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LA LANGUE FRANÇAISE MODERNE

Car la angue et les mots ont une vie propre:

ils évoluent, se transforment sans cesse, et conservent les meilleurs éléments des formations antérieures, en s'épurant et en s'assimilant des éléments nouveaux (74). Les grammaires nous enseignent les transformations successives de la langue française, et les bons manuels donnent même des morceaux choisis d'auteurs anciens à traduire en français moderne (75).

Pour ne compter que du XVIe siècle, Marot, Rabelais, Calvin, Ronsard, Montaigne, François de Sales et Bérulle, Théophile de Viaud, Malherbe, Vaugelas et Bouhours, Descartes et Pascal, l'hôtel de Rambouillet, Molière, Ménage, La Bruyère, La Fontaine, Corneille et Racine, Mme de Sévigné, Bossuet, Boileau, Fénelon, Le Sage, Fontenelle, Montesquieu, Marivaux, l'abbé Prévost, Voltaire, Rousseau, Diderot, Restif de la Bretonne, Chateaubriand, Lamennais, Musset, Lamartine, Victor Huzo, Flaubert, les Goncourt, Péguy, Anatole France et Rostand marquent seulement quelques-unes des étapes franchies par la langue française au cours des quatre siècles derniers.

Ecoutons Anatole France, par exemple:

Je songeais que les métaphysiciens, quand ils se font un langage, ressemblent à des remouleurs qui passeraient, au

eu de couteaux et de ciseaux, des médailles et des monnaies à la meule, pour #n effacer l'exergue, le millésime et

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l'effigie. Quand ils ont tant fait qu'on ne voit plus sur leurs pièces de cent sous ni Victoria, ni Guillaume, ni la République, ils disent: “Ces pièces n'ont rien d'anglais, ni d'allemand, ni de français: nous les avons tirées hors du temps et de l'espace: elles ne valent plus cinq francs: elles sont d'un prix inestimable, et leur cours est étendu infiniment." Ils ont raison de parler ainsi. Par cette industrie de gagne-petit les mots sont mis du physique au métaphysique. On voit d'abord ce qu'ils y perdent; on ne voit pas tout de suite ce qu'ils y gagnent. (76)

N'est-ce pas cela même ?

Par une industrie de pense-petit, sinon de gagne-petit, notre langage est mis du physique au métaphysique, du vital au léthifère. Les mots sont des êtres animés, et le langage un corps vivant: le système de Stahl s'applique conséquemment à la langue: la vie est la conservation de ce mélange corruptible dont se compose le corps; l'instrument nécessaire à cette conservation, c'est le mouvement. La méconnaissance de cet animisme du verbe n'empêche pas notre parler de suffire encore au culte métachronique et populaire, peut-être; mais qu'elle favorise la formation d’un parler, non pas littéraire, mais seulement vivant et florissant ou qui s’achemine à le devenir, c'est moins probable. Cependant, son cours, à ce parler tardigrade, est étendu infiniment, comme celui de ces monnaies qui n'ont plus ni exergue, ni millésime, ni effigie, qui sont donc démonétisées et, en acquérant un prix de relique chez les antiquaires, se dédommagent et s'’accommodent d'avoir perdu toute valeur courante dans tous les pays de la terre.

C'est tout de même aussi que le vieux français peut être tenu, sinon absolument pour une langue morte, comme l'ont cependant jugé des auteurs qui passaient pour s'y connaître, du moins pour une langue primeraine et caduque.

Les Hellènes ou les Romains n'entendent goutte au grec de Démosthène ou au latin de Cicéron, pas plus que nous comprenons généralement le irançais du moyen âge. Toutes les langues ne vivent donc qu'en se transformant et. pour parler bien, il est aussi nécessaire de suivre l'évolution de sa propre langue et s'inspirer du souffle qui la ranime constamment, qu'il est dangereux de s'arrêter à l’une de ses formes périmées qui deviennent de plus en plus différentes et même étrangères aux formes nouvelles et surtout à la forme actuelle qu'elle a acquise dans son évolution.

Les plus prestigieux de nos orateurs et de nos écrivains catholiques, dans le religieux comme dans le laïque, tous ceux d'entre eux qui font œuvre féconde pour le maintien et le relèvement de la langue française, organe du catholicisme, et qui peuvent aussi prêcher d'exemple, doivent leur mérite et leur prestige aux études qu'ils ont pu faire en France, dans la France moderne, ou tout au moins à leurs études de la littérature française moderne. A telles enseignes que l'évêque d'Orléans, qui s'y connaît en crateurs, a pu adresser ce compliment à ceux des nôtres

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qu'il entendit à Québec: “Voix très françaises tout cela, Monseigneur; voix qui vous ont parlé, auxquelles vous avez prêté l'oreille, si bien qu'en nous inclinant devant vos qualités, nous avons ce demi-orgueil de nous incliner devant quelque chose de chez nous” (77).

Cela est fort bien pour les princes, pour l'aristocratie; mais nos élèves, nos étudiants, nos dirigeants de demain, sinon tout le troupeau, doivent-ils s’accommoder du français imprimé d'il y a deux ou trois siècles, de cette langue qui, prenons-y garde, fut réellement l'organe de la pensée gallicane? A preuve que M. A.-M.

