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PRÉJUGÉS RELIGIEUX ET NATIONAUX

Quoi qu'on pense, quoi qu'on dise, quoi qu'on fasse, et quoi qu'on en ait, la bonne langue française est venue et continuera à venir de France, et non d'ailleurs. Si nous tenons à parler au Canada la langue française ou une langue francocanadienne qui soit respectable et qui reflète nos origines, et non quelque sabir américain à quoi l'on donnera un nom spécifique, lorsque l'on saura à peu près ce que cela est ou ce que cela doit être, il faut de toute nécessité que nos classes dirigeantes au moins, que nos instituteurs sur qui pèse à peu près toute la responsabilité de rendre notre langue respectable, que tous nos hommes de lettres surtout et nos journalistes n'éprouvent aucune répugnance pour la littérature française véritable, c'est-à-dire vivante, c'est-à-dire moderne. M. l'abbé Camille Roy, professeur au séminaire de Québec et à l'université Laval, écrivain dont les ouvrages de critique témoignent assez que cet auteur sait de quoi il parle, l'a dit carrément: "Nous

devons nous résigner à faire beaucoup de littérature/mwçaise au Canada" (^s). Il faut donc ne pas être offusqué par ce buisson ardent qui est le foyer — le seul — de la langue française et d'où s'entendent les voix de France. Expliquonsnous là-dessus, et parlons clair.

On professe à bon droit chez nous que, depuis la Conquête, la langue française a été et doit être le bouclier qui, au Canada, protège le catholicisme contre les attaques du protestantisme. De même que le Globe de Toronto adjurait, en 1880, les Canadiens-français de renoncer à leur langue maternelle pour entrer dans le courant de la civilisation britannique, de même notre clergé et nos hommes politiques de toute couleur, c'està-dire la plus forte influence qui ait agi et qui agisse encore sur nos populations francophones, ^ ont de tout temps défendu la langue française pour sauvegarder la religion. Incontestablement, le français doit d'abord son maintien, en notre pays, à cette spirituelle fonction qu'on lui a assignée et qu'il a remplie. Le clergé qui, à cet égard, représente au premier chef la population franco-canadienne, fait la langue française si inséparable du catholicisme, qu'il exclut les protestants de langue française de toutes les associations nationales. Reste à savoir si cet exclusivisme, qui produit naturellement de l'ilotisme et des sécessions, est plus avantageux

que nuisible à l'avancement du français, comme langue, au Canada (^^).

Des catholiques anglophones prêchent naturellement l'inverse, à savoir que le progrès du catholicisme au Canada exige son adhésion à la langue de la majorité, c'est-à-dire à la langue anglaise. Cette théorie a été définitivement formulée par l'archevêque de Westminster, en plein congrès eucharistique, à Montréal, il y a cinq ans; et nous savons comment M. Henri Bourassa, qui suivait Mgr Bourne au programme des discours, releva le gant et comment fut ainsi réduite à sa plus simple expression l'accaparante théorie anglo-catholique de l'œcuménisation de la langue anglaise (^o).

Tant y a que la langue française reste, comme elle l'a été, le principal organe du catholicisme canadien. Le traité de Paris ayant fait repasser en France la majorité des notables qui, par leur influence ou leur fortune, auraient pu adoucir le sort de leurs compatriotes coloniaux soudainement livrés à la domination anglaise, la conquête eût tôt fait d'assimiler les vaincus sans ressources, si le clergé, abandonné comme eux, n'avait pris soin de protéger leur nationalité en défendant leur langue et leur foi. L'on ne voit guère, en effet, que, depuis 1 763, la France ait eu quelque souci ni même quelque souvenance de ses colons restés au Canada. Les troubles civils qui éclatèrent en 1837 rappelèrent à la

France que nous existions (^^) ; le règlement de ces troubles donna lieu à un rapprochement amical entre l'Angleterre et la France, et, le 13 juillet 1855, pour la première fois depuis 92 années, un vaisseau français parut dans les eaux canadiennes:

La France nous avait laissés grandir loin d'elle. Nous léguant son nom seul avec son souvenir; Et le pauvre orphelin, à tous les deux fidèle. N'avait su, dans son cœur, qu'absoudre et que bénir.

Il avait tout gardé, ses antiques franchises. Et son culte et sa langue, et — peuple adolescent — Montrait avec orgueil ses libertés conquises, A côté de ses droits scellés avec son sang (62).

