L.-A. Pâquet, Ptre
Consultation du R. P. Leduc
La Revue Dominicaine de janvier 1918 a publié, sous le titre Consultations — Langue et foi, l’article suivant :
L’Église admet-elle que la langue est la gardienne de la foi t
Nous croyons pouvoir répondre, sans témérité, que l’Église 1 admet une dépendance entre la langue et la foi. 2
Certes, nous ne soutenons pas qu’entre la conservation de la langue maternelle et la conservation de la foi, il y ait une relation de nécessité absolue; mais nous croyons qu’entre les deux — langue et foi — existe un lien moral réel. Nous ne disons pas que la perte de la langue maternelle entraîne, partout et toujours, infailliblement, la perte de la foi : nous savons qu’en passant d’un milieu incrédule ou impie où l’on parle sa langue à un milieu croyant ou pieux de langue étrangère, le fidèle peut perdre sa langue et conserver sa foi; mais nous croyons que très souvent — ut in pluribus — surtout dans un milieu hostile au catholicisme, qui abandonne sa langue perd, ou du moins, amoindrit sa foi.* D’un mot, entre la langue et la foi, nous réclamons un lien réel, peu effectif parfois, par ailleurs très effectif en certains milieux.
Il nous semble que l’ Église — Souverains Pontifes — Conciles — Congrégations romaines — a reconnu l’existence de ce lien; nous voudrions essayer de l’établir, en en recherchant l’attestation dans des documents irrécusables.
Nous avons des textes formels dans lesquels l’Église proclame ellemême qu’elle intervient en faveur de la langue maternelle des fidèles, en vue du bien des âmes, donc en vue de la conservation de la foi.
1 Nous prenons le mot Église dans le sens restreint de Souverains Pontifes, Conciles, Congrégations romaines.
2 Nous prenons le mot foi dans le sens de religion, de bien des âmes.
8 C’est la commune histoire de nombreux catholiques irlandais et canadiens-français : nous Canadiens-français pleurons sur l’apostasie d’un certain nombre des nôtres; émigrés du Québec dans des milieux protestants — du Canada et des États-Unis — ils ont délaissé leur langue. . . et aussi leur foi; nos frères catholiques irlandais, de même, ont laissé sur la route plusieurs des leurs, dans des circonstances analogues.
1 e Coutumes nationales et religieuses — La principale des coutume* d’un peuple, c’est la langue. Or, l’Église a relié la conservation de 1« foi à la conservation des coutumes, donc aussi de la langue; pour les coutumes religieuses que sont les rites particuliers, l’Église semble avoir pris plaisir à les relier à la foi, par l’empressement — nous serions tenté de dire l’acharnement qu’elle a mis à les conserver : n’a-t-elle pas été jusqu’à menacer d’excommunication qui tenterait d’amener un catholique de rite grec au rite latin? (Léon XIII, Orientalium Dignitas, 1894). Pour les autres coutumes religieuses ou nationales, nous savons qu’en 1869, la S. C. de la Propagande recommandait aux missionnaires « d’apprendre avec soin les mœurs et les coutumes du pays » ; elle spécifiait qu’ « ils doivent savoir parfaitement les langues vernaculaires » : pourquoi ces prescriptions ? « Parce que la Propagande a à cœur que
les ouvriers de cette vigne du Seigneur se préoccupent du salut des indigènes et qu’ils s’efforcent, avec un soin toujours grandissant, d’amener les infidèles au bercail du Christ. » (Coll. Prop., t. II, p. 23, no 16). En 1914, Pie X fonde à Rome le collège Pianum pour la formation de prêtres italiens destinés au soin des immigrants; il se plaint de ce que des Italiens, ne connaissant ni la langue ni les institutions d’Amérique, ont été la proie des pervers; d’autres se sont préservés « grâce au secours de prêtres de leur race, ou, du moins, au fait de leur langue et de leurs coutumes ».
( Acta Ap. Sedis, 1914, p. 175).