Elliott, dans l'étude qu'il consacrait, en 1884, à notre langue, notait déjà et publiait que nous sonimes ‘complètement séparés, par la pensée et par les sentiments, de la France moderne” (78).

Et vingt ans après M. Elliott, l'abbé Félix Klein écrivait de même:

Ayons le courage de le dire comme nous l'avons vu de nos yeux et entendu de nos oreilles: les Canadiens s'étonnent, s’indignent, se détachent de nous ... Plaise à Dieu que ces sentiments d'amertume disparaissent bientôt, eux et la cause d'où ils proviennent: mais, s'ils duraient de trop longues années, c'en serait fini de l'amour des Canadiens pour le vieux pays (79).

Or, instituer de nos jours ce que de son temps Victor Hugo appelait des ‘‘douaniers de la pensée,” imposer une langue ancienne ou caduque à un peuple nouveau, ou “cristalliser dans le

respect d'une forme consacrée” la langue d’un peuple en croissance et qui prétend non seule-

ment survivre, mais vivre, n'est-ce pas tenter un phénomène qui ne se sera Pas encore vu, que je sache, dans l'histoire de l'humanité et qui, au demeurant, ne paraît guère réalisable, parce que contre nature )

Toute langue est dans une perpétuelle évolution. A quelque moment que ce soit de son existence, elle est dans un état d'équilibre plus ou moins durable, entre deux forces opposées qui tendent: l’une, la force conservatrice, à la maintenir dans son état actuel; l’autre, la force révolutionnaire, à la pousser dans de nouvelles directions Qu'arrivera-t-il si l'une des tenant l'autre en respect et Quand la force révolutionnaire, néologique, reste inerte et que la langue s'immobilise, il y a péril pour celle-ci. Assurément des peuples dont la civilisation est sans changement et sans histoire peuvent garder indéfiniment leur langue intacte: la pensée ne changeant pas, l'expression de la pensée n'a pas à changer (80), Mais quand un faux respect de la tradition interdit au langage de suivre le cours des idées et qu'il y a contradiction entre la pensée de la nation et la forme qu'il lui fait revêtir, la langue peut s'épuiser et périr. Nous en avons un exemple illustre dans le latin classique, le latin des écrivains et de la haute société romaine, qui se refusa à suivre le latin populaire dans le libre jeu de son développement, se cristallisa dans le respect d'une forme consacrée, et vers la fin de l'empire

érit d'épuisement, laissant la place à cet idiome popu- FER si plein de force et de vie qu'une famille nombreuse de langues et plus nombreuse encore de dialectes sortit de son sein, toute prête à conquérir pour son compte l'empire que l'autre abandonnait. (D'ARMESTETER, La vie des mots).

"Si nos beaux cousins du Canada mêlent, aux sentiments affectueux qu'ils nous gardent, une nuance de dédain pour nos agitations politiques, nous n'allons pas nous en offenser,”’ écrivait M. Maurice Barrès en s'émerveillant du ‘’miracie canadien.” Cette nuance de dédain est certaine-

ment légitime et elle peut nous empêcher d’admirer la France comme Montaigne aimait Paris ‘‘'jusques à ses verrues et ses taches.” Mais ce qui est moins admissible, c'est que l’on veuille foncer cette nuance jusqu'au noir opaque: c’est que l'on s'efforce d'intercepter toutes relations intellectuelles et que l’on élève, entre la France quin'est plus la Vieille-France et le Canada qui n'est plus la Nouvelle-France, non seulement ‘‘une digue intellectuelle qui filtre le flot pour en recueillir la pureté” (Lamy), mais une barricade de préjugés sur quoi doit s’amortir et s'éteindre la lumière de France, cette lumière dont on veut à toute force n’apercevoir que le brandon évolutionnaire (81); c'est enfin que, si nous devons nous clôturer et nous embastiller chez nous afin de préserver plus sûrement notre caractère distinctif, nous allions exagérer cet isolement jusqu'à rompre nos communications avec la source même de notre propre parler.

Cette prévention religieuse accuse la France d'avoir été le berceau de la libre-pensée, de la franc-maçonnerie et de l’anticléricalisme—ce qui est historiquement faux (82). On en veut surtout, depuis ces dernières années, au gouvernement discordataire de la République française, et un certain nombre de prêtres de notre bas clergé (qui compte d'honorables exceptions, empressons-nous de le proclamer) couvrent la France tout entière de j'aversion qu'ils ont

vouée à ses récents ministères. Or, il est facile de constater, ou tout au moins de s'imaginer les résultats que produit, chez notre populaire crédule et soumis, la profession de ces sentiments francophobes; car on les professe comme on les ressent, c'est-à-dire avec toute l'ardeur dont un est capable (8). Il faut donc montrer moins d'étonrement que de regret de voir nos populations, françaises .de nom, de tempérament et de sang, devenir de plus en plus sourdes aux voix de France. Ces résultats furent assez largement constatés, et ces regrets furent assez profondément éprouvés par les zélateurs du Comité France-Amérique, entre autres, qui entendirent combien de Canadiens-français répondre à nos appels de secours, non pas pour le gouvernement Combes, Briand ou Viviani, mais pour les femmes et les enfants des soldats français à leur poste dans les tranchées: “Que devonsnous à la France?’ ... Crémazie et Garneau sont heureusement morts sans soupçonner que pareille question pût venir à des lèvres canadiennes-françaises|

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