‹ La langue française au Canada [microforme]Chapitre 5 sur 19 · OT = LA · texte numérisé non relu

OT = LA

communiquer avec le monde extérieur se servent de la langue anglaise.”

Et voilà comment s'exprime aujourd’hui un homme qui enseigne dans une ville où les députés de la province de Québec ont siégé pendant plusieurs années, de 1841 à 1867 ; au milieu d’une population où les Canadiens-Français font déjà sentir leur légitime influence et qui, du reste, a dû entendre les orateurs politiques dont le prétendu patois a retenti jusqu’en Europe. N'est-ce pas faire preuve de la plus insigne mauvaise foi ? Et c’est pourtant de cette facon que l’on prétend quelquefois écrire l'histoire.

Eh bien ! non, encore une fois, nous n'avons parmi nous ni jargon ni patois. La langue que nous parlons, d’un bout à l’autre du pays, est le véritable français tel qu’on le parle en France, et ceux qui prétendent ne pas uous comprendre affirment par là même leur complète ignorance de la langue.

Et du reste, si l’on voulait se renseigner sur le sujet, il y a un moyen bien facile. Que l'étranger parcoure nos Gumpaynes ; qu'il aille séjourner pendant quelque temps dans les villages et même dans les concessions ; qu'il assite surtout aux oflices du dimanche, etil verra si les sermons qu’on prêche aux fidèles, si le catéchisme qu’on explique aux enfants sont des serimons et des instructions en patois. Puis, après l’office, qu’il circule dans les groupes qui causent

en face de l’église, je le défie d'y trouver un mot de jargon, Seulement, dans les endroits où la population est mélangée, il entendra souvent les gens d’une autre race, Irlandais, Anglais ou Ecossais, parler notre langue d’une facon plus ou moins compréhensible, et avec un accent qui ne vient certainernent pas de nous. Mais quant aux nôtres, s'ils ne suivent pas toujours rigoureusement les règles de lorthographe et de la syntaxe, du moins, ils ne se servent jamais que de inots bien francais et parfaitement reconnaissables pour ceux qui savent réellement la langue,

Je ne parle pas ici, bien entendu, d’un certain nombre d’anglicismes qui se glissent dans la conversation, surtout dans la langue du commerce et de l'industrie. Ces expressions tendent à disparaître pour la plupart; et, du reste, sous ce rapport, nous ne fai-ons qu’user d’un droit commun à toutes les langues.

Dans tous les cas, ceux qui prétendent ne pas comprendre ce qu'ils appellent le canadien, ne s'aperçoivent pas que le défaut est chez eux, et non pas chez nous. Ce sont des sourds qui critiquent la composition et le jeu de l'orchestre parce qu’ils n’en entendent que les fifres aigus et les tambours ronflants. Tout le reste leur échappant, ils le nient avec une confiance aussi solide que leur surdité,

Voilà des choses que nous connaissons tous, des

ns 09

faits que nous savons être vrais, mais à l'égard desquels certaines personnes semblent afficher une ignorance un peu trop persistante,

Aussi, ai-je été heureux de voir le distingué professeur américain dont je viens de parler ! les reconnaître sincèrement, et avouer, en même temps, combien il avait été mal renseiuné, jusqu'ici, à notre sujet. ‘“ Sur la foi de mon correspondant d'Ontario, me disait-il, je in’attendais à tomber iei en plein patois et à ne pouvoir me faire comprendre que de quelques hommes instruits. Quelle n’a pas été ma surprise en rencontrant partout, chez le paysan comme chez le citadin, le véritable français des dix-septième et dix-huitième siècles, parfaitement conservé et pur de tout alliage.”