Ses antiques franchises, son culte, sa langue, ses libertés et ses droits, le Canadien-français en était redevable à ses prêtres, qui groupèrent la famille autour des clochers de village, lui fournirent des écoles, lui indiquèrent et lui procurèrent souvent les moyens de résister aux persécutions des vainqueurs; il en était aussi redevable à ses premiers parlementaires sous le nouveau régime, aux Joseph Papineau, aux Panet, aux Bédard, aux Lotbinière, aux Rocheblave et et aux Bonne qui, en 1791, sauvèrent )a langue française de l'exécution du Parlement canadien (63), comme en 1841-42 La Fontaine, et en 1871 Cartier la sauvèrent de nouveau. Cette époque de près d'un siècle d'abandon complet, au point de vue français, et de gestation politique parfois oppressive, au point de vue anglais, fut exacte-

ment celle où commença à se déterminer cet équilibre canadien qui devait demeurer "l'équilibre instable et complexe de deux races rivales, de deux religions jalouses, de deux langues différentes" (^*).

Or, le clergé avait jugé de bonne politique d'accepter le nouveau régime, de s'y soumettre avec fidélité et de maintenir ses ouailles dans le loyalisme; et il est assez naturel que, dès cette époque, le clergé tînt rigueur à la France de son abandonnement et de sa foi-mentie, et qu'il nourrît dès lors à son endroit une aigreur et une suspicion que les événements de 1 789 allaient définitivement confirmer et justifier. Cette époque fut donc aussi exactement celle où notre clergé, maître légitime de l'enseignement, puisqu'il en était le créateur, le défenseur, le sauveur même et le seul pourvoyeur, établit les méthodes et les systèmes éducationnels répondant à ses propres desseins et apaisant ses propres appréhensions politiques, convenant le plus parfaitement enfin aux destinées nouvelles /, qu'il voyait réservées à la race française au Canada. En tout état de cause, ces méthodes et ces systèmes produisirent la fusion définitive des différents éléments linguistiques apportés au Canada par les colons de France, et en firent la primitive langue franco-canadienne qui s'en est allée se répandant par le vaste Canada, s'améliorant ici, se pervertissant là, conservant ailleurs

son caractère intact, selon les circonstances de temps ou de lieu, et de par les influences ambiantes, favorables ou défavorables.

Citons encore J. -Edmond Roy:

Replié sur lui-même, ayant encore la nostalgie du passé , l'habitant éprouvait une grande répugnance à apprendre ou à se servir de mots anglais.

Pour peindre ou exprimer les choses nouvelles qu'il voyait, il cherchait dans son vocabulaire les locutions anciennes auxquelles il donnait un sens que la stricte grammaire n'admet pas, ou encore il inventait des idiotismes.

On accuse beaucoup les Canadiens d'aujourd'hui de parler une langue dégénérée, d'user de locutions ou d'abréviations inconnues aux Français modernes. Mais est-ce que la nécessité n'est pas une loi qui s'applique aussi bien aux langues parlées qu'à toutes les circonstances de la vie ? (65)

Et M. Emile Salone, qui possède cet avantage sur la plupart de nos historiens nationaux, qu'il a eu "directement accès au trésor des Archives de Paris":

Mais ce sont des laboureurs, rien que des laboureurs. Ils se suffisent à eux-mêmes. Tandis que les Anglais installent leurs soldats, leurs fonctionnaires, leurs marchands, leurs ministres à Québec et à Montréal, ils peuvent s'isoler dans leurs paroisses, échapper, en fait, au contact de l'étranger (66).

Les efforts que notre clergé a faits et les obstacles sans nombre qu'il a surmontés à cette époque pour sauver la langue française sont relatés par tous nos historiens et annalistes, et ses mérites incontestables sont si peu contestés, si connus d'ailleurs et si reconnus, qu'il n'y a pas