2° Confessions. — L’Église a fait aux prêtres un devoir d’entendre les confessions, autant que possible, dans la propre langue du pénitent. Or, elle a appuyé cette demande sur le bien spirituel du pénitent : En 1626, Urbain VIII, voulant pourvoir à la consolation, et à l’avantage spirituels des chrétiens grecs, « députe un pénitencier spécial pour entendre leurs confessions quand ils viendront à Rome ». (Bull. Romain, vol. XIII, p. 476.) En 1658, « pour mieux pourvoir aux nécessités des chrétiens, » la Propagande demande — pour les Indes — « que les curés non naturels soient absolument tenus d’avoir auprès d’eux un chapelain indien de naissance et d’origine, pour entendre les confessions » ; et cela,
« de peur que privés de ce secours, les fidèles ne languissent et, peu à peu, NE FASSENT DÉFECTION DANS LA FOI ORTHODOXE à laquelle ils Ont été
initiés». (Bull. XVII, p. 820.) En 1669, par la bulle In Excelsâ, Clément IX demande d’offrir aux fidèles des confesseurs indigènes, « afin qu’ils s’approchent plus facilement et plus volontiers du Sacrement de Pénitence ». (Bullaire de la Prop., vol. 1er, p. 166.) Enfin, S. S. Benoît XV, dans la Circulaire de la Consistoriale aux Ordinaires d’Amérique,
(1915) déplore que des centaines de milliers d’Italiens ont J ait naufrage dans la foi, bien qu’ils connussent la langue locale pour les choses ordinaires de la vie, « parce qu’ils ne parviennent presque jamais à la pleine connaissance de cette langue; D’ofr — unde — ils sont empêchés de s’acquitter de la confession sacramentelle ». ( Acta Ap. Sedis, 1915, p. 146.)
Donc, d’après Sa Sainteté, comme d’après ses augustes prédécesseurs, la confession dans la langue maternelle importe à la conservation de la foi.
3° Catéchisme. — L’Église demande que le catéchisme soit enseigné dans la langue maternelle des catéchisés. Or, la raison fréquemment alléguée de cette demande, c’est le bien des âmes : « afin que le peuple fidèle s’approche des sacrements avec plus de respect et plus de dévotion, le Concile de Trente ordonne aux évêques et aux curés d’en expliquer la vertu « même en langue vernaculaire » selon la forme prescrite dans le catéchisme du Concile que les évêques auront soin de traduire en langue vulgaire. ( Canones et Décréta, Sess. XXIV, de Ref., cap. 7.) Au Concile de Rome, en 1725, tenu sous les yeux de Benoît XIII, l’on demande que les curés catéchisaent en langue maternelle - — materno idiomate — et ce décret est sous la rubrique : « Comment les campagnards doivent être instruits dans la foi, » et l’on déclare expressément que cette ordonnance est portée, « parce que l’on veut, de toutes manières, pourvoir au salut éternel de ces gens»— æterna illorum saluti consulere quocumque modo cupientes. ( Conc . Romanum, tit. Ium, cap. 5.) En 1882, Léon XIII écarte la demande des diplomates russes de substituer le russe au polonais dans les complémentaires du culte — catéchisme y compris, parce que c’eût été exposer les provinces polonaises à une russification dangereuse pour la foi des fidèles. 1 En 1906, également pour la Russie, Pie X rappelle « qu’en vue du bien des âmes, le Siège Apostolique a déjà accepté l’usage suivant lequel chaque nation peut se servir de sa langue particulière dans les complémentaires du culte » qu’il énumère : prédication, catéchisme, etc. Il déclare que dans les assemblées de fidèles, même les minorités ont droit au catéchisme dans leur langue; et le Cardinal Secrétaire d’État transmettant ces instructions aux évêques de Russie, dit expressément que le Saint Père les a prises « pour V accroissement de la religion et le bien des peuples ». 2