Volà comment nous a jugés un Américain instruit qui a passé un grand nombre d'années en Europe et surtout en France, qui parle très couramment notre langue, qui a une connaissance approfondie le la littérature francaise, et qui a fait une étude spéciale des langues comparées. La seule différence qu'il ait constatée chez nous, c’est que notre langage est quelquefois un peu vieilli, mais que, par contre, il possède un assez grand nombre d'expressions nouvelles,

Mais ce n’est pas Ià un défaut si considérable, après tout, et M. Elisée Reclus ne m'écrivait-il pas, il y a deux ans, à ce propos, ces paroles encoura-

(1) À. M. Elliott,

és AO)

geantes : ‘“ Dans votre langue, notre français du vieux pays retrouve encore bien des termes qu’il eût dû garder; il en trouvera aussi qu'un autre milieu vous a forcés de créer et que la science réclame.” Donc, mots anciens conservés, mots nouveaux créés par la force des circonstances, voilà tout ce qu'on pourrait nous reprocher. Mais, loin de voir là un défaut, nous devons plutôt constater une qualité, comme je crois l'avoir prouvé, du reste, dans un précédent travail.

Et si l’on désire d’autres témoignages, je puis citer celui de M. de La Mothe, dans son Voyage au Canada, publié dans le Tour du Monde de 1875, vol. II, page 107... “ En approchant, on entend bientôt le doux parler de France qu’un accent tout particulier souligne sans le défigurer...... Un isolement de cent ans d'avec la métropole a pour ainsi dire cristallisé jusqu’à ce jour le francais du Canada, et lui a fait conserver fidèlement les expressions en. usage dans la première moitié du 18e siècle; mais ce serait une injustice de dire, comme l'ont f: certains voyageurs, qu’au Canada l’on parle le patois normand. Tous les mots, ou peu s’en faut, dont se sert le Canadien, se trouvent dans nos dictionnaires. Son langage est plus correct que celui qu’on parle dans nos petites villes.”

Et lord Durham, dans un rapport très élaboré, cité aussi par M. de La Mothe :

mm ÆT

‘“ L’assertion généralement répandue que toutes les classes de la société canadienne-française sont également ignorantes, est tout à fait erronée, car je ne connais point de peuple chez lequel il existe une : plus large somme d'éducation élémentaire élevée, ou chez qui une telle éducation soit répartie sur une plus grande portion de la population. La piété et la bienveillance des premiers possesseurs du pays ont fondé, dans les séminaires qui existent sur différents points de la province, des institutions dont les ressources et l’activité ont longtemps été dirigées vers l’éducation. L’instruction que l’on donne dans ces séminaires et ces collèges ressemble beaucoup à celle des écoles publiques en Angleterre, mais elle est plus variée. Il en sort annuellement deux à trois cents jeunes gens instruits... dJ’incline à croire que la plus grande somme de raffinement intellectuel, de travail de la pensée, dans l’ordre spéculatif, et de connaissances que puisse procurer la lecture, se trouve, sauf quelques brillantes exceptions, du côté des Canadiens-Français.”

Maintenant, il y a les fautes de prononciation et les licences qui se rencontrent nécessairement chez le peuple dans toutes les langues parlées. Eh! bien, à ce sujet encore, je crois pouvoir établir que nous ne sommes pas aussi fautifs qu'on le pense, et que, dans notre manière de dire, nous avons presque tou-

Jours en notre faveur la logique, le bon séns et la tradition.

Au surplus, je vais mettre devant les regards de tous notre langue canadienne-francaise telle qu’elle est, étaler au grand jour ses prétendus défauts, Après cela, si l’on éprouve encore le besoin de nous critiquer, on pourra, du moins, le faire en toute connaissance de cause, et non pas seulement en s’appuyant sur les dires de gens qui n’entendent pas le premier mot de la matière qu'ils traitent.

Prenons d’abord les principaux sons de la langue française, et voyons jusqu'a quel point on les retrouve ici.

On sait que nous avons, en français, environ treize sons simples : &, €, é, é, À, 0, U, eu, an, Uu, in On, Un. Il ya aussi un certain nombre de sons composés : 07, oùn, our, win, cte., qui se rattachent naturellement aux premiers, et qu'il est inutile de traiter à part.