lieu de les redire ici autrement que pour mémoire et faire état de cette donnée de tout premier plan dans l'histoire de la langue française au Canada. Cependant, la reconnaissance très sincère de ce fait historique nous met à l'aise pour noter, d'autre part, que c'est à ces méthodes et systèmes éducationnels à l'épreuve des idées françaises que l'on peut, dans une certaine mesure, imputer l'état d'imperfection actuel de la langue française au Canada. En effet, notre clergé, généralement, et, d'une façon particulière, notre bas clergé (6^) — qui, à le prendre dans son ensemble, connaît la France seulement par ce que nos journaux ultramontains, férocement francophobes et essentiellement cléricaux, s'avisent de lui en raconter (®^) — ne veut, de la France, que son langage. Et pour être plus certain qu'avec le français moderne n'entreront point dans nos paroisses et dans nos collèges les idées aussi modernes dont la langue est le véhicule naturel, ce clergé estime plus prudent de s'en tenir au français du XVI le et du XVI Ile siècle et de se convaincre volontiers que cette langue louis-quatorzienne vaut mieux que celle d'aujourd'hui, et que celle d'aujourd'hui n'est point indispensable. De sorte, par exemple, que les élèves de nos collèges classiques terminent leurs humanités et sont faits bacheliers es lettres sans même se douter de ce qu'est la littérature française contemporaine.

Que l'on ne vienne pas dire, de grâce, que "seule, la littérature anticléricale, libre-penseuse, athée et pornographique est pourchassée par nos prêtres" . . . Pour que l'on nous fasse accroire cela, il faudrait n'avoir pas vu la liste des ouvrages importés de France et dont les douaniers québécois, entre autres, ont opéré la saisie aux chefs d'immoralité et d'obscénité, conform^ément à des instructions qui ne sont point celles des autorités fédérales, puisque le ministre des douanes lui-même (qui est actuellement et qui est habituellement un Canadienanglais protestant) doit parfois intervenir pour modérer le beau zèle des agents québécois et lever des saisies qu'ils ont intempestivement opérées (^^). Pour que l'on nous fasse accroire cela, il faudrait ne pas savoir quel soin l'on met, depuis quelques années, à éloigner de nos maisons d'éducation les professeurs d'origine française, ni avoir entendu les confidences de certains professeurs de littérature venus de France, des catholiques de la plus belle eau et même des ecclésiastiques, qui s'en retournent dégoûtés de ce qu'on ne leur permet point, au Canada, d'enseigner la littérature moderne — en sorte que les étudiants anglais de nos universités protestantes ont cet avantage de suivre un cours véritable de littérature française, par pur luxe, tandis que les étudiants français des universités catholiques, nos étudiants pour qui pareil cours

serait un enseignement de première nécessité, n'ont point cet avantage. Pour que l'on nous fasse accroire cela, il faudrait avoir pu trouver, dans une bibliothèque qui n'est pas une bibliothèque de référence ou scolaire, mais une bibliothèque générale et publique, le Nouveau Larousse illustré, qui ne se trouve point dans cette bibliothèque générale et publique, parce que ses administrateurs canadiens-français et catholiques ont cru devoir rivaliser de cant avec les plus puritains de nos compatriotes, en excluant ce dictionnaire universel encyclopédique, indispensable sans doute, mais qui reproduit malheureusement des chefs-d'œuvre de la peinture et de la sculpture, et que ces chefs-d'œuvre comportent parfois du nu ... . "Couvrez ce sein que je ne saurais voir" {Tartufe, III, 2). Pour que l'on nous fasse accroire cela, il faudrait ne pas avoir admiré le joli coup d'arrièrerencontre qui blousa définitivement la bille lettrée de M. Carnegie, dans la partie de billardcarambolette qui se joua sur le drap coulant du conseil municipal de Montréal, en 1903-04, afin de célébrer l'ofïre, que cet éducateur milliardaire faisait à la métropole du Canada, d'une bibliothèque publique . . . pour les adultes. Pour que l'on nous fasse accroire cela, il faudrait que M. l'abbé Camille Roy n'eût pas écrit ceci dans sa Naturalisation de notre littérature:

De cette indigence ["notre littérature pédagogique — je ne parle, pour le moment, que de celle de notre enseignement secondaire — est fort pauvre"], de cette pénurie, de cette incapacité où nous avons été jusqu'ici de faire quelques-uns des livres classiques dont nous avons besoin, je ne veux pas ce soir examiner les causes. Qu'il me soit seulement permis de dire que plus vite on pourra faire à nos professeurs de collèges et de petits séminaires, en particulier aux professeurs des classes de lettres, des conditions d'existence qui leur laissent quelque loisir pour le travail personnel; que plus vite surtout on comprendra qu'une initiation à ce travail personnel est indispensable, et que des études préparatoires spéciales, loin d'être une affaire de luxe, leur sont absolument nécessaires; que plus vite on se décidera donc à les faire bénéficier, en France ou ailleurs, des avantages de l'enseignement supérieur des lettres; que plus vite, en un mot, on se préoccupera de hâtir en hommes, et plus vite aussi on augmentera, avec la valeur et le prestige de notre corps enseignant, les chances de voir se multiplier parmi nous des auteurs qui fassent au moins des manuels. Et peut-être aussi, et par surcroît, mettronsnous fin à ce spectacle anormal d'une littérature canadienne qui se développe, c'est-à-dire qui recrute ses ouvriers actifs, surtout à côté et en dehors de nos maisons d'éducation (70),

