‹ La langue, gardienne de la foi. --Chapitre 8 sur 9 · PERSPECTIVES D’AVENIR · texte numérisé non relu

PERSPECTIVES D’AVENIR

LorsqueV es générations futures étudieront cette période de notre histoire, comprendront-elles la vivacité et la persévérance de nos luttes ? Sans doute, mieux éclairées, dégagées des préjugés de races et de sectes, elles s’étonneront qu’il ait fallu déployer tant d’efforts, qu’il ait été nécessaire de recourir si loin et si haut, pour obtenir la reconnaissance de ces droits élémentaires, au milieu d’une société chrétienne !

Désormais, instruits et pacifiés par la bienfaisante parole du Vicaire de Jésus-Christ, tous les catholiques de l’Ontario s’uniront, sans distinction d’origine, pour se prêter une mutuelle assistance. Quelle perspective aussi brillante que réconfortante ouvre à nos regards cette fraternelle union ! Qu’elle est riche de possibilités ! Déjà, tous les éléments de la population protestante, assez dégagés de fanatisme, pour étudier et juger par eux-mêmes nos questions, nous manifestent une étonnant* sympathie. « The Clash » de M. Moore en est la preuve. Et ce n’est

pas la dernière. Malgré les :cris effarés des orangistes, la loi scolaire sera modifiée. Les écoles bilingues ne seront pas seules favorisées; ee sont toutes les écoles séparées, qui bénéficieront de cette bienheureuse entente. Le salut de l’école catholique sera obtenu, comme en 1895, par l’alliance de toutes les forces catholiques, contre la coalition des loges orangistes et maçonniques.

La victoire de la justice et de la charité assurera les magnificences du règne de la paix.

Fr. Raymond-Marie Roule Atr,

des FF. Prêcheurs

Commentaive de Mgr L.-A. Pâquet

Le samedi 2 novembre 1918, Mgr L.-A. Pâquet terminait par le commentaire suivant une série d’articles publiés dans Z’ Action catholique sur Z’Union catholique et Benoît XV :

L’union catholique au Canada fait l’objet des plus vifs soucis du Pape glorieusement régnant.

Déjà l’un de ses prédécesseurs de très illustre mémoire, Léon XIII, dans son encyclique Affari vos, sur la question scolaire manitobaine, avait blâmé les catholiques canadiens « de n’avoir pas su se concerter pour défendre des intérêts qui importent à un si haut point au bien commun, et dont le caractère et la gravité devaient imposer silence aux intérêts des partis politiques qui sont d’ordre inférieur. »

Il y a deux ans, Benoît XV, informé des discussions soulevées par le problème scolaire ontarien, adressait aux archevêques et évêques du Canada sa lettre Commisso divinitus dont quelques-uns des nôtres s’émurent, et que nous eûmes l’honneur de commenter devant le public canadien. Le sage Pontife qui a fait (nous l’avons dit) du triomphe de la charité chrétienne dans le monde l’un des principaux objectifs de son règne, s’affligeait de nos dissensions. Il disait : « Qu’y a-t-il d’aussi pernicieux pour les intérêts catholiques , d’aussi étranger aux préceptes divins et aux principes de l’Église, que ces divisions et ces luttes parmi les fidèles du Christ? » Il posait les principes généraux sur lesquels l’union catholique canadienne, en matière de langue, doit se fonder, et il nous laissait entrevoir, dans un avenir prochain, la solution religieuse, soit par le concours des évêques, soit par l’action directe du Siège apostolique, de notre question bilingue.

Nous demandâmes alors à nos compatriotes d’avoir pleine confiance dans la parole du Pape et dans son esprit de justice. Cette confiance n’a pas été trompée.

Benoît XV, par sa toute récente lettre Litteris apostolicis que les journaux ont publiée, nous donne une preuve touchante, et de sa haute sagesse, et de sa paternelle sollicitude. Il rappelle d’abord en peu de mots sa lettre précédente, les premiers effets de pacification qu’il eut la joie de constater, puis les incidents fâcheux qui survinrent et enga-

gèrent les intéressés à prier humblement le Saint-Siège de prendre luisiême en main cette affaire. Le Saint-Père veut bien nous dire qu’il a examiné personnellement notre cause « avec le plus grand soin, eu égard à son importance », et qu’il l'a fait étudier par les Éminentissimes cardinaux de la Sacrée Congrégation Consistoriale. Son jugement formulé d’une façon brève et précise, et où l’on sent tout le poids et toute la maturité des grandes décisions romaines, porte sur deux points : l’objet en litige, et l’union des catholiques canadiens.

