SAP PERMET PRES
(ol) LA LANGUE FRANÇAISE AU CANADA
son caractère intact, selon les circonstances de temps ou de lieu, et de par les influences ambiantes, favorables ou défavorables.
Citons encore J.-Edmord Roy:
Replié sur lui-même, ayant encore la nostalgie du passé, l'habitant éprouvait une grande répugnance à apprendre ou à se servir de mots anglais.
Pour peindre ou exprimer les choses nouvelles qu'il voyait, il cherchait dans son vocabulaire les locutions anciennes auxquelles il donnait un sens que la stricte grammaire n'admet pas, ou encore il inventait des idiotismes.
On accuse beaucoup les Canadiens d'aujourd'hui de parler une langue dégénérée, d'user de locutions ou d'abréviations inconnues aux Français modernes. Mais est-ce que la nécessité n'est pas une loi qui s'applique aussi bien aux langues parlées qu'à toutes les circonstances de la vie? (65)
Et M. Emile Salone, qui possède cet avantage sur la plupart de nos historiens nationaux, au'il a eu ‘directement accès au trésor des Archives de Paris”:
Mais ce sont des laboureurs, rien que des laboureurs. Ils se suffisent à eux-mêmes. Tandis que les Anglais installent leurs soldats, leurs fonctionnaires, leurs marchands, leurs ministres à Québec et à Montréal, ils peuvent
s’isoler dans leurs paroisses, échapper, en fait, au contact de l'étranger (66).
Les efforts que notre clergé a faits et les obstacles sans nombre qu'il a surmontés à cette époque pour sauver la langue française sont relatés par tous nos historiens et annalistes, et ses mérites incontestables sont si peu contestés, si connus d'ailleurs et si reconnus, qu'il n y a pas
lieu de les redire ici autrement que pour mémoire et faire état de cette donnée de tout premier plan dans l'histoire de la langue française au Canada. Cependant, la reconnaissance très sincère de ce fait historique nous met à l'aise pour noter, d’autre part, que c'est à ces méthodes et systèmes éducationnels à l'épreuve des idées françaises que l'on peut, dans une certaine mesure, imputer l'état d'imperfection actuel de la langue française au Canada. En effet, notre clergé, généralement, et, d'une façon particulière, notre bus clergé (87) —qui, à le prendre dans son ensemble, connaît la France seulement par ce que nos journaux ultramontains, férocement francophobes et essentiellement cléricaux, s'avisent de lui en raconter ($8)—ne veut, de la France, que son langage. Et pour être plus certain qu'avec le français moderne n'entreront point dans nos paroisses et dans nos collèges les idées aussi modernes dont la langue est le véhicule naturel, ce clergé estime plus prudent de s'en tenir au français du ÀAVILe et du XVIIIe siècle et de se convaincre volontiers que cette langue louis-quatorzienne vaut mieux que celle d'aujourd'hui, et que celle d'aujourd'hui n'est point indispensable. De sorte, par exemple, que les élèves de nos collèges clessiques terminent leurs hurmanités et sont faits bacheliers ès lettres sans même se douter de ce qu'est la littérature française contemporaine.
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Que l'on ne vienne pas dire, de grâce, que ‘’seule, la littérature anticléricale, libre-penseuse, athée et pornographique est pourchassée par nos prêtres’... Pour que l'on nous fasse accroire cela, il faudrait n'avoir pas vu la liste des ouvrages importés de France et dont les douaniers québecois, entre autres, ont opéré la saisie aux chefs d'immoralité et d'obscénité, conformément à des instructions qui ne sont point celles des autorités fédérales, puisque le ministre des douanes lui-même (qui est actuellement et qui est habituellement un Canadienanglais protestant) doit parfois intervenir pour modérer le beau zèle des agents québecois et lever des saisies qu'ils ont intempestivement opérées (6). Pour que l’on nous fasse accroire cela, il faudrait ne pas savoir quel soin l'on met, depuis quelques années, à éloigner de nos maisons d'éducation les professeurs d’origine française, ni avoir entendu les confidences de certains professeurs de littérature venus de France, des catholiques de la plus belle eau et même des ecclésiastiques, qui s'en retournent dégoûtés de ce qu'on ne leur permet point, au Canada, d'enseigner la littérature moderne—en sorte que les étudiants anglais de nos universités protestantes ont cet avantage de suivre un cours véritable de littérature française, par pur luxe, tandis que les étudiants français des universités catholiques, nos étudiants pour qui pareil cours
