‹ La langue française au CanadaChapitre 30 sur 34 · ANTIPATHIES ANGLAISES · texte numérisé non relu

ANTIPATHIES ANGLAISES

Les luttes acerbes qui se sont engagées au sujet du français au Canada, et notamment la crise qui sévit actuellement dans l'Ontario, ont, incidemment, ou accessoirement, l'excellent effet de fouetter notre vigilance et notre fierté, nous stimuler à formuler notre patriotisme et à mettre, dans l'arène, des champions et des énergies qui se livrent d'habitude à des exercices moins profitables à notre communauté (^^^). Le fait est que la majorité des politiciens anglo-canadiens qui se piètent contre nos revendications et s'acharnent à exiger, comme l'a déclaré le Globe, que "every child who passes through the schools of Ontario must learn to read and write and think in the English language," ne connaissent du français que les exemples d'une pureté souvent douteuse que leur ofïrent certains groupes de nos masses. C'est du Canadian French qui ne ressemble vraiment pas assez, d'après eux, au Parisian French qu'ils ne connaissent d'ailleurs pas davantage, qui y ressemble autant, pour le moins, que l'anglais généralement vernacuiaire que l'on parle un peu partout chez nous ressemble à l'anglais parlé à Londres (*^'*). C'est

la paille que l'on remarque dans l'œil du prochain. Mais cette paille disparaîtrait, qu'ils ne modifieraient point leur appréciation, car ils ignorent le français et ne peuvent conséquemment tenir compte de sa fonction civilisatrice et de son importance politique. Catholiques ou protestants, les Canadiens de langue anglaise ont leurs mobiles particuliers pour combattre la diffusion du français. Les catholiques professent plus ou moins sciemment la théorie de Mgr Bourne; les protestants ont dans la tête que la prédominance de leur religion sera proportionnée à l'affaiblissement du français. Pour les protestants, la langue française est la langue catholique, au sens théologique du terme; car je doute que la plupart en connaissent le sens d'universalité qui, comme chacun de nous le sait, est le sens étymologique, primitif et véritable du mot. Et c'est aussi bien qu'il en soit ainsi.

Ces sentiments — l'ignorance à peu près générale du français, envenimée par les préjugés de race — s'expliquent en somme. Nous-mêmes, ne sortons-nous pas du collège avec quelque conviction que l'Anglais, dans notre pays, est l'ennemi, comme avant la Conquête; et qu'il faut aussi bien, pour être honnête homme, être catholique? L'expérience de la vie, des choses et des gens, nous déprévient peu à peu, apporte divers tempéraments à cette croyance enfantine

et nous enseigne un altruisme dont les prénotions font cependant défaut. Mais tous les Canadiens-français, du peuple des villes et des campagnes, ont-ils acquis, de la vie commune et nationale, cette expérience qui achève l'éradication des préjugés de race?

Ces préventions existent à l'inverse chez nos compatriotes anglais qui n'ont eu avec nous aucune fréquentation. Or, c'est en nombre relativement restreint que, dans toute l'étendue du pays, les Canadiens-anglais entrent en relations avec leurs compatriotes catholiques de langue française, tandis que c'est le petit nombre de ceux-ci qui peuvent accomplir leur carrière sans venir plus ou moins en contact avec leurs compatriotes protestants de langue anglaise. Par cet état même, nous connaissons mieux nos compatriotes qu'ils ne nous connaissent généralement; leurs préjugés de race s'expliquent donc, et nous ne devons point nous étonner qu'ils soient toujours ardents sous la cendre qui les recouvre plus ou moins, selon le vent qui passe et les attise. A nous de tenir compte qu'ils existent et qu'ils subsisteront. Les réconciliations prêchées en certaines occurrences par des candidats en quête du vote catholique et français, comme tous les baisers Lamourette, toutes les blandices et toutes les cajoleries des députés qui exploitent la générosité foncière du tempérament français, qui l'escomptent et en profitent, n'opéreront

jamais une fusion réelle de sentiments étrangers, opposés les uns aux autres et dépourvus de toute affinité naturelle. Trop de différences natives existent entre les deux tempéraments. La concorde, et ce qu'on appelle, depuis la guerre, "l'union sacrée," ne saurait être le résultat de cette impossible fusion de sentiments, mais d'un respect réciproque, d'une confiance mutuelle. Cette confiance et ce respect, c'est à nous de les imposer et de tenir la main à ce qu'ils règlent nos coutumes et inspirent les lois sous l'empire desquelles nous devons vivre en commun.

Ecoutez encore ce bon vieux Montaigne avec son éternel bon sens:

La société des hommes se tient et se coud à quelque prix que ce soit; en quelque assiette qu'on les couche, ils s'appilent et se rangent en se remuant et s'en tassant, comme des corps mal unis qu'on empoche sans ordre trouvent d'eux-mêmes la façon de se joindre et emplacer les uns parmi les autres, souvent mieux que l'art ne les eût su disposer . . . La nécessité compose les hommes et les assemble: cette coutume fortuite se forme après en lois.

Cette vérité pacifiante, que le plus sage des sages de la Grèce antique eût formulée de façon différente sans en altérer le fond, se lit ainsi qu'il suit, traduite en langue française de 1916 par M. Paul Deschanel, parlant au nom de l'Académie française, à l'Institut de France:

Il y a ce qu'on possède et il y a ce que l'on vaut, et ces deux biens composent le patrimoine d'un peuple . . .Que partout l'esprit de sagesse écarte le fanatisme! Ah, chassons de notre langue ces vieux mots, faits pour de vieilles

idées: intolérance, tolérance! Eh quoi, avons-nous donc à nous tolérer, à nous souffrir les uns les autres? Non! Ce n'est pas "tolérance" qu'il faut dire, c'est "respect."

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