaZ/ p?;ca, hrevier, long primer ou minion "? Vous verrez qu'à tout cela l'on a conservé les noms donnés par les industriels ou manufacturiers anglais et américains. Est-ce que j'exagère?

Fait remarquable et quelque peu concluant: dans tout notre commerce franco-canadien, les marchands d'ornements d'église sont à peu près les seuls à posséder un vocabulaire usuel presque exclusivement français. D'une part, les chalands de ce commerce particulier se mêlant moins que toute autre classe à l'élément anglais, et, d'autre part, la provenance plus généralement française des articles de ce commerce, expliquent assez vraisemblablement cette heureuse anomalie d'une spécialité commerciale, au moins, bravant le déluge de l'anglicisation. Notre librairie elle-même, qui use d'une terminologie bien française tant qu'elle s'occupe de l'importation et du débit des livres français, donne plus ou moins dans l'anglicisme, du moment qu'elle en vient à la papeterie qui ressortit à la fabrication anglaise et américaine, autant que française, sinon davantage. Ce fait démontre avec quelque clarté d'où vient le péril auquel es

exposé chez nous le vocabulaire des autres branches de notre commerce et de notre industrie qui toutes, à très peu près, s'alimentent à des sources de production anglaises ou américaines.

Mais reprêtons l'oreille au langage de notre ouvrier des villes et aux vocabulaires dont il est pénétré. Une matinée de chômage, il assiste à une joute de hase-hall, de lacrosse, de foot-hall ou de hockey. Il n'entend là pas un seul terme français de ces jeux publics et populaires qui pourtant ont chacun leur terminologie propre (23). A l'île Sainte-Hélène, aussi bien que sur la grève de l'Outaouais ou de la rivière Saint- Charles, ses héritiers qui tirent leur coupe comme exercice d'école buissonnière, ne lui font-ils pas entendre des locutions comme celles-ci, qui ressemblent autant que des sœurs aux "déjections les plus vomitives du langage des rues" que nous avons déjà rapportées (page 17), lorsqu'elles ne sont pas exactement les mêmes :

Pis d'I'eau, comment c'que tu n'avais de creux ? L'eau, jusqu'où c'que ça t' allait? (24).

Après sa journée, si ce n'est pas un tag day, mais un hargain day, sa femme l'emmènera chez un marchand, dans un magasin de 77iarchandises sèches'dont elle aura lu les annonces-réclames — M. Eugène Rouillard nous a dit ce que cela est

(25) — et elle achètera un sweater, un jersey, un coat à simple ou double hreast, des slippers en cuir patent, un satchel à strap ou un suit case pour loger tout cela, et que sais-je encore! Enfin, le soir, on jouera sans doute en famille un bridge ou un euchre qui permettra d'étaler encore, avec les cartes, tous les anglicismes inédits que ces nobles jeux propagent dans nos chaumières comme dans nos salons les plus huppés, pour le divertissement de gens, pourtant valides, qui n'ont rien à se dire et à qui le sort de la langue française indiffère.

La iTière et les filles, à supposer qu'elles aient fréquenté le couvent, sont-elles capables de réagir efficacement ? L'enseignement primaire donné aux enfants du peuple suffit-il à galvaniser le respect du français dans ces cœurs qu'attend la lutte pour l'existence, à les blinder pour résister à l'anglicisation ? Sans aucun doute, l'enfant du peuple, devenu ouvrier et chef de famille, continuera à comprendre le français, à entendre le sermon du dimanche et à lire les faits divers de son journal. Mais ces influences vaincront-elles celles de l'atelier et de la rue 7

Le journal, le théâtre et la littérature populaires sont généralement les trois sources d'instruction de l'ouvrier. Or, nous savons quelle importance n'a pas, chez nous, le théâtre français. Je ne suis pas de ceux qui professent que la littérature canadienne n'existe pas p^); il est

néanmoins manifeste que nous manquons de littérateurs populaires: s'entend, d'écrivains qui se sont donné la mission d'instruire le peuple en lui fournissant des livres à sa portée. Enfin, soit dit sans la moindre malice, le journal est-il de force à suppléer à l'enseignement du français que reçoit l'ouvrier 7

Omer Héroux a expliqué comment les conditions de bousculade dans lesquelles se fabrique "la copie multiforme" du journal quotidien, l'impossibilité presque générale dans laquelle se trouvent souvent les journalistes de se spécialiser, et aussi l'apathie des lecteurs toujours satisfaits, sont la cause "que nous avons accumulé une telle quantité de barbarismes, de solécismes et de fautes de toute sorte, que nombre de lecteurs contresigneraient facilement la boutade fameuse d'Arthur Buies: "Je me suis souvent demandé "(écrivait Buies) pourquoi les trois quarts des "journalistes ne renchaussaient pas des patates "au lieu de tenir une plume. A force de les lire, **je suis arrivé à en découvrir la raison: c'est que **nos écrivains ne font pas la moindre différence "entre une plume et une pioche" (27).

Ma foi, nos journalistes d'aujourd'hui — encore que bon nombre écrivent mieux que les contemporains de Buies — ont possiblement quelque excuse à ne point différencier une plume d'une pioche, dans ce pays où la protection des Lettres ressortit au ministère de l'Agriculture. Mais,

plaisanterie à part, il faut bien admettre que le peuple de nos villes, quelle qu'en soit la cause, est celle de nos trois classes ou castes linguistiques qui parle aujourd'hui le français le plus incorrect. Ce n'est pas du patois qu'on y parle, c'est entendu. Littré a déclaré, une fois pour toutes et pour tous nos juges qui ont cependant répété cette erreur, que "ce serait se faire une idée erronée que de considérer un patois comme du français altéré." Mais cette constatation suffit-elle à nous rassurer ? Et si Malherbe a pu confesser, avec autant de reconnaissance que de fierté, qu'il avait appris son français à la place Maubert, nos poètes montréalais pourraient-ils, au même titre, se targuer de la place Jacques- Cartier ?

Notre populaire fournit, à la vérité, quelques orateurs à qui le souci de la politique ou de la mutualité a façonné un langage qui n'est pas trop dépourvu de tenue dans une assemblée syndicale ou sur un "husting"; mais ces porte-parole du populaire restent des exceptions et sont loin de marquer le parler moyen du peuple des villes. Cette infériorité verbale, chez le peuple, est d'autant plus legrettable et alarmante que c'est lui, ne l'oublions pas, qui, dans notre pays comme dans tous les autres, crée les mots et forge la langue, l'idiome, le dialecte, le jargon ou le patois qui tend à s'imposer et à subsister.