serait un enseignement de première nécessité, n'ont point cet avantage. Pour que l'on ncus fasse accroire cela, il faudrait avoir pu trouver, dans une bibliothèque qui n'est pas une bibliothèque de référence ou scolaire, mais une bibliothèque générale et publique, le Nouveau Larousse illustré, qui ne se trouve point dans cette bibliothèque générale ct publique, parce que ses administrateurs canadiens-français et catholiques ont cru devoir rivaliser de cant avec les plus puritains de nos compatriotes, en excluant ce dictionnaire universel encyclopédique, indispensable sans doute, mais qui reproduit malheureusement des chefs-d'œuvre de la peinture et de la sculpture, et que ces chefs-d'œuvre comportent parfois du nu .... “Couvrez ce sein qu: je ne saurais voir” ( Tartufe, [TT, 2). Pour que l’on nous fasse accroire cela, il faudrait ne pas avoir admiré le joli coup d'arrièrerencontre qui blousa définitivement la bille lettrée de M. Carnegie, dans la partie de billardcarambolette qui se joua sur le drap coulant du conseil municipal de Montréal, en 1903-04, afin de célébrer l'offre, que cet éducosteur milliardaire faisait à la métropole du Canada, d'une biblio- ‘hèque publique . .. pour les adultes. Pour que l’on nous fasse accroire cela, il faudrait que M. ‘abbé Camille Roy n'eût pas écrit ceci dans sa Vaturalisation de notre littérature:
De cette indigence {‘‘notre littérature pédagogique—je ne parle, pour le moment, que de celle de notre enseignement secondaire -est fort pauvre’’|, de cette pénurie, de cette incapacité où nous avons été jusqu'ici de faire quelques-uns des livres classiques dont nous avons besoin, je ne veux pas ce soir examiner les causes. Qu'il me soit seulement permis de dire que plus vite on pourra faire à nos professeurs de collèges et de petits séminaires, en particulier aux professeurs des classes de lettres, des conditions d'existence qui leur laissent quelque loisir pour le travail personnel; que plus vite surtout on comprendra qu'une initiation à ce travail personnel est indispensable, et que des études préparatoires spéciales, loin d'être une affaire de luxe, leur sont absolument nécessaires; que plus vite on se décidera donc à les faire bénéficier, en France ou ailleurs, des avantages de l'enscignement supérieur des lettres; que plus vite, en un mot, on se préoccupera de bätir en hommes, et plus vite aussi on augmentera, avec la valeur et le prestige de notre corps enseignant, les chances de voir se multiplier parmi nous des auteurs qui fassent au moins des manuels. Et peut-être aussi, et par surcroît, mettronsnous fin à ce spectacle anormal d'une littérature canadienne qui se développe, c'est-à-dire qui recrute ses ouvriers actifs, surtout à côté et en dehors de nos maisons d'éducation (70).
Enfin et en un mot, pour que l'on nous fasse accroire cela, il faudrait ne rien connaître de ce qui s’enseigne dans nos collèges (71).
L'auteur de cette étude rapportera le fait suivant, si le lecteur veut bien l'autoriser à
se mettre un instant en cause, à titre de témoin facilement corroborable:
Au collège des jésuites de Montréal, dont j'ai suivi le cours classique complet, on ne nous enscignait à peu près rien des auteurs contemporains; et l’on voudra bien ne me point chicaner si je place, sans le surfaire, parmi les auteurs contemporains indispensables à l'enseignement
ttéraire et même philologique, Victor Hugo, ce novateur énergique de la langue «lu XVIIe et du XVIIIe siècle, ce vigoureux émondeur qui secoua le vieil arbre de la littérature française, le débarrassa de tout le mort-bois et de toutes les feuilles sèches qui étouffaient ses bourgeons en pousse, et fit passer dans sa ramure l'air et l’azur d'un renouveau qui lui donna toute sa fraîcheur, toute sa robustesse, toute sa clarté, tout son éclat moderne. Or, des romans sociaux, descriptifs et historiques de ce chef-d'œuvrier, de ses drames qui reconstruisirent les bases du théâtre, de ses œuvres de morale et d'esthétique, pas une ligne, pas un mot. De toute son œuvre poétique (72), aussi féconde qu'éblouissante, un petit volume, “Pour les enfants,” qui n'est pas de Victor Hugo, mais d'un quelconque frère ignorantin qui a osé opérer, dans cette œuvre poétique de génie, une quelconque glane devant à son gré rassasier des cerveaux d'enfants, un choix de tout repos et qu'il a effectivement intitulé: Pour les enfants... Est-ce que ce titre n'est pas un symbole, et ne suffit-il pas à nous donner la clef de la situation? Pour les enfants! L'élève n'est pas enseigné à discerner, à exercer sa critique, son goût, son jugement, son libre-arbitre, même Sa conscience: on lui prépare une bouillie et il ne doit Pas sucer autre chose. De même, en philosophie, il doit se satisfaire d'un triple extrait de la Somme de saint