A bref se prononce correctment : nabab, bac, menace, rade, qatfe, eue, miemac, bal, gramme, canne, pape, par, parer, pastille, patrie, pavé, tue, topaze. Devant 0 et cl, il se prononce de la même manière : table, probable, convenable, ete., habitacle, spectacle, etc. ; il y a exception pour mirécle. On doit remarquer que dans les mots qui se terminent par & non suivi d’une consonne, ou avec une consonne muette,

mer LT sde

la dernière syllabe se prononce comme l« long: Canadä, partir, débarrés, assignät,

À long se prononce comme o dans fort. Ainsi nos gens prouoncent de la même manière port et part, corps et quart, mort, mare. Is disent: dge, pâsse, flâmme, et, d'un autre côté, enjluminer, masser, et caudenasser, suivant que l& paraît bref ou long. C’est bien là le plus sérienx reproche qu’on puisse nous faire, et, cependant, là encore, nous ne sommes peut: être jras très répréhensibles, Aïnsi on fait une grande différence entre P6 bref et lé long: Tyrôl, rôle, fol, pôle pômine, gnôme, côte, côte, ete. Or nous ne faisons qu'établir la même différence entre l'ü bref et l’4 long : pal, pâle ; düme, flémime, cänne, âne, etc. Seulement j'avoue que nous accentuons un peu trop l’é long, en lui donnant le son de l'6 bref, C'est une faute; mais je la préfére à l’excés opposé qui consiste à ne faire aucune différence entre les deux &: donne ta pätte et la pate est cuite ; j'ai acheté un dne cette unnée, Les Canadiens qui ont fréquenté, à Paris, la Comédie française, ou ceux qui ont entendu Sarah Bernhardt à Montréal, ont dû voir que notre d long est moins éloigné de la prononciation classique que lé long des Parisiens. Ces derniers cominettent, à cet égard, la même faute que les méridionaux pour lé long ou l’'au: “J'ai mis mou sac sur mou épäule et je suis parti pour la

fl

Beäuce ; maïs, à la première cote, j'ai dû m'arrêter pour appliquer un bäume sur mes plaies.”

Du reste, les Italiens, lorsqu'ils chantent, prononcent l’a long et même l’& final de la même manière que nous :

La pietäde in suo favore......

Crudà, funestà smania,

Tu m’hai svegliâto......

La donn& à mobile. .....

Donc, corrigeons nos füutes, mais gardons-nous de faire du zèle et de dépasser la note.

L’'e muet se prononce toujours correctement, exeepté dans un seul cas, que uons verrons en parlant du pronom. Mais, il s’élide souvent dans le corps du mot: je d'mand'rais, il va v’nir. Ce n’est pas, du reste, une bien lourde faute, et RCoanier, vers l’époque de la fondation de Québec, écrivait dans une de ses satires : donn’rai pour donnerai, Vous trouverez aussi qu'au mot chevalerie, Be:cherelle donne la prononciation; ch'vulrie, Il en est ainsi pour un grand nombre d'autre mots. En anglais, on trouve la même élision, non seulement de le, mais d’autres voyelles : p’r'aps, p'sition, lun'tic'sylum, v'loc’pede Lanc'ster, etc, etc.

L’è ouvert et les sons congénères, ef, est, aie. ait, ais, etc., se prononcent comume l'« de machine, lorsqu'ils forment la finale du mot: forét, progrès, futaie

parfait, etc, j'avais sauté la haie : ces quatre syl labes se prononcent de la même manière chez nous, Lorsque ce son est suivi de la lettre r, avec une autre consonne, accompagnée d’une voyelle, il présente le même changement : verte, superbe, perle, ferme, vernis, font varte, suparbe, parle, farine, varnis. Suivi de la lettre g, il prend, au contraire, un son fermé: collège, neige, arpège se prononcent : collége, nége, arpége. Dans tous les autres cas, il se prononce correctement : méme, haine, fête, guerre, etc.

I, Y, 0, au, w et eu se prononcent correctement. Il y a exception, toutefois, pour ex qui se change en uw, au commencement de certains mots: ÜUrope, Ugène, Ulalie. Il en est de même de l’e muet de semer, semence, qui fait quelquefois : sumer, sumence. Par contre, dans quelques mots, & se change en eu : breune pour brune, pleumer pour plumer : mais ces exemples sont très rares, heureusement.

Dans quelques mots en eur et eune, on ferme trop le son : beurre, peur, jeûne, etc. Partout ailleurs l’u et l’eu se prononcent très correctement : coutume, fortune, rajeunir, voiture, mollusque, meule, etc.