La plupart des métiers ont cependant un vocabulaire français d'une richesse que nous ne nous imaginons pas, d'une couleur merveilleuse et d'une précision parfaite.

La lente organisation d'une telle langue (dit Rémy de Gourmont en traitant de la langue des ouvriers), faite d'images et de mots détournés d'un sens primitif, fut un travail admirable auquel tous les siècles ont collaboré. Et je ne suis pas éloigné de songer qu'il serait plus utile de faire apprendre aux enfants les termes de métier que les racines grecques; leur esprit comprendrait mieux sur une matière plus assimilable, et si l'on joignait à cela des exercices sur les mots composés et les suffixes, peut-être prendraient-ils plus de goût et quelque respect pour une langue dont ils sentiraient la chaleur, les palpitations, la vie (28).

Au reste, Ronsard, qui révéla à la France le pouvoir évocateur des mots aussi bien que des rythmes, avait depuis longtemps déjà donné ce conseil dans son Art poétique:

Tu practiqueras bien souvent les artisans de tous mestiers, comme ceux de marine, vénerie, fauconnerie et principalement les artisans du feu, orfèvres, fondeurs, mareschaux, minéralliers, et de là tireras maintes belles et vives comparaisons avec les noms propres des mestiers, pour enrichir ton œuvre et le rendre plus agréable et parfait.

Et Joachim du Bellay a fait la même recommandation dans sa Défense et illustration de la langue françoise:

Encore te veux-je avertir de hanter quelquefois non seulement les savans; mais aussi toutes sortes d'ouvriers et gens mécaniques, comme mariniers, fondeurs, F>eintres,

engraveurs et autres .... pour tirer de là ces belles comparaisons et vives descriptions de toutes choses.

Ces attestations de l'efficacité des termes ouvriers dans l'enrichissement de la langue ne sont point inutiles, car elles soulignent avec autorité l'importance, pour l'amélioration de notre parler franco-canadien, de procurer au peuple, si possible, ces vocabulaires spéciaux qui devraient retarder son enlisement dans l'anglicisation et lui inspirer la création, par analogie, des vocables qui peuvent lui manquer.

Certes, des efforts ont été faits par des particuliers et par les pouvoirs publics pour fournir une instruction plus intensive et plus française à notre peuple des villes; il convient d'applaudir aux lois qui ont rappelé, tout au moins dans la province de Québec, les grands services publics au respect du français; pareillement l'on ne saurait trop se féliciter de l'établissement des écoles techniques, de la diffusion des vocabulaires spéciaux par les sociétés qui se sont chargées de ce soin délicat, voire de l'exemple donné par nos principales maisons de comm.erce qui commencent à distribuer à leur clientèle des catalogues en langue française. Mais ce sera toujours à l'école primaire que cette régénération verbale devra s'opérer pour produire des résultats durables, puisque c'est d'abord affaire d'éducation et d'enseignement. Nous ne pouvons sur ce point qu'espérer en l'avenir.

c) Nos gens instruits

Enfin, les gens instruits ont leur façon particulière de s'exprimer, et leur façon est naturellement la meilleure. En tout cas, nous allons probablement nous rendre compte de ce fait important: si les conditions dans lesquelles nous apprenons à parler la langue française au Canada (voisinage, ambiance, éloignement, éducation familiale ou enseignement, incurie ou impéritie, désintéressement ou répugnance, allégeance britannique, situation géographique, relations commerciales et professionnelles, ou conditions de tout autre ordre) font qu'il nous est excessivement difficile de la parler parfaitement, ce nous est à tout le moins une possibilité relativement facile autant qu'un impérieux devoir de parler mieux la langue française que nous ne la parlons généralement, même s'il est désirable, à certains égards et avant tout au point de vue religieux ou national, que nous conservions leur caractère distinctif et à notre parler et à notre tempérament — hypothèse que l'on peut défendre aussi sincèrement que l'admettre par épitrope.

En faisant observer ainsi combien il est difficile de parler honnêtement la langue française, il va de soi que nous songeons à la langue des bons auteurs modernes, et non à celle des boulevards en quoi Faguet et d'autres puristes ont facile-

ment trouvé matière à se gausser souvent. Mais lorsque les épurateurs du parler franco-canadien tâchent de nous faire comprendre les raisons et motifs supérieurs qui doivent nous engager à soigner notre langage, ils ne s'illusionnent pas au point de croire qu'en France même, et dans les milieux les plus exemplaires, la langue parlée soit réellement "telle à la bouche que sur le papier," si l'on peut ainsi retourner le mot de Montaigne qui recherchait précisément le contraire, mot dont maints écrivains, entre autres Faguet, se sont fait un précepte et que Stendhal a d'ailleurs formulé dans une règle de style: écrire comme on parle. La langue parlée serait insupportable à entendre si elle devait, sans le moindre relâche et sans détente aucune, s'astreindre à la surveillance de soi-même et à la correction rigoureuse que la langue écrite requiert. Les académiciens en robe de chambre se soucient probablement peu du nombre et de la cadence des phrases qu'ils échangent dans leur domestique; ils n'assaisonnent pas davantage leur pot-au-feu aux fines herbes et à la primefleur du vocabulaire; et ils prennent sans doute des privautés avec la langue qu'ils révèrent solennellement sous la Coupole. La langue parlée couramment jouit de privilèges et use même de licences; elle peut se permettre un certain débridement que la langue écrite ne saurait tolérer. Mais entre la bonhomie familière qui est le sans-

façon du foyer et qui sait au moment voulu faire place à la tenue parfaite, et la grossièreté invétérée qui reste imperturbablement et sans cesse un relâchement total, n'y a-t-il pas, vraiment, une marge, disons une petite pelouse engageante où nous puissions nous promener à l'aise pour causer un peu des imperfections usuelles et à peu près générales du parler francocanadien, de celles qui ne se retrouvent pas seulement dans le laisser-aller de l'intimité, mais un peu partout et un peu toujours, et sur les lèvres, de qui dirais-je ? Disons, si vous voulez, sur les lèvres de gens qui devraient parler mieux et même parler bien.