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Thomas, avec, comme accessoires, quelques thèses agréables aux scholastiques ou facilement réfutées par eux. Mais sur ce qu'ont professé les grands philosophes, depuis Socrate et même avant lui, jusqu'à Taine et Renan, pour ne pas venir jusqu'à MM. Boutroux et Bergson; sur ce qu'a été la pensée universelle depuis que l'intelligence humaine a formulé ses conceptions de la sagesse et de la vérité, sur ce qu'ont été les déviations, les chutes, les reprises, les essors et l'évolution de cette pensée humaine, aucune initiation, pas le moindre aperçu, pas un mot. Inutile et tiop dangereux! Safety first ! O jours scpt et septante-sept fois heureux de l'Alma mater ! L'élève reçoit tout son bagage philosophique in a nu!-shell, dans une coque de noix thomique: ça ne l'encombre point, et, pour faire son petit bonhomme de chemin et vivre sa petite bonne femme d'existence, ça le leste de tout, hormis de sens pratique et de connaissances humaines. Il a cultivé le grec jusque dans ses racines, il s’est nourri de latin jusque dans ses délicatesses. Il ne connaît pas suffisamment encore sa langue maternelle pour rédiger de légère main une lettre que des connaisseurs puissent lire sans sourire un peu, ni l'anglais suffisamment pour se mettre en rapports avec
ses compatriotes qui s'occupent plus spécialement de business: mais il acquerra cela tout seul, puisque—hormis d'or, d'argent et de billon—il
est frncé de toutes les richesses. Le juste superlu! s'écriait Murger qui prenait ainsi la vie er. artiste, en bohème. Le nécessaire viendra par surcroît. Îl n'y a rien là que de très gentil et de très mignon: un vrai déjeuner de soleil
Pour les enfants!
Lorsque, malgré cette formation ad usum Delphinorum, cette scolarité qui puérilise à jamais les pensées et les sentiments, l'on réussit à devenir presque des hommes, n'a-t-on pas raison d'en rire, mais à la façon de Figaro, puisqu'on en pleure aussi? (Car il paraît que c'est la seule alimentation qui nous convienne. En effet, certains esprits éclairés et avertis, patriotes et aimant sincèrement la langue fransaise, ne laissent pas de prétendre, d'expliquer et de croire, ainsi que l’un d'eux me l'a formellement soutenu, ‘que le système d'éducaton que le clergé nous a donné convenait et convient encore au tempérament de notre race, et qu'à la faveur de nul autre procédé notre hérédité ne se serait sentie plus à l'aise, notre pensée ne se serait développée Elus librement, notre parler ne se serait formé mieux.
C'est cela qui nous a gardés et sauvés, à travers les difficultés sans nombre, et c'est cela qu'il faut sarder sous peine de nous renier nous-mêmes et de forfaire à l'honneur”... Cet argument comporte qu'en se jetant tout à fait dans le courant français, en tenant la France pour
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sa patrie spirituelle ou littéraire ou seulement linguistique, en lui conservant à cet égard un culte intégral, l'esprit canadien se dégagerait
trop du lien catholique, force de sa résistance contre le protestantisme anglaisant.
Le dilemme ne manque pas de solidité; néanmoins, il ne laisse pas d'être inquiétant pour la langue française que nous voulons cependant conserver chez nous. M. André Siegfried s'en est rendu compte et l’a même scrupuleusement noté dans son étude sur le Canada:
Ou bien les Canadiens français resteront étroitement catholiques, et alors ils auront, dans leur isolement un peu archaïque, quelque peine à suivre la rapide évolution du Nouveau Monde: ou bien, ils laisseroni se détendre les liens qui les unissent à l'Eglise, et alors, privés de la cohésion merveilleuse qu'elle leur donne, plus accessibles aux
pressions étrangères, ils verront peut-être de graves fissures se produire dans le bloc séculaire de leur unité (73).
Si donc il est jugé prudent ou nécessaire de nous tenir à respectueuse distance de la France moderne, afin de conserver intégralement la cohésion spirituelle et la sujétion catholique qui sont la condition sine qua non de notre survivance française au Canada, n'est-il pas probable que cet éloignement et surtout cette séparation rende difficile l'évolution du parler franco-canadien et empêche ce parler d'évoluer de conserve avec la langue de France ?