1 T’Serclaes, Léon XIII, 1er vol., p. 498.
2 Actes de Pie X (Ed. des Questions actuelles) vol. IV, p. 345.
4° Prédication. — De même que pour le catéchisme, la confession et les coutumes, l’Église voit dans la prédication en langue maternelle la sauvegarde de la foi : En 1587, Sixte V exprime le souhait que grâce a la connaissance des langues orientales, ® la foi catholique puisse être rétablie chez les infidèles par la prédication ». (Bull., vol. VIII, p. 894.) En 1873, dans la Lettre Etsi multa sur les affaires d’Allemagne, Pie IX énumérant les griefs des catholiques, s’écrie : « Quand, en certaines parties du pays, on défend de donner les éléments de l’instruction religieuse dans la langue maternelle. .. est-il possible de ne pas appeler en cause la religion de Jésus-Christ t 1 Le même Pontife, en 1877, déclare que lesiefforts russificateurs * des schismatiques dans les suppléments du culte — prédication, catéchisme, etc., * ne vont pas sans un grave dommage pour la foi catholique. (Coll. Prop., II, p. 112.) En 1883, la Propagande a une encyclique sur l’importance, pour les missionnaires, de connaître les langues des fidèles; elle rappelle le texte de saint Paul; * elle rappelle encore le don des langues accordé aux apôtres; 1 * * 4 enfin, elle exhorte les missionnaires, munis de cette force — la connaissance des langues — « à s’appliquer, chaque jour davantage, à procurer le salut des âmes ». (Coll. Prop., II, p. 185.) En 1915, dans le document déjà cité, S. S. Benoît XV déclare que le seul remède à l’apostasie en masse des immigrants italiens est le secours des prêtres qui les évangélisent dans leur langue. (Acta A. Sedis, 1915, p, 147).
5° Clergé national. — Qu’enfin, la formation du clergé national importe à la conservation de la foi, de nombreux textes le prouvent; citons-en quelques-uns parmi les plus clairs : En 1600, Clément VIII constate que les étrangers préposés aux bénéfices ecclésiastiques de Sardaigne « n’y sont de peu ou de nulle utilité, et qu’ils ne peuvent avoir pour leurs fidèles une connaturelle affection ». (Bull., X, p. 676.) Alexandre VII en 1658 et 1665, Clément IX en 1669, Clément X en 1673, demandent de « faciliter l’ordination des prêtres indigènes, et ainsi, de donner à la foi catholique, de plus fermes racines ». (Bull., XVIII, p. 444-460.) En 1732, Clément XII fonde le collège grec d’Allano pour les Grecs;
1 Sylvain, Pie IX, t. III, p. 244.
1 Se rappeler, sur ce sujet, le texte de Pie X cité plus haut.
* « Si nesciero virtutem vocis, ero ei cui loquor, barbarus ; et qui loqui-
tur, mihi barbarus. » (I Cor., XIV-9).
4 Les Apôtres, à la Pentecôte, ont, par une vertu divine, prêché dans la langue maternelle des auditeurs — linguâ in quâ nati sumus — et converti des milliers d’âmes. (Actes, II-9).
il y voit le meilleur remède aux erreurs et aux abus qui ont atteint le rite grec, et il en augure une bonne administration des Sacrements et des offices divins. (Bull. XXIII, p. 464). En 1865, Pie IX écrit aux évêques de l’Amérique du Sud que son espérance pour l’avenir religieux de ces contrées vient du clergé national ; il rappelle que dans ce but, il a fondé à Rome un Collège : « Il s’agissait d’assurer à l’Église de dignes ministres, de procurer, par eux, dans ces régions, le salut des âmes » ; plus loin, il signale la cause du clergé national « comme le principal espoir et le grand avantage » du troupeau confié à la garde des évêques. (Acta Conc. Americae Latinae, vol. II, p. 228.) Léon XIII insiste sur l’organisation d’un apostolat sacerdotal italien auprès des immigrants d’Amérique; il dit, en 1888, que « la cause principale des maux dont sont accablés les immigrants étant l’absence du ministère sacerdotal, il a décrété d’envoyer là-bas plusieurs prêtres italiens. » (10 décembre
1888.) 1 Dans le même but Pie X fonde à Rome le Collège Pianum en 1914. (Acta A. Sedis, p. 175). Enfin, S. S. Benoît XV, en demandant aux Vicaires apostoliques de travailler à la formation du clergé indigène — oneratâ eorum graviter consdeni — ne semble pas croire que le clergé national soit indifférent au bien des âmes. (Codex, can. 305.)
De ces textes se dégage, semble-t-il, la conclusion que nous avons énoncée au début : L’Église a proclamé elle-même qu’il existe un lien entre la langue et le bien des âmes ou la foi.
Avec ces lignes, nous achevons la réponse que nous avons commencé d’esquisser, voilà maintenant plusieurs mois. L’on nous avait demandé les « déclarations explicites du S. Siège sur les questions de langues » ; nous avons essayé d’en apporter quelques-unes. Puissent-elles avoir donné à nos lecteurs la conviction à laquelle, pour notre part, nous sommes parvenus, à savoir que seion le mot de Mgr Pâquet, dans l’Église de Dieu toutes les langues ont droit de clté. — Fr. Aug. Leduc, O. P.
1 T’Serclaes, Léon XIII, vol. II, p. 298.