Où, dans quelques monosyllabes, se prononcent assez souvent comme oé : m6, toé, je voé (et pourtant on dit toujours je revois). Suivi d’une consonne, et surtout de l’r, il donne le son de l’é ouvert : mou-

se ARE

chouër, histouère, v'oèture, toile, Antoëne, ardoëze, etc. Dans tous les autres cas on le prouonce correctement : loi, roi, minois, convoi, toit, ete. Néanmoins, les mots bois, noix, pois, poids, et quelque autres, ont un son un peu trop fermé. Dans quelques mots, assez rares, du reste, en oër, il y à une tendance à changer la finale en oùs : mouchois, salois, comptois.

An, en, ém, on, om, in, ein, ain, etc., se prononcenf toujonrs correctement. On dit, cependant, quelquefois, j'ai attendu pour j'ai entendu ; mais c'est simplement deux verbes que l’on confond.

Un et um font généralement an et èm : purfim, brin, in, pour parfum, brun, un. Une, suivi d’une consonne, devient souvent an’: an’ femme, an’ goutte. Suivi d’une voyelle ou d’une k muette, il fait n : an arbalète, in histoire.

Voilà les principaux sons simples et composés et la manière dont nous les traitons. En faisant le calcul, on verra qu'après tout, le chiffre des erreurs n’est pas bien élevé.

Pour ce qui est des consor nes, simples ou doubles, il y a encore moins à reprendre. Cependant noûs ne soiiies pas sans faute ; mettons donc de côté tout sentinient d'amour-propre, et continuons notre examen,

es O7

Les gutturales Le et que, représentées par le kappa et le gamma grecs, prennent un son sifflant, et ramolli devant e, à, à et uw: équ(ijerre, acqu(i)itter, bloc{ijus, yerre, vigeur, yide, conjuyaison, ete., pour équerre, acquitter, guerre, vigueur, guide, conjugaison. Cependant, la finale et le monosyllabe que se prononcent correctement.

On dit fatique, fatiqué, fatiquant, pour fatigue, fatigué, fatigant, Mais ces trois mots sont à peu près les seuls qui présentent cette singularité.

Le g se change quelquefois en d, et réciproquement Diyaume, Bourdignon, pour Guillaume, Bourguignon ; Guyion, Guyionne et yonne, pour Dion, Dionne; Bon guieu, quiamant, guiabe et yabe pour Bon Dieu, diamant et diable.

Le Æ se change quelquefois en t, et réciproquement: éèlle pour quille, et moquié, quiers-point, pour moûtié, tiers-point. Ce cas se présente plus rarement.

Ch, g doux et j s’aspirent dans certains mots : hé manhé (j'ai mangé), Hoseph (Joseph). Cette faute n’est pas commune,

D ett devant l’2 et l’u, font entendre un son sifflant : D(2)ur, d(z )ire, créat(z)ure, rét(z)ir. Ce son n’est certainement pas aussi accusé que dans les mots italiens azurro, mezzi, mais il n’en est pas moins très sensible. On fait aussi sonner le f à la

fin de quelques mots : il est inquictt, c'est un homme faitt, un canot plat,

Lx, dans quelques expressions peu nombreuses, est remplacé par s ou c doux: délice, par ésempe, escuse, escommunier, espliquer. Quand le mot exemple n’est pas accompagné de la préposition par, on le prononce toujours correctement.

Dans le mot Xavier, on ajoute toujours une euphonique: E£xavier.

Bre, dre, cre, fre, gre, pre, tre, se changent assez souvent en beur, deur, etc. : breloque, sacrement, tendrement, frétiller, gredin, âprement, autrement, font donc : beurloque, sakeurment, tendeurment, etc. C’est un héritage que vous avons conservé de la vieille langue ; car Régnier écrit dans ses satires : berlan pour brelan, et même porfil pour profil.

Bluet et fluet font également beluet et feuluet.

Nos {l mouillées se prononcert comme y. Nous n'avons pas chez nous l’assent qu’enseigne Littré, et nous ne disons jamais : brélliant, vacillier.

Pour poursuivre ma tâche jusqu’au bout, je vais maintenant prendre chacune des parties du discours et relever les anomalies qui peuvent s’y rencontrer, Quelquefoïs, la route sera à peu près déserte ; mais, çà et là, nous trouverons des groupes assez animés,

Page 1