Victor Henry
dans ses origines, notre langue doit nous être encore plus chère. Dépôt précieux transmis, depuis près de deux mille ans, de la bouche des mères aux lèvres balbutiantes des tout petits, elle a été transformée par des générations de paysans et d'artisans illettrés, obéissant à des lois psychiques et physiologiques qu'ils ignoraient, et élaborant à leur insu un mécanisme merveilleux qui fait Tadmiration des savants. Cela ne donne-t-il pas à rêver?
Il est profondément triste de songer qu'à notre époque où on s'est efforcé, avec raison, de vulgariser toutes les sciences, les principes de la linguisfique
— surtout de la linguistique française! — sont restés l'apanage d'une élite restreinte et n'ont point pénétré
— je ne dis pas l'enseignement primaire — mais pas même l'enseignement secondaire. Des bacheliers d'une bonne instruction générale ignorent tout de l'histoire de leur langue ; et les lois qui ont présidé à révolution du français leur sont aussi inconnues que les problèmes les plus transcendants du calcul différentiel. Est-ce logique? et puisqu'on prétend enseigner le français aux élèves des lycées et collèges, croit-on vraiment que pareille étude puisse être fructueuse sans être accompagnée de l'histoire scientifique — et élémentaire — de la langue, aussi nécessaire que l'histoire des événements et de la littérature ?
Même à l'école primaire, je crois qu'on pourrait, au cours supérieur, remplacer avantageusement quelques dictées par des notions très élémentaires, une
simple échappée ouverte — si l'on veut — sur 'histoire du français. Ce serait pour le moins aussi utile que des rudiments d'histoire ancienne. Mais c'est surtout au lycée que les éléments de la grammaire historique ont leur place marquée'. Si un tel enseignement, absolument nécessaire, était organis*';, on n'assisterait plus au spectacle affligeant de l'ignorance, et, qui pis est, de la présomption générale à l'égard de la langue française. Car ce serait déjà ]>eaucoup que le public — hommes de lettres en tête — eût conscience de son ignorance : le jour où il i aura pertinemment qu'il existe une science du lam^age, il aura tout au moins le respect de la linguistique française.
A l'heure actuelle, c'est donc uniquement dans l'enseignement des Facultés — et pas même de toutes! — qu'est exposée la science historique et raisonnée de la langue française. Dans ces cour^ peu suivis et souvent d'un ésotérisme voulu, le f ublic lettré pourrait prendre cependant d'utiles enseignements, et ne tarderait pas à être vivement inté'cssé. Il verrait quel chemin la science du langage n parcouru depuis Lhomond et même depuis Bra< het : les vieux grammairiens ne reconnaîtraient guère leurs héritiers d'aujourd'hui.
Si les auditeurs sont peu nombreux, ils sont fidèles