Il est dangereux de généraliser; il serait injuste de mettre au compte de toute notre nationalité des défauts qui ne sont qu'individuels et trop peu répandus pour justifier une conclusion du particulier au général. Aussi m'empressèje d'en avertir ceux de nos compatriotes de langue anglaise, et les curieux étrangers, de France, des Etats-Unis, d'Allemagne ou d'ailleurs qui d'aventure me feraient l'honneur de me lire: les imperfections du parler franco-canadien, avec les responsabilités que ces imperfections comportent, et qui ont motivé la présente étude, ne sont point communes à tous les Canadiensfrançais. Nos gens instruits — nous allons bientôt en faire la remarque (page 40) — écrivent plus correctement qu'ils ne parlent générale-

ment, et cela prouve assez qu'ils parleraient mieux si seulement ils s'en donnaient la peine, puisque leur écriture témoigne qu'ils savent. Il en est, certes, parmi nous, à qui le bonnet ne va d'aucune façon, parce qu'ils se sont donné la peine d'apprendre leur langue, et l'anglaise aussi; qui parlent et écrivent correctement l'une et l'autre, et qui font souvent honneur à la langue de France et même à la langue d'Angleterre; et c'est à ce point de vérité qu'il n'y aurait rien d'aussi facile que de les nombrer. C'est également à ce point de vérité qu'il ne saurait être impertinent de souhaiter que la Société du Parler français au Canada, ayant en main le flambeau qui doit éclairer tous les Canadiens francophones, se préoccupe de marquer, dans l'édition du "lexique canadien-français" qu'elle élabore avec les soins les plus diligents, la région particulière et souvent fort restreinte où s'entendent la plupart des canadianismes, barbarismes, formes dialectales et autres de nos idiotismes qu'elle collectionne et publie. Car, rapportées sans indication de limites ou da frontières linguistiques, comme elles le sont actuellement dans le Bulletin qui livre mensuellement au public et à l'étranger des tranches de ce lexique important et précieux, ces expressions dont certaines sont des ridiculités, et pour la plupart répréhensibles, voire grotesques, voire "vomitives", pourraient de bon compte

être attribuées à trois millions de Canadiensfrançais et donc et du même coup à tous nos gens instruits, lorsqu'elles ne sont véritablement imputables qu'à un village ou à une circonscription (29). Mais les imperfections, défauts et obstacles que nous signalons nous ont semblé, d'un côté, assez généralement répandus et, d'un autre côté, assez graves pour rendre opportun, sinon nécessaire, l'exposé des multiples causes d'une indifférence plus dommageable qu'on ne paraît le croire.

Nous pourrons donc deviser à l'aise sur le langage des gens de notre condition, de notre classe soi-disant dirigeante, ce qui ne signifie pas que cette classe, de ce qu'elle dirige, se compose exclusivement de gens instruits ou faisant preuve d'instruction, ni qu'elle est toujours tutrice. Nos hommes instruits se révèlent évidemment dans des volumes ou dans des articles de journal ou de revue portant leur signature ou leur griffe, dans les chaires d'église et d'université, parmi les instituteurs de nos écoles, enfin dans nos sociétés littéraires ou savantes; un certain nombre se rencontrent au parlement et à la tribune populaire. Et se sauve de moi l'arrière-pensée d'amoindrir leur mérite. Car plusieurs d'entre eux sont de féaux chevaliers, des militants et souvent même des héros, qui se battent pour la langue française en notre pays et reçoivent plus de blessures que

de lauriers; ils s'exposent et éUment leur énergie dans l'espoir d'une sainte contagion de leur exemple et de l'amour qu'ils ont au cœur; ils renouvellent, dans des conditions sociales différentes et non plus contre des Iroquois mais contre d'autres sauvages, le dévouement épique et sauveur de 1660, le saciifice de Dollard des Ormeaux et de ses seize compagnons.

Des gens instruits, on en voit encore au Palais, dans nos rares bibliothèques et nos nombreux bureaux, voire à la bourse, au cercle, parmi les chalands des grands magasins, dans les salons, enfin sur les trottoirs, ceux notamment qui ont la prédilection des promeneurs et des promeneuses. Quand on n'y parle pas l'anglais, on y parle généralement français, c'est encore entendu. . . Mais nous, qui nous soucions de voir la langue française se répandre en vigueur et en beauté sur le sol canadien, nous tous qui souffrons d'assister aux luttes qui se livrent plus ou moins puniquement contre notre langue maternelle et aux soulèvements de préjugés auxquels ces luttes donnent lieu et pas toujours pour son bien, n'avons-nous pas souvent bondi d'entendre certaines expressions sortir de la bouche de nos propres compatriotes, de nos gens instruits, de ceux-là mêmes qui, aux comices nationaux et tricolores du 24 juin, crient le plus éperdument au respect de notre langue, de nos traditions et de nos droits ? Ces

protestations ont certainement bel air, gonflées d'éloquence! Mais qu'on les oublie vite en rentrant chez soi, en regagnant le bureau, en reprenant le trottoir . . .

Se changer pour: Changer de toilette, de vêtements;

Excessivement " Extrêmement, tout à fait, très,

on ne peut plus;

C'est ennuyant " C'est ennuyeux;

S'objecter " Objecter;

Acter " Jouer (dans une pièce de

théâtre) ;

Anxieux " Désireux;

Transiger des affaires. . " Expédier des affaires;

Ce n'est pas cela qu'il

s'agit " Dont il s'agit;

Tout ainsi " Simple, sans façons;

Il reste là " C'est là qu'il demeure;

Privilégière " Privilégiée;

Charriot " Corbillard;

Il est après téléphoner . . " Il téléphone, il est au téléphone, il est à téléphoner;

Mal parler " Parler mal;

C'est là où je demeure . . " C'est là que je demeure;

De la broue " De la mousse;

Embarquer dans un tramway, débarquer

d'un tramway " Monter en tramway, dans un

tramway, descendre de tramway;

S'écarter " Se perdre, s'égarer;

C'est bien de valeur . . ; " C'est dommage, c'est regrettable;

Par icitte " De ce côté-ci, chez nous, ici;

Dérangez-vous pas. ... " Ne vous dérangez pas;

Emotionnée " Emue, bouleversée;

Sa robe fait bien "Sa robe va bien;

Sa dame et ses demoiselles " Sa femme et ses filles;

Je lui ai causé " J'ai causé avec lui;

Je m'en rappelle "Il m'en souvient, je m'en sous

viens, je me le rappelle;

Vous sentez-vous de la guerre dans votre

bout? pour: Eprouve-t-on les effets de la

guerre dans votre localité, dans votre industrie;

La salle de thé " La salle des thés (et même

tea-room, puisque Larousse donne tea-gown) ; Nous vous avons manqué " Vous nous avez manqué....