Enfin et en un mot, pour que l'on nous fasse accroire cela, il faudrait ne rien connaître de ce qui s'enseigne dans nos collèges C^^).

L'auteur de cette étude rapportera le fait suivant, si le lecteur veut bien l'autoriser à se mettre un instant en cause, à titre de témoin facilement corroborable:

Au collège des jésuites de Montréal, dont j'ai suivi le cours classique complet, on ne nous enseignait à peu près rien des auteurs contemporains; et l'on voudra bien ne me point chicaner si je place, sans le surfaire, parmi les auteurs contemporains indispensables à l'enseignement

littéraire et même philologique, Victor Hugo, ce rénovateur énergique de la langue du XVIIe et du XVIIIe siècle, ce vigoureux émondeur qui secoua le vieil arbre de la littérature française, le débarrassa de tout le mort-bois et de toutes les feuilles sèches qui étouffaient ses bourgeons en pousse, et fit passer dans sa ramure l'air et l'azur d'un renouveau qui lui donna toute sa fraîcheur, toute sa robustesse, toute sa clarté, tout son éclat moderne. Or, des romans sociaux, descriptifs et historiques de ce chef-d'œuvrier, de ses drames qui reconstruisirent les bases du théâtre, de ses œuvres de morale et d'esthétique, pas une ligne, pas un mot. De toute son œuvre poétique Ç^^), aussi féconde qu'éblouissante, un petit volume, "Pour les enfants,'' qui n'est pas de Victor Hugo, mais d'un quelconque frère ignorantin qui a osé opérer, dans cette œuvre poétique de génie, une quelconque glane devant à son gré rassasier des cerveaux d'enfants, un choix de tout repos et qu'il a effectivement intitulé: Pour les enfants. . . Est-ce que ce titre n'est pas un symbole, et ne suffît-il pas à nous donner la clef de la situation ? Pour les enfants! L'élève n'est pas enseigné à discerner, à exercer sa critique, son goût, son jugement, son libre-arbitre, même sa conscience; on lui prépare une bouillie et il ne doit pas sucer autre chose. De même, en philosophie, il doit se satisfaire d'un triple extrait de la Somme de saint

Thomas, avec, comme accessoires, quelques thèses agréables aux scholastiques ou facilement réfutées par eux. Mais sur ce qu'ont professé les grands philosophes, depuis Socrate et même avant lui, jusqu'à Taine et Renan, pour ne pas venir jusqu'à MM. Boutroux et Bergson; sur ce qu'a été la pensée universelle depuis que l'intelligence humaine a formulé ses conceptions de la sagesse et de la vérité, sur ce qu'ont été les déviations, les chutes, les reprises, les essors et l'évolution de cette pensée humaine, aucune initiation, pas le moindre aperçu, pas un mot. Inutile et trop dangereux! Safeiy first ! O jours sept et septante-sept fois sereins de VAlma mater ! L'élève reçoit tout son bagage philosophique in a nuUshell, dans une coque de noix thomique: ça ne l'encombre point, et, pour faire son petit bonhomme de chemin et vivre sa petite bonne femme d'existence, ça le leste de tout, hormis de sens pratique et de connaissances humaines. Il a cultivé le grec jusque dans ses racines, il s'est nourri de latin jusque dans ses délicatesses. Il ne connaît pas suffisamment encore sa langue maternelle pour rédiger de légère main une lettre que des connaisseurs puissent lire sans sourire un peu, ni l'anglais suffisamment pour se mettre en rapports avec ses compatriotes qui s'occupent plus spécialement de business; mais il acquerra cela tout seul, puisque — hormis d'or, d'argent et de billon — il

est foncé de toutes les richesses. Le juste superflu! s'écriait Murger qui prenait ainsi la vie en artiste, en bohème. Le nécessaire viendra par surcroît. Il n'y a rien là que de très gentil et de

très mignon: un vrai déjeuner de soleil

Pour les enfants!

