La langue française d'aujourd'hui; évolution, problèmes actuels
Ce n'est pas à dire que les linguistes ne trouveront point à y glaner — je Tespère du moins — des faits nouveaux (notamment dans la première partie), et peut-être aussi des indications utiles sur le rôle qu'il leur appartient de jouer vis-à-vis des écrivains et de la foule.
Mais j'ai voulu, avant tout, montrer qu'une science mal connue, réputée à tort ardue et aride, peut être attrayante, lorsqu'elle s'attache à des faits contemporains, familiers à tous, susceptibles d'être éclairés, à sa lumière, sous un jour nouveau et imprévu. La linguistique, elle aussi, a ses questions d'actualité, qui, même traitées suivant la méthode scientifique, peuvent être mises à la portée de tous et doivent intéresser le public.
Au lecteur de dire si j'ai réussi.
La science du langage devant l'opinion.
Linguistes et littérateurs.
S'il est une science dont les moyens d'action, les progrès et les résultats devraient être largement vulgarisés, c'est bien, semble-t-il, la science du langage, dont l'objet, du moins en ce qui concerne notre propre idiome, tombe sous le sens commun, et ne saurait manquer d'intéresser chacun de nous.
Et cependant la réalité est tout autre. Tandis que le public est initié par ailleurs aux découvertes et aux expériences les plus caractéristiques — histoire, géographie, sociologie, sciences physiques, naturelles et médicales — il ignore la carrière qu'a fournie la linguistique depuis un demi-siècle, et c'est à peine
A. Dauzat. — Langue française d'aujourd'hui. ' 1
s'il connaît les noms de quelques-uns des m ûtres qui ont rénové cette branche des connaiss mces humaines, et grâce auxquels la science du lan^'-age, désormais adulte, peut aujourd'hui prendre place à côté des sciences les mieux constituées. On songe, non sans mélancolie, que le grand public — qui est au courant des progrès physiques et médicaux, qui connaît et discute la dernière découverte de Rœn tgen, de Korn ou de Behring, qui s'intéresse si vivement aux questions historiques, aux explorations géographiques, — ne se doute pas des travaux considérables dont le français a été l'objet depuis soixante aiis en France ou en Allemagne, ignore la science de sa propre langue, l'œuvre linguistique d'un Gaston Paris, et jusqu'au nom d'un Diez, d'un Toblcr ou d'un Meyer Lûbke. Si les polémiques de la réforme orthographique ne lui avaient pas révélé l'existence de quelques-uns d'entre eux — et à travers quel prisme déformant de tristes plaisanteries et calembredaines journalistiques! — il ne soupçonnerait pas les noms des maîtres dont s'honore aujourd'hui la philologie française : tous hommes d'une haute probité scientifique, qui ont une haine égale de la réclame, qui ne se sont jamais mêlés à aucune manifestation tapageuse, qui ne sont jamais sortis de- leur rôle de savants et de professeurs.
A quoi attribuer cette ignorance et cette indifférence du public, qui contraste si étrangement avec l'intérêt qu'il manifeste à l'égard des autres sciences? Il est certain que les phénomènes mystérieux, ou
éloignés de nous par le temps ou Tespace, excitent beaucoup plus vivement la curiosité des foules que les faits avec lesquels elles sont journellement en contact et que, à tort ou à raison — le plus souvent à tort — chacun croit connaître sans avoir besoin de les étudier.
Mais il existe une autre cause, plus déterminante peut-être. Si le public français ne s'intéresse pas à la linguistique française, c'est qu'on n'a rien fait pour attirer sur elle son attention. Les linguistes, en très grande majorité, sont restés et restent enfermés dans leur tour d'ivoire, d'où il leur répugne de descendre pour instruire la foule : nulle part la crainte des « philistins » n'est aussi vive que dans leurs rangs.
Cette attitude s'explique sans doute, car le « philistin », en linguistique, est particulièrement à craindre. Chacun de nous, parce qu'il connaît ou croit connaître sa langue, s'imagine volontiers être grand clerc en la matière, et se décerne trop facilement un brevet de compétence : car le sujet lui semble simple et à la portée de tous. Tel qui n'oserait parler mathématiques, chimie ou physiologie sans une documentation approfondie sur la question, n'hésite pas, sans la moindre étude préalable, à donner son avis sur l'origine des mots ou la nature des voyelles, et tranche avec suffisance, en n'admettant pas d'objection, des problèmes délicats dont il ne comprend pas même les données : il ne se doute pas que la science du langage nécessite une préparation spéciale aussi longue et aussi approfondie que la
science des réactions chimiques ou des phénontènes biologiques.
Il n'en faut pas moins regretter l'isolement dans lequel se sont confinés les linguistes, à part quelques remarquables et trop rares exceptions. On ne saurait renoncer à instruire le public, sous le prétext(> que son éducation, à cet égard, est particulièremeni délicate à faire. L'ignorance est toujours fâcheuse : surtout dans le domaine de la philologie françai^^e où elle cause, entre linguistes et lettrés, de graves malentendus qui n'auraient pas surgi, si les uns et les autres avaient, depuis longtemps, pris contact. Il importe de dissiper ces malentendus et de niettre le public en garde contre certaines erreurs trop accréditées.
Les linguistes, à l'heure actuelle, sont arrisés à des résultats véritablement merveilleux pour les profanes, et que l'immense majorité des écrivaiiis ne soupçonnent même pas. Patiemment, en étudiant un à un les mots, les sons et les formes, passés au ( rible d'une critique sévère, — ils ont pu reconstituer, dans ses plus petits détails, l'histoire de notre langue, dont l'évolution, en dépit de sa complexité, a obéi a des lois aussi rigoureuses que celles de la physique ou de la chimie. On a retrouvé, suivant l'expression d'un des maîtres de la linguistique contemporaine \ < l'air perdu sur lequel s'était mené jadis le branle capricieux des voyelles et des consonnes ». Mieux connue