Est-ce que j'exagère encore? Ces exemples, je ne les relève pas chez le peuple des villes, ni chez l'ouvrier, ni chez le paysan; je ne les relève pas davantage chez les représentants de nos trois classes linguistiques, c'est-à-dire dans la langue parlementaire, dans cette langue de la discussion, qui est souvent discutable et qui est même, s'il faut en croire Faguet, la langue qu'il ne faut pas parler. Ces exemples, je les ai cueillis dans la classe que vous savez, qui les répète persévéramment avec d'autres d'égale sonorité et qui les entremêle équitablement avec des locutions English style du genre que nous avons vu plus haut et que nous verrons derechef plus bas. Le langage courant de notre bonne société en est devenu contaminé au point de fournir un prétexte à des ménages canadiens-français pour faire si peu confiance à notre langue qu'ils élèvent exclusivement leurs enfants en anglais plutôt que de leur apprendre un français ne ressemblant plus au français. Concédons qu'il se mêle un grain de pose et un grain d'anglo*

manie dans le programme de ces ménages, et que cette pratique accuse un faible assez fort pour l'anglo-saxonnerie; mais voyons-y aussi le prodrome d'un affaiblissement dans l'attrait que doit produire la langue française convenablement parlée.

L'atmosphère d'imperfectibilité littéraire dans laquelle nous vivons donne lieu à un phénomène remarquable. Nos gens instruits écrivent généralement un français correct; mais leur conversation se relâche au point de donner parfois l'impression qu'ils manquent absolument d'instruction. On craint de se singulariser en parlant aussi bien qu'on le pourrait dans des milieux où ce relâchement de l'expression est toujours trop toléré; et l'on dit des choses que l'on n écrirait jamais. En France, au contraire, les gens du peuple (et nous excluons ceux qui parlent l'argot ou les patois) qui ignorent jusqu'à l'orthographe et seraient incapables de rédiger une lettre de trois lignes sans y loger une bonne demi-douzaine de fautes, causent cependant avec une aisance et une correction que l'on prend rarement en défaut. Ce n'est donc pas l'instruction qui manque à nos gens du monde; mais c'est par psittacisme qu'ils laissent se répandre, et aident à se répandre dans notre atmosphère tous ces barbarismes, solécismes, anglicismes, provincialismes, rusticismes, plébéianismes, décadentismes et autrçs incongruités dç notre langage, avec

maintes locutions usuelles et vulgaires qui ne veulent ordinairement rien dire: chevilles et bouche-trous de la conversation, qui, n'ayant point l'aspect d'anglicismes parce qu'ils sont de contexture française, ne s'imposent point à la correction. Le principal défaut de ces locutions, en effet, est de n'avoir aucun sens, ou d'avoir, au fond, un sens ridicule; et leur plus grave danger est d'être, non pas à la mode, car elles passeraient avec la mode, mais courantes et consacrées — ce qui est pis.

Nous n'aurions pas raison de nous arrêter outre mesure à ces locutions condamnables, de réciter à la venvole le chapelet ou le rosaire de ces imperfections verbales qui, en général, exigent qu'on les examine d'assez près pour manifester leur infirmité et inspirer la petite horreur dont elles sont très dignes. Le mérite serait vraiment trop mince, aussi, de rééditer les notes prises par ceux de nos écrivains qui ont publié des Corrigeons-nous dont nous dirons un mot tout à l'heure. Soulignons seulement le caractère d'irréflexion que donnent à notre conversation, à la conversation des gens du monde, l'emploi et l'abus de certaines expressions qu'un peu de réflexion suffirait à proscrire, de réflexion toute simple et sans le moindre effort philologique, de cette réflexion que l'on peut sans trop de rigueur requérir des jeunes messieurs qui furent plus ou moins bacheliers et des jeunes

demoiselles qui ont été diplômées et ont rapporté de leur couvent des médailles grandes et brillantes comme leurs yeux. Sont-elles heureuses de nous apprendre: "Je vais graduer cette année; j'ai gradué l'an dernier." Cela leur donne des airs de petites femmes, déjà, et cela leur va à croquer. Elles diraient cependant, sans commettre un anglicisme et avec plus de gentillesse encore: "Je serai graduée, j'ai été graduée" ... et encore mieux: "Je serai diplômée." Graduer signifiant en effet "conférer des grades universitaires,'' ce ne peut être que l'université, et à la rigueur leur couvent qui les a graduées ou qui les graduera; en tout cas les chères élèves ne peuvent qu'être graduées. Mais je me voudrais mal de mort d'être la cause du premier petit pli qui fronçât la candeur de leur front, et je ne dirai rien . . . Pourtant, il faudra bien leur faire savoir un jour, à ces mignonnes diplômées — si elles tiennent à justifier les beaux grades qu'elles ont obtenus dans l'étude du français — que ce français s'attend à retrouver dans leur bouche en cerise de France toute sa pureté et toute sa douceur; que ce beau langage que Musset lui-même aurait voulu mieux servir:

France, ô mon beau pays ! J'ai de plus d'un outrage Offensé ton céleste, harmonieux langage. Idiome de l'amour, si doux qu'à le parler Tes femmes sur la lèvre en gardent un sourire; Le miel le plus doré qui sur la triste lyre De la bouche et du coeur ait jamais pu couler!

que ce beau langage de l'honnêteté, comme on l'appelait au grand siècle dont nous venons, et qui signifie le parler des gens d'esprit et de belles manières, enfin que ce langage d'élite est souvent fort mal traité dans nos réunions mondaines. Plus tard! . . . Elles ont bien le temps! Oui, je sais. Eh bien donc! quand viendra pour elles le temps de songer aux choses sérieuses, et même à la chose la plus sérieuse ou qui pourra le devenir, et quand les prétendants commenceront à poindre — et c'est à supposer qu'ils n'ont point déjà point — il faudra qu'elles sachent que, si l'on peut correctement tomber en pâmoison, en défaillance, voire en syncope, en apoplexie et même en léthargie, cette bonne langue française — malgré l'analogie des affections — ne permet pas de tomber en amour ni d'être en amour. Que les jeunes gens deviennent ou tombent amoureux, cela est possible et cela est charmant; mais c'est bien tout ce que tolère la grammaire, et c'est beaucoup de complaisance chez un chaperon aussi austère qui se scandalisera, néanmoins et pour de bon, d'entendre dire, même en secret: "Un tel est en amour; Une telle est tombée en amour". . . Pardonne-leur, grammaire, car ils ne savent ce qu'ils disent!

Dans la rue, dans les hôtels, au théâtre ou dans les réunions sociales, vous n'êtes pas sans avoir entendu un monsieur s'excuser de rester ganté en recevant votre poignée de main.

"Excusez mon gant." Qui s'excuse ainsi s'accuse. Nous avons pris cette expression des Anglais, pour céder encore au besoin qui nous tient de les imiter, sans remarquer si ce que nous leur empruntons est bon ou mauvais, et sans mettre une petite toilette française, au moins un cachenez à ces locutions étrangères, avant de les introduire dans notre monde.

Cette locution est-elle correcte en anglais; est-elle conforme à la grammaire, aux usages et au génie d'Albion ? Je l'ignore et peu me chaut. Mais ce que nous savons et de quoi nous devons nous inquiéter, c'est que la traduction par trop littérale d'une locution populaire anglaise et plus probablement yankee, que son adoption par notre classe dirigeante ajoute à notre répertoire une expression triplement fautive. En effet, qui "excuse son gant" commet, en trois mots, trois fautes. D'abord, un anglicisme, puisque cette traduction littérale de la locution anglaise attente à notre grammaire en prétendant faire excuser un gant. On excuse une personne; on excuse aussi bien une incartade ou une erreur; mais — en français — on n'excuse pas un gant, pas plus qu'une table ou une chaise. Anglicisme, solécisme et, troisièmement, faute de savoir-vivre, ou, par euphémisme, faute d'étiquette, puisque dans la bonne société l'on doit se ganter, et conséquemment s'excuser parfois de ne pas l'être, mais jamais de l'être . . .

Il y aurait à broder encore, entre mille autres, sur ces fameux "Compliments de la saison" que, pour singer toujours les Anglais, nous échangeons tout à trac aux solstices d'été et d'hiver, et notamment à la Noël, qui devient si bien le Christmas que le Bonhomme Noël y perd luimême son français et ne répond plus guère qu'au nom de "St. Nicholas" alias Santa Claus dans un trop grand nombre de nos familles pourtant originaires de la Normandie, de l'Anjou, de l'Ile-de-France ....

Mais l'épluchage de toutes ces expressions nous mènerait loin, et peu utilement puisque, encore un coup, il suffit d'un peu de réflexion pour les éviter et nous empêcher de les répandre dans notre conversation qui souffre d'autres abus plus difficiles à extirper.

Et ne sont pas aussi faciles à vaincre: l'anglicisme, qui abâtardit notre parler; le canadianisme, qui double inutilement un mot du vocabulaire français; le barbarisme, qui dénature le mot; le solécisme, qui disloque la phrase et ruine la syntaxe. Il ne suffit plus de réfléchir un peu; il faut avoir été averti par l'enseignement. Aussi ne devons-nous pas trop vivement jeter la pierre à ceux de nos compatriotes insuffisamment lettrés qui ne parlent pas aussi correctement que nous le souhaiterions. Ils n'ont jamais été mis en garde contre ces fautes dont la conversation populaire est farcie, cependant qu'elle

constitue leur principal, sinon leur unique modèle. Comment exiger, par exemple, d'un ouvrier ou même d'un petit bourgeois, qu'il dise "le bureau des rebuts" plutôt que "l'office des lettres mortes," quand, en anglais, l'on dit *'dead letter office" et que tout le monde, ou presque, traduit littéralement cette expression anglaise, comme toutes les autres expressions anglaises } Et lorsque le parlement provincial habille de "tweed" anglais cet artisan pour l'installer dans le texte de ses lois, comment devinerait-il qu'un "ingénieur stationnaire" est en réalité un "mécanicien de machines fixes?" Oà aurait-il appris que le "gun métal" se nomme "acier de guerre"; qu'Eminence ou Excellence ne doit pas s'employer au vocatif; qu'un "frac" désigne un habit de soirée, bien que le froc anglais soit une redingote; que "se rappeler" est un verbe actif et non point neutre, et qu'au contraire "échapper" est neutre, et non actif; que les "danses vives" {fast dances) désignent des contredanses menées vivement et pas du tout celles que dansent des couples se tenant par la taille et qui sont généralement langoureuses et rien moins que vives; qu'un "charretier de voiture légerte" prétend signifier un "cocher de fiacre", mais que ce n'est pas tout le monde qui peut comprendre cela; qu'une "tête-d'oreiller" ne veut rien dire; qu'au chapitre des médicaments il peut devenir fort dangereux de con*

fondre la "cuillerée à café" prescrite dans le mode d'emploi des drogues françaises avec la **coffeespoonfuV des drogues anglaises ou américaines, puisque la cuiller à café française n'est rien de moins que la cuiller à thé anglaise — et ainsi de suite. L'on entend, et l'on répète comme on entend; et comme on entend et qu'on lit partout ces expressions essentiellement vicieuses, c'est à belles mains qu'on les prend, ou plutôt c'est à belle bouche qu'on les rend po).