Lorsque, malgré cette formation ad usum Delphinorum, cette scolarité qui puérilise à jamais les pensées et les sentiments, l'on réussit à devenir presque des hommes, n'a-t-on pas raison d'en rire, mais à la façon de Figaro, puisqu'on en pleure aussi ? Car il paraît que c'est la seule alimentation qui nous convienne. En effet, certains esprits éclairés et avertis, patriotes et aimant sincèrement la langue française, ne laissent pas de prétendre, d'expliquer et de croire, ainsi que l'un d'eux me l'a formellement soutenu, "que le système d'éducation que le clergé nous a donné convenait et convient encore au tempérament de notre race, et qu'à la faveur de nul autre procédé notre hérédité ne se serait sentie plus à l'aise, notre pensée ne se serait développée plus librement, notre parler ne se serait formé mieux. C'est cela qui nous a gardés et sauvés, à travers les difficultés sans nombre, et c'est cela qu'il faut garder sous peine de nous renier nous-mêmes et de forfaire à l'honneur". . . . Cet argument comporte qu'en se jetant tout à fait dans le courant français, en tenant la France pour

sa patrie spirituelle ou littéraire ou seulement linguistique, en lui conservant à cet égard un culte intégral, l'esprit canadien se dégagerait trop du lien catholique, force de sa résistance contre le protestantisme anglaisant.

Le dilemme ne manque pas de solidité; néanmoins, il ne laisse pas d'être inquiétant pour la langue française que nous voulons cependant conserver chez nous. M. André Siegfried s'en est rendu compte et l'a même scrupuleusement noté dans son étude sur le Canada:

Ou bien les Canadiens français resteront étroitement catholiques, et alors ils auront, dans leur isolement un peu archaïque, quelque peine à suivre la rapide évolution du Nouveau Monde; ou bien, ils laisseront se détendre les liens qui les unissent à l'Eglise, et alors, privés de la cohésion merveilleuse qu'elle leur donne, plus accessibles aux pressions étrangères, ils verront peut-être de graves fissures se produire dans le bloc séculaire de leur unité (73).

Si donc il est jugé prudent ou nécessaire de nous tenir à respectueuse distance de la France moderne, afin de conserver intégralement la cohésion spirituelle et la sujétion catholique qui sont la condition sine qua non de notre survivance française au Canada, n'est-il pas probable que cet éloignement et surtout cette séparation rende difficile l'évolution du parler franco-canadien et empêche ce parler d'évoluer de conserve avec la langue de France ?

Car la langue et les mots ont une vie propre; ils évoluent, se transfoiment sans cesse, et conservent les meilleurs éléments des formations antérieures, en s'épurant et en s'assimilant des éléments nouveaux (^'*). Les grammaires nous enseignent les transformations successives de la langue française, et les bons manuels donnent même des morceaux choisis d'auteurs anciens à traduire en français moderne (^s). Pour ne compter que du XVIe siècle, Marot, Rabelais, Calvin, Ronsard, Montaigne, François de Sales et Bérulle, Théophile de Viaud, Malherbe, Vaugelas et Bouhours, Descartes et Pascal, l'hôtel de Rambouillet, Molière, Ménage, La Bruyère, La Fontaine, Corneille et Racine, Mme de Sévigné, Bossuet, Boileau, Fénelon, Le Sage, Fontenelle, Montesquieu, Marivaux, l'abbé Prévost, Voltaire, Rousseau, Diderot, Restif de la Bretonne, Chateaubriand, Lamennais, Musset, Lamartine, Victor Hugo, Flaubert, les Concourt, Péguy, Anatole France et Rostand marquent seulement quelques-unes des étapes franchies par la langue française au cours des quatre siècles derniers.