Parlant du règlement scolaire de l’Ontario d’où est sortie toute cette controverse, Benoît XV reconnaît aux Franco-ontariens le droit d’en réclamer non seulement « les interprétations qu’ils souhaitent », mais encore « les modifications qu’ils croient désirables ». Cet énoncé dont nos lecteurs saisissent facilement toute la portée, n’est que l’application et le développement du principe posé, dans sa lettre antérieure, par le Pape, à savoir « que les groupes franco-ontariens ont le droit de défendre leur langue et de la faire enseigner, d’une façon équitable, dans les écoles ». On l’a dit et répété : les Canadiens français de l’Ontario ne refusent pas de faire apprendre l’anglais à leurs enfants, mais ils veulent pour eux, en même temps, un enseignement efficace de la langue française, et ils prétendent être les juges de la mesure de français qui convient à ces enfants. Le Saint-Père, en leur permettant de réclamer toutes les concessions qu’eux-mêmes croient utiles, 1 consacre de sa suprême autorité 2 ce sentiment si conforme aux prescriptions du droit naturel.

Entrant dans les détails, Benoît XV envisage la question bilingue sous deux aspects très intimement liés entre eux, l'aspect religieux et l’aspect ethnique.

D’après les règlements actuels de l’Ontario, l’inspecteur des écoles catholiques bilingues peut être un protestant. Et, de fait, il l’a été. L’anomalie et l’iniquité de cette disposition scolaire sautent aux yeux. Aussi Sa Sainteté estime-t-elle qu’il y a lieu, pour les Franco-ontariens, d'en désirer la disparition, et de demander que les inspecteurs de leurs écoles séparées soient catholiques.

En outre, les règlements scolaires de l’Ontario, depuis 1913, apportent à l’enseignement du français dans les écoles bilingues des restric-

1 Si quae utilia sunt alia — mutationesve quas optent.

1 Remarquons bien les paroles employées par le Pape : Libertas esta. C'est la forme impérative qui marque un précepte.

tions telles que les Franco-ontariens ont jugé la situation intolérable et désastreuse pour leur langue maternelle. Le catéchisme lui-même a été exclu du nombre des quelques matières susceptibles d’être enseignées, pendant deux ans, en français. La décision du Pape brise ces mailles de fer. D’après le Saint-Père, les Canadiens français de l’Ontario sont justifiables de demander que pendant les premières années de scolarité, — et cela peut comprendre tout le cours primaire, — l’on fasse usage de la langue française, au moins pour certaines matières de classe, parmi lesquelles il faut placer au premier rang le catéchisme.1 Le Pape ne distingue pas entre le français objet d’étude, et le français moyen de communication. II lui paraît, sans doute, tout naturel que, pendant un laps de temps nécessaire, on enseigne aux enfants franco-canadiens les matières propres à les instruire de leur religion et de leur langue, et que, selon les règles de la pédagogie, on se serve, pour cela, de cette langue même.

C’est un simple minimum qui est marqué ici, comme exemple de ce que nos compatriotes de la minorité seront libres de revendiquer. Mais en vertu du principe général posé par le Pape, les parents franco-ontariens peuvent, ils en ont le droit, réclamer davantage : une extension plus grande de l’usage et de l’enseignement du français; l’abolition du double inspectorat; la faculté de désigner par les commissaires qu’ils ont élus, les écoles qu’il convient de soumettre au régime bilingue; la suppression de certaines entraves administratives mises par les nouveaux règlements à l’exercice de leurs justes libertés.

Passant de l’enseignement à la formation des maîtres, Benoît XV ■déclare que les catholiques sont en droit de demander « qu’il leur soit permis d’avoir des écoles normales. »

Ces mots, à notre avis, ne signifient pas seulement, ni même principalement, le droit qu’ont, les catholiques ontariens, en général, de voir leur système d’écoles séparées couronné par des établissements pédagogiