OUVRONS L'ŒIL, MAIS LE BON I
Sans doute, la politique combiste a-t-elle fourni un joli prétexte à l'hostilité de nos catholiques indisposés contre la France. Cependant, pour ne pas complètement passer pour des jocrisses et des jean-jean, il serait sage de prendre
vue d'une situation qu'il plaise au ciel qu'un historien canadien sache exposer avant qu'il soit trop tard: c'est à savoir que, si la guerre date de 1914, et si la dernière séparation de l'Eglise et de l'Etat en France date de 1905-06, Y avantguerre, c'est-à-dire les préparatifs clandestins de l'Allemagne, date de plus loin et même d'un peu plus loin que s'est fait remarquer la virulence particulière et populaire de notre esprit antifrançais qui semble en train de nous dévoyer de notre destinée propre. Depuis le début des hostilités européennes, nous apercevons à ciel ouvert les effets de la puissance austro-boche aux Etats-Unis. Cette puissance austro-boche s'accommode du catholicisme et l'exploite si adroitement, qu'un journal clérical comme la Croix de Montréal, au moment le plus critique de la guerre, publie sans la moindre pudeur ses sympathies pour l'Autriche et pour l'Allemagne, et tout ensemble ses antipathies pour l'Angleterre et ses alliés. Voulant à tout prix arriver à ses fins et compromettre, abaisser, avilir et donc ruiner et écraser le prestige français et anglais de par le monde, la Bocherie n'a point négligé d'utiliser l'ardeur catholique, chez tous les peuples que meuvent les préjugés religieux, chez les Canadiens aussi bien que chez les Irlandais, les Espagnols, les Portugais, les Syriens, les Flamands, les Argentins, les Mexicains et les autres (84) ; elle a trouvé tout profit à la collabprE^tion
inconsciente de ces forces populaires qui, pour peu qu'on les y pousse, abominent volontiers le nom français. A y regarder d'un peu près, la propagande religieuse qui se fait depuis quelques années au Canada par des journaux spéciaux et par des associations de toutes sortes, sous couleur de répandre la ferveur catholique, sape avec persistance l'esprit français, voire l'esprit anglais, sacrifie tout à la religiosité: traditions d'origine, patriotisme, devoirs même — et ce faisant épanouit un sentiment nouveau qui fait en tous points l'affaire d'une diplomatie commise à la mission particulière de germaniser l'univers per fas et nefas, au nom de Dieu ou au nom du diable.
Les manifestations à quoi nous font assister certains prêtres qui ridiculisent "mémère l'empire" et agonisent "la France dégénérée"; les meneurs politiques qui enseignent que nous ne devons rien à l'Angleterre; une jeunesse faussement instruite de ses obligations civiques et qui se croit permis de huer nos soldats partant pour le champ d'honneur et de déchirer les affiches de recrutement; des apôtres de la langue française qui, pour leur part, laissent cette langue retourner en friche; des associations soi-disant nationales de jeunes gens que la passion religieuse aveugle; des catholiques de toute dignité et de toute influence qui n'auront ni repos ni cesse que la langue française au Canada, mal-
voulue d'abord, n'ait ensuite été réduite à la portion congrue; enfin tous les sévices que le parler français et l'esprit britannique subissent de nos jours, ne se produisent point en exécution de service commandé. Mais ces manifestations résulteraient d'un pareil commandement que, en simple franchise, il n'en irait pas autrement. Et, de toutes façons, BernstofF peut se détirer d'aise, dans son fauteuil, et se dire que, décidément, ça ne va pas mal, au Canada — pour le roi de Prusse.
Voici un petit triptyque de citations recueillies dans un même semestre de l'avantguerre, qui irait bien sur le petit autel de notre patriotisme:
De la Patrie (Montréal), 22 août 1907:
Déjà des capitaux français et belges en nombre considérable ont pris le chemin des Etats-Unis et ont été investis dans les grandes entreprises financières. Mais pourquoi ne réussirait-on pas à amener chez nous, au Canada, une bonne part de ces inépuisables capitaux français ou belges ?
Du Canada (Montréal), 15 octobre 1907:
Un confrère publie ce qui suit: "Sait-on que le capital "allemand est devenu un facteur de prospérité au Canada ? "C'est dans les Montagnes Rocheuses qu'il se porte de "préférence, et le plus beau de l'affaire, c'est que ce "capital allemand provient de la fortune particulière de "Guillaume .... Les colons allemands ont toujours été 'les bienvenus au Canada. Les capitaux allemands ne le "seront pas moins."
De la Presse (Montréal), 21 décembre 1907:
Les affaires suivent le pavillon, a dit un célèbre homme d'Etat anglais: les capitaux, eux, n'émigrent guère que chez les peuples sympathiques. Si la France a prêté des milliards à la Russie, c'est qu'elle est la nation amie et alliée, et qu'en dehors de cette alliance des gouvernements, il existe une grande sympathie entre les deux peuples.
Le Français qui lit dans nos journaux que sa présence au Canada n'est pas désirable matériellement ou moralement, fait plus qu'hésiter d'y envoyer ses capitaux; et nous avons vu une lettre d'un des grands financiers parisiens, d'un des hommes qui président aux destinées d'un groupement considérable de capitaux, dans laquelle il disait: "L'affaire que vous proposez paraît excellente; mais "comment voulez -vous que j'entraîne mon groupe vers un "pays dont la presse nous fait entendre d'une manière "très significative qu'elle désire notre argent mais non "notre présence?"