Ecoutons Anatole France, par exemple:

Je songeais que les métaphysiciens, quand ils se font un langage, ressemblent à des remouleurs qui passeraient, au lieu de couteaux et de ciseaux, des médailles et des monnaies à la meule, pour en effacer l'exergue, le millésime et

l'effigie. Quand ils ont tant fait qu'on ne voit plus sur leurs pièces de cent sous ni Victoria, ni Guillaume, ni la République, ils disent: "Ces pièces n'ont rien d'anglais, ni d'allemand, ni de français; nous les avons tirées hors du temps et de l'espace; elles ne valent plus cinq francs: elles sont d'un prix inestimable, et leur cours est étendu infiniment." Ils ont raison de parler ainsi. Par cette industrie de gagne-petit les mots sont mis du physique au métaphysique. On voit d'abord ce qu'ils y perdent; on ne voit pas tout de suite ce qu'ils y gagnent. (76)

N'est-ce pas cela mêmeî>

Par une industrie de pense-petit, sinon de gagne-petit, notre langage est mis du physique au métaphysique, du vital au léthifère. Les mots sont des êtres animés, et le langage un corps vivant; le système de Stahl s'applique conséquemment à la langue: la vie est la conservation de ce mélange corruptible dont se compose le corps; l'instrument nécessaire à cette conservation, c'est le mouvement. La méconnaissance de cet animisme du verbe n'empêche pas notre parler de suffire encore au culte métachronique et populaire, peut-être; mais qu'elle favorise la formation d'un parler, non pas littéraire, mais seulement vivant et florissant ou qui s'achemine à le devenir, c'est moins probable. Cependant, son cours, à ce parler tardigrade, est étendu infiniment, comme celui de ces monnaies qui n'ont plus ni exergue, ni millésime, ni effigie, qui sont donc démonétisées et, en acquérant un prix de relique chez les antiquaires, se dédommagent et s'accommodent d'avoir perdu toute valeur courante dans tous les pays de la terre.

C'est tout de même aussi que le vieux français peut être tenu, sinon absolument pour une langue morte, comme l'ont cependant jugé des auteurs qui passaient pour s'y connaître, du moins pour une langue primeraine et caduque. Les Hellènes ou les Romains n'entendent goutte au grec de Démosthène ou au latin de Cicéron, pas plus que nous comprenons généralement le français du moyen âge. Toutes les langues ne vivent donc qu'en se transformant et, pour parler bien, il est aussi nécessaire de suivre l'évolution de sa propre langue et s'inspirer du souffle qui la ranime constamment, qu'il est dangereux de s'arrêter à l'une de ses formes périmées qui deviennent de plus en plus différentes et même étrangères aux formes nouvelles et surtout à la forme actuelle qu'elle a acquise dans son évolution.

Les plus prestigieux de nos orateurs et de nos écrivains catholiques, dans le religieux comme dans le laïque, tous ceux d'entre eux qui font œuvre féconde pour le maintien et le relèvement de la langue française, organe du catholicisme, et qui peuvent aussi prêcher d'exemple, doivent leur mérite et leur prestige aux études qu'ils ont pu faire en France, dans la France moderne, ou tout au moins à leurs études de la littérature française moderne. A telles enseignes que l'évêque d'Orléans, qui s'y connaît en orateurs, a pu adresser ce compliment à ceux des nôtres

c^u'il entendit à Québec: "Voix très françaises tout cela, Monseigneur; voix qui vous ont parlé, auxquelles vous avez prêté l'oreille, si bien qu'en nous inclinant devant vos qualités, nous avons ce demi-orgueil de nous incliner devant quelque chose de chez nous" (7^).

Cela est fort bien pour les princes, pour l'aristocratie; mais nos élèves, nos étudiants, nos dirigeants de demain, sinon tout le troupeau, doivent-ils s'accommoder du français imprimé d'il y a deux ou trois siècles, de cette langue qui, prenons-y garde, fut réellement l'organe de la pensée gallicane? A preuve que M. A. -M. Elliott, dans l'étude qu'il consacrait, en 1884, à notre langue, notait déjà et publiait que nous sommes "complètement séparés, par la pensée et par les sentiments, de la France moderne" (^^).

Et vingt ans après M. Elliott, l'abbé Félix

Klein écrivait de même:

Ayons le courage de le dire comme nous l'avons vu de nos yeux et entendu de nos oreilles: les Canadiens s'étonnent, s'indignent, se détachent de nous . . . Plaise à Dieu que ces sentiments d'amertume disparaissent bientôt, eux et la cause d'oia ils proviennent; mais, s'ils duraient de trop longues années, c'en serait fini de l'amour des Canadiens pour le vieux pays (79).

Or, instituer de nos jours ce que de son temps Victor Hugo appelait des "douaniers de la pensée," imposer une langue ancienne ou caduque à un peuple nouveau, ou "cristalliser dans le respect d'une forme consacrée" la langue d'un peuple en croissance et qui prétend non seule-

ment survivre, mais vivre, n'est-ce pas tenter un phénomène qui ne se sera pas encore vu, que je sache, dans l'histoire de l'humanité et qui, au demeurant, ne paraît guère réalisable, parce que contre nature ?