d) L'anglicisme

Chez nous, l'anglicisme n'est pas ce qu'il est aujourd'hui, ni surtout ce qu'il a été en France au XVI lie siècle; et c'est à déplorer que l'anglicisme n'ait pas rempli chez nous l'office qu'il remplissait, en France, au temps de Madame GeofiFrin et de la marquise du Defïand. A cette époque, l'anglicisme en France était la pénétration, dans les grands salons d'abord, puis, par répercussion, dans la société et dans l'opinion française, d'idées nouvelles anglaises avec de nouvelles conceptions philosophiques, sociologiques, politiques et littéraires dont l'esprit français s'assimila ce que bon lui sembla et qui devait servir à son évolution nationale (3^). De nos jours, l'anglicisme ne signifie guère, en France, que l'intrusion, dans l'écriture et le langage, de simples vocables importés le plus

souvent par ou pour les snobs et les snobinettes et les pufïistes des deux sexes qui trouvent très modem style de nommer smoking -room ce qui jusque-là s'était assez convenablement appelé un fumoir, de dire club pour cercle social, sketch pour esquisse, rneeting pour réunion, maicher pour concourir (^2) et autres parisienneries de pareil chic, ma chère! La manie s'est répandue, soutenue d'ailleurs par les premières mesures harmoniques de l'entente cordiale, et a gagné les salons, la presse, la littérature. Plusieurs lexicographes, notamment Larousse, ont déjà hospitalisé des centaines de mots anglais, comme yard (33), creek. Met, express, canoë, township, wattman, warrant, music-hall, leader, garden-party , waterproof, steeple-chase, coaching, footing, yatchting, etc. Ce ne sont toujours que des mots, qui s'intrusent, mais qui peuvent rester ou être expulsés sans que le génie de la langue s'en ressente beaucoup, et qui peuvent être parfois naturalisés français, comme ce fameux indésirable né chez nous et que les journalistes parisiens ont ingurgité tout chaud. La langue classique française s'est accommodée de vocables anglais, dès l'origine, et continue de s'en accommoder — comme elle s'est assimilé des mots allemands, russes, espagnols, turcs et même chinois. Notons à ce chapitre que l'anglais a fait encore de plus copieux emprunts aux langues étrangères et particulièrement au fran-

çais i^*). Nous devons nous attendre à voir accueillir officiellement en France un fort contingent de nouveaux mots anglais avec l'entente cordiale linguistique que préconisent depuis une vingtaine d'années déjà, de façon plus ou moins utopique mais persistante, des autorités comme MM. Richet, Chappelier, Bréal et Dauzat ps). L'alliance militaire de la France et de l'Angleterre contre l'expansion germanique va probablement réaliser cette union linguistique pour des raisons de saine économie politique et sociale. Et rien ne répugne, somme toute, à cette entente cordiale linguistique, étant données les origines philologiques du français et de l'anglais qui, dans une certaine mesure, sont les mêmes (36), étant surtout reconnue cette hypothèse de M. Albert Dauzat que "le français et l'anglais se sont déjà partagé ou sont appelés à se partager le monde." Ainsi, le terme anglais, l'ennemi d'hier, sera demain un allié de la langue française, et nous verrons l'anglicisme appuyer le gallicisme dans les tranchées du dictionnaire. Encore est-il que le puissant état-major de la littérature française mettra garde afin que, dans cette alliance, le vocable anglais tienne son rang et se costume à la française pour être immatriculé par l'Académie, et ne compromette jamais l'eurythmie de la doulce parlure de France, son esthétique, son intégrité.

Mais chez nous, l'anglicisme pénètre la pensée

et intéresse son expression. Notre fréquentation journalière de nos compatriotes de langue anglaise nous force à échanger avec eux nos impressions et nos sentiments; les impressions et les sentiments qui viennent d'eux, nous en recevons l'empreinte dans une forme anglaise. C'est ainsi que nos propres pensées prennent une tournure anglaise, et nous les exprimons en des phrases qui n'ont souvent aucune tissure française. Ainsi, l'anglicisme ne fait pas seulement que mêler des mots anglais à notre langage, il en étouffe la syntaxe, il en désarticule l'organisme, il en tue le génie. C'est autrement grave.

"La construction ou syntaxe, dit Darmesteter, est la fin où tend toute langue, puisque les mots, sous les formes grammaticales qui leur sont propres, doivent se combiner en phrases pour exprimer la pensée." Or, le français, comme chacun sait, est une langue issue du latin et donc romane, et "l'anglais est resté au fond une langue germanique, malgré les vingt-cinq ou trente mille mots français qui l'on pénétré, parce que sa grammaire est restée germanique" (Darmesteter). Lors donc que, pensant en français, nous donnons négligemment une forme anglaise à notre expression, c'est la syntaxe même de la langue française que nous attaquons; et la syntaxe étant la construction de la langue, un langage joignant des mots français par une

syntaxe anglaise devient littéralement un travail de démolition, une œuvre de destruction et de ruine. Et "des anglicismes, il y en a partout, au barreau, dans les journaux, dans les livres et jusque dans la chaire sacrée" (3^).

Moi pour un {I for one) . .Pour:

En dedans de trois minutes (inside ou within tJcree minutes)

Aucune attention ne doit être donnée à cette affaire {no attention to be given to that matter) ....

C'est une belle pelouse pour les enfants jouer

(for the children to play)

Comment êtes-vous {how are you)

Prendre une marche {take a walk) ; du trouble {take trouble)

Pour la meilleure exécution de ses devoirs {for the best fulfilment of his duties)

Parler au meilleur de sa connaissance {to the best of his knowledge)

Quant à moi, pour ma part;

En moins de 3 minutes.

(Autrefois, on pouvait dire "endéans les trois mois," pour dans un délai de 3 mois);

Cette affaire ne mérite aucune considération;

. . . pour y faire jouer les enfants;

Comment allez-vous, comment vous portez-vous ;

Se promener, faire une marche; prendre de la peine, se donner du mal, s'inquiéter;

Pour l'accomplissement, l'exécution parfaite de ses devoirs;

Parler sans réserve; du mieux que l'on peut;

Au meilleur de ses capacités {to the best of his

capacity) pour: Dans la pleine mesure de

ses moyens; Au meilleur de mon jugement et croyance (to the the best of my judgment

and belief) " Autant que j'en puis croire

et juger; Il désire que vous veniez parler avec lui {talk with

him) " .... que vous veniez lui

parler; Je vais à la maison pour dîner (/ a7n going home

for dinner) " Je rentre dîner chez moi;

M'avez-vous encore besoin {Do you still need

me) " Avez-vous encore besoin

de moi; Payer une visite {'pay a

visit) " Rendre, faire une visite;

A tout événement {a{ ail

event) " Quoi qu'il arrive, quoi

qu'il en soit, en tout cas; Le chajjeau que je suis venu avec (that I came

with) " ... .que j'avais en venant;

J'ai plusieurs places à aller

(many places where to go) " J'ai plusieurs courses à

faire; il me faut, je dois aller en plusieurs endroits; Votre lettre est arrivée trop tard pour être répondue {too late to be

answered) " ... pour qu'on y réponde,

qu'il y soit répondu; La maison qu'elle est morte {the house she died in) " La maison où elle, où une

telle est décédée; Des briseurs de grève

{strike-breakers) " Des renards;

Laisser {leave) la ville. ... " Quitter la ville;

En conformité avec (with) pour:

En rapport avec (m î^elation with)

En opération {in opération)

Faire une application (make an application)

Walcher une game qui paraît pas safe

Pluie ou soleil (rain or shine)

En conformité de, conformément à ;

Relativement à, au sujet de, quant à, etc;

En activité, en fonctionnement, en exploitation, en service, en marche, etc.;

Postuler, solliciter un emploi, se porter candidat à un poste, etc;

Veiller au grain; tenir la main à l'exécution de quelque chose; songer, avoir l'œil, ouvrir l'œil à ses intérêts menacés; (au jeu) prendre garde à une attaque, à une feinte redoutable, etc...

Beau temps, temps (38) .

mauvais

De quelle façon nous prémunir contre cette invasion de l'anglicisme, contre le flot montant et grossissant d'année en année, au fur et à mesure que se multiplient les industries qui sollicitent sur notre sol hospitalier l'immigration basse-anglaise ou basse-américaine ?

Dans un pays bilingue comme le nôtre, qui se développe avec une pensée autonome, si l'on veut, mais à la lumière des idées britanniques et sur le modèle des coutumes britanniques; dans notre pays où le commerce et l'industrie, comme toutes les activités nationales, ont en très ma-

jeure partie reçu l'empreinte du caractère anglais ou américain; dans notre pays où le français doit forcément échanger chaque jour des idées et des produits avec l'anglais qui l'encercle et le submerge, quelle peut être, de notre part, la réaction salutaire et salvatrice-* Contre ce flot montant, contre la faiblesse que notre langue maternelle éprouve sous un faix pareil, le traitement le plus efficace consiste évidemment à prendre des précautions préventives, car c'est le cas ou jamais de répéter qu'il est plus facile de prévenir que de guérir. Nous devons nous immuniser contre ce mal contagieux et épidémique; et la vaccination ne peut consister qu'en l'étude aussi complète que possible de la langue française, et puis de l'anglaise, de façon à pouvoir employer alternativement ces deux langues très différentes sans en faire un mélange répugnant également à l'une et à l'autre; de façon aussi à nous guérir de l'ignorance qui nous fait souvent rendre à César ce qui appartient à Dieu, et de façon à nous mériter du même coup la paix dès ici-bas promise aux hommes de bonne volonté. Cette étude, aussi complète que possible de la langue française, n'est pas une mince affaire, et chacun devrait le savoir si tous ne s'en doutent déjà. C'est bien pourquoi cette étude ne saurait être restreinte aux heures de loisir, à tem.ps perdu, "par les soirs" comme disent si joliment des forestiers et pieds-terreux que j'affectionne

comme ils ne l'ignorent point. Cette étude ne doit pas même se restreindre à l'école, puisque nos bacheliers ne sont pas toujours ceux qui parlent le mieux; mais elle devrait d'abord se commencer dans la famille et se poursuivre partout. La chose est possible à une condition, elle n'est facile aussi qu'à cette condition, celle d'aimer la langue française. Le premier enseignement, et le meilleur, consiste donc à la faire aimer. "L'homme fait la beauté de ce qu'il aime et la sainteté de ce qu'il croit", a dit Renan. D'autre part, notre langue maternelle doit, certes, avoir la liberté d'accueillir et de franciser légitimement certains vocables anglais désignant des choses propres à notre terre, à notre population, à notre état particulier de citoyens britanniques parlant la langue française dans un pays américain. M. l'abbé F.-X. Burque, qui a étudié le cas de l'anglicisme dans nos divers groupements, pose la question: "Vouloir supprimer absolument tous les mots anglais ou dérivés de l'anglais, sans faire de distinction, ne serait-ce pas 1 ° faire acte de chauvinisme, 2° se heurter contre une tâche à peu près impossible ?" Et fort du principe de l'assimilation des mots nécessaires, il conclut fort justement que "si un nombre assez considérable de mots anglais sui generis et indispensables sont déjà entrés de force dans nos dictionnaires, après

avoir envahi notre parler, il est impossible de voir en vertu de quel droit ou de quel principe on voudra interdire et dans nos dictionnaires et dans notre langage un bon nombre d'autres mots qui sont absolument du même genre" p^).

L'assimilation est donc opportune et désirable; mais nous ne devons pas non plus, pour cela, jeter le manche après la cognée, ni parler simultanément anglais et français comme il arrive parfois qu'on parle lorsque, comme dit encore Stapfer, "on lâche en liberté les paresseux qui ne veulent pas se donner la peine de comprendre et d'appliquer la règle si facile et si élégante du participe passé", et que ces paresseux n'ont pas davantage le souci de demander à leur langue maternelle, qui est la langue française, les mots qu'elle peut leur prodiguer pour les mettre en état de s'exprimer décemment. L'assimilation des vocables anglais sui generis et indispensables et qui n'ont point d'exacts équivalents français, doit par conséquent s'opérer "par provignement" et selon des règles protégeant, contre tout désordre et tout dommage, le génie propre de la langue française, c'est-à-dire suivant "les procédés légitimes de francisation" ('^o). Malherbe dirait encore que ces vocables hétérogènes doivent être dégasconnés d'abord.

Rémy de Gourmont estime que le français du Canada garde un pouvoir remarquable d'assimi-

lation. Des mots que nous avons empruntés à l'anglais, dit-il, "les uns, demeurés à la surface de la langue, ont conservé leur forme étrangère; les autres, en grand nombre, ont été absorbés, sont devenus réellement français." Il cite quelques-unes de nos déformations, entre autres:

Anglais Franco-canadien Français

prononciation à la française

Bacon Bacon lard (fumé).

Postage Postage frais de poste.

Shirting Chatine toile.

Bother Bâdrjer ennuyer.raser (importuner).

Bun Bonne brioche.

Runner Ronneur coureur.

Shave Shéver raser.

Shape Shaipe forme.

Copy Copie exemplaire.

Cook Conque cuisinier.

Voter Voleur électeur.

Boat Baute bateau....

Et il déclare que de tels mots, naturalisés par les Franco-canadiens, sont réellement français. Grand bien lui fasse! Mais quelle raison auraiton pour imposer à la langue française (qui ne les acceptera jamais, la gageure est à faire) des mots aussi mal désaxonnés, aussi baroques et aussi inutiles, puisqu'ils ne sont que des doublets mal venus d'exacts équivalents français et qui sont même les plus communs qui soient ?

Gourmont a heureusement repris son rôle de défenseur de l'esthétique et de l'intégrité de la langue française, pour écrire:

Un homme intelligent et averti peut savoir plusieurs langues sans avoir la tentation d'entremêler leurs vocabulaires; c'est au contraire la joie du vulgaire de se vanter d'une demi-science, et le penchant des inattentifs d'exprimer leurs idées avec le premier mot qui surgit à leurs lèvres. La connaissance d'une langue étrangère est en général un danger grave pour la pureté de l'élocution et peut-être aussi pour la pureté de la pensée. Les peuples bilingues sont presque toujours des peuples inférieurs (41).

Donc, pour ne pas devenir la cause de cette infériorité prédite ou seulement appréhendée, ou pour que la cause de cette infériorité nationale canadienne ne soit pas plus déterminante chez nous. Canadiens-français, que chez nos compatriotes de langue différente, prenons garde d'exprimer nos idées, toutes nos idées, avec des mots français, et non point avec le premier mot qui surgit à nos lèvres. Pour cela, demandons d'abord à la langue française tous les mots qu'elle peut nous fournir, et ne nous résolvons point à l'assimilation, qui comporte toujours quelque péril, avant que pour faire à la langue française, notre langue mère, le cadeau de vocables nécessaires, mais qui lui manquent réellement, de vocables dignes de son génie et de notre respectueux attachement, de vocables qu'elle puisse accueillir.

e) Aperçu d'ensemble

Ayant fait ces réserves topiques, il ne nous reste qu'à admettre, et volontiers, que nous avons gardé la langue de nos aïeux; que notre

parler, d'une extrémité à l'autre du vaste Canada, de même qu'aux Etats-Unis, malgré toutes les tares qui le défigurent de différentes façons, selon les milieux, conserve partout son fond français — en quoi notre parler, encore qu'éminemment et partout perfectible, peut néanmoins être jugé plus français que celui de certaines circonscriptions linguistiques de France, où le peuple parle véritablement patois, et donc une langue particulière et inintelligible aux Français qui n'entendent que le français.

Si l'on pouvait prononcer le mot jargon avec assez d'impartialité pour reconnaître dans toute sa propriété le sens de ce mot, et ne point le revêtir de la signification péjorative qui lui est communément donnée {*^), l'on devrait peutêtre désigner le franco-canadien comme un jargon composite et qui s'accentue plus ou moins de clocher à clocher. Mais il n'est guère possible de faire prendre cette désignation en bonne part. Disons donc que notre parler est un français archaïque et défectueux plus ou moins, dans nos différentes classes; dans aucune si défectueux qu'il soit devenu étranger ou inintelligible à un Français, cependant qu'ici et là l'anglicisation conditionne, influence seulement ou sature déjà, menace sans cesse en tout cas ce parler d'essence française, sans toutefois que le culte de la grammaire, de cet art d'écrire et de parler correctement, se pratique de façon à refouler.

partout avec une aisance égale, cette menace de l'anglicisation. Et, défalcation faite de l'élément spécialement cultivé de notre classe instruite (écrivains, orateurs, dignitaires ecclésiastiques et laïques, hommes d'études et gens du monde), cette définition de notre parler franco-canadien, moins savante et plus modeste que celle de M. Rivard, nous semble, sauf erreur et sauf respect, s'appliquer plus généralement, de nos jours, à toutes nos classes et subdivisions canadiennesfrançaises — et, si moins quiète, moins sanssouci, moins stoïque et de moindre repos, elle nous paraît plus avertisseuse et peut-être donc plus salutaire.

Si tant est que l'on puisse diagnostiquer d'ensemble l'état de notre économie verbale par les troubles locaux perceptibles en ses diverses régions, avons-nous suffisamment marqué que les symptômes de nos trois classes linguistiques, bien que ne dérivant apparemment pas les uns des autres, sont à peu près les mêmes à différents degrés de malignité, sont d'un appareil assez commun et assez grave aussi pour accuser une maladie qui nécessite une énergique médication et des soins urgents? "Les symptômes sont les cris de douleur des organes souffrants" disait Broussais. Quel est donc le plus aigu, le plus général et le plus alarmant de ces cris de douleur ? L'anglicisme, tel que nous l'avons examiné. Et la cause du mal qui s'est invétéré dans notre

organisme, de cette anémie qui nous prédispose à toutes les contagions, n'est-ce pas littéralement notre propre indolence, notre insuffisante réaction contre la privation des aliments nécessaires à notre formation verbale et contre l'usage de substances trop peu nutritives ?

Que faire pour préserver notre langage ? Tonifier son organisme, secouer notre propre torpeur et tenter l'effort qu'il faut faire pour posséder notre langue et la renforcir au point de la rendre réfractaire à toute invasion des microbes innombrables, pernicieux et variés qui peuplent notre atmosphère.

Il est plus aisé de prévenir une maladie que de la guérir. Mais si nous n'avons pas le courage de faire ce qui est nécessaire pour prévenir, comment aurons-nous celui, plus coûteux, de guérir ? Pourrons-nous jamais nous guérir de l'anglicisme au point, par exemple, de faire couramment comprendre, parmi 7ios propres gens, depuis l'expéditeur d'un colis remis aux messageries jusqu'au destinataire, des abréviations nouvelles et françaises remplaçant les sigles anglais de commun usage chez nous: P. P. (port payé) au lieu de 0. K. ; P. D. (port dû) au lieu de Collect; C.R. (contre remboursement )au lieu de C.O.D. ? («) Le veuille la Providence qui veille aux destinées de la langue française sur nos bords où la France, jadis, Jeta sa semence immortelle!

En tout cas et pour les générations nouvelles, puisqu'il est plus aisé de prévenir que de guérir, lie nous lassons point de collaborer à l'épuration de notre langage, et. n'embrassons pas trop, afin de mieux étreindre. Pour aider à cette cure préventive, restons s'il le faut dans les lieux communs, puisque c'est dans les lieux communs que le mal sévit, et ne répugnons pas même à répéter ce que d'autres ont déjà dit et mieux, puisque, tout coup vaille, on ne saurait enfoncer les clous qu'à force de taper dessus.

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