Toute langue est dans une perpétuelle évolution. A quelque moment que ce soit de son existence, elle est dans un état d'équilibre plus ou moins durable, entre deux forces opposées qui tendent: l'une, la force conservatrice, à la maintenir dans son état actuel; l'autre, la force révolutionnaire, à la pousser dans de nouvelles directions .... Qu'arrivera-t-il si l'une des deux forces est seule à agir, tenant l'autre en respect et l'annulant ? Quand la force révolutionnaire, néologique, reste inerte et que la langue s'immobilise, il y a péril pour celle-ci. Assurément des peuples dont la civilisation est sans changement et sans histoire peuvent garder indéfiniment leur langue intacte; la pensée ne changeant pas, l'expression de la pensée n'a pas à changer (80). Mais quand un faux respect de la tradition interdit au langage de suivre le cours des idées et qu'il y a contradiction entre la pensée de la nation et la forme qu'il lui fait revêtir, la langue peut s'épuiser et périr. Nous en avons un exemple illustre dans le latin classique, le latin des écrivains et de la haute société romaine, qui se refusa à suivre le latin populaire dans le libre jeu de son développ>ement, se cristallisa dans le respect d'une forme consacrée, et vers la fin de l'empire périt d'épuisement, laissant la place à cet idiome populaire si plein de force et de vie qu'une famille nombreuse de langues et plus nombreuse encore de dialectes sortit de son sein, toute prête à conquérir jxjur son compte l'empire que l'autre abandonnait. (Darmesteter, La vie des mots) .

"Si nos beaux cousins du Canada mêlent, aux sentiments affectueux qu'ils nous gardent, une nuance de dédain pour nos agitations politiques, nous n'allons pas nous en offenser," écrivait M. Maurice Barrés en s'émerveillant du "miracle canadien," Cette nuance de dédain est certaine-

ment légitime et elle peut nous empêcher d'admirer la France comme Montaigne aimait Paris "jusques à ses verrues et ses taches." Mais ce qui est moins admissible, c'est que l'on veuille foncer cette nuance jusqu'au noir opaque; c'est que l'on s'efforce d'intercepter toutes relations intellectuelles et que l'on élève, entre la France qui n'est plus la Vieille-France et le Canada qui n'est plus la Nouvelle-France, non seulement "une digue intellectuelle qui filtre le flot pour en recueillir la pureté" (Lamy), mais une barricade de préjugés sur quoi doit s'amortir et s'éteindre la lumière de France, cette lumière dont on veut à toute force n'apercevoir que le brandon révolutionnaire (®^) ; c'est enfin que, si nous devons nous clôturer et nous embastiller chez nous afin de préserver plus sûrement notre caractère distinctif, nous allions exagérer cet isolement jusqu'à rompre nos communications avec la source même de notre propre parler.

Cette prévention religieuse accuse la France d'avoir été le berceau de la libre-pensée, de la franc-maçonnerie et de l'anticléricalisme — ce qui est historiquement faux {^^). On en veut surtout, depuis ces dernières années, au gouvernement discordataire de la République française, et un certain nombre de prêtres de notre bas clergé (qui compte d'honorables exceptions, empressons-nous de le proclamer) couvrent la France tout entière de l'aversion qu'ils ont

vouée à ses récents ministères. Or, il est facile de constater, ou tout au moins de s'imaginer les résultats que produit, chez notre populaire crédule et soumis, la profession de ces sentiments francophobes; car on les professe comme on les ressent, c'est-à-dire avec toute l'ardeur dont on est capable {^^). 11 faut donc montrer moins d'étonnement que de regret de voir nos populations, françaises de nom, de tempérament et de sang, devenir de plus en plus sourdes aux voix de France. Ces résultats furent assez largement constatés, et ces regrets furent assez profondément éprouvés par les zélateurs du Comité France-Amérique, entre autres, qui entendirent combien de Canadiens-français répondre à nos appels de secours, non pas pour le gouvernement Combes, Briand ou Viviani, mais pour les femmes et les enfants des soldats français à leur poste dans les tranchées: "Que devonsnous à la France?" . . . Crémazie et Garneau sont heureusement morts sans soupçonner que pareille question pût venir à des lèvres canadiennes-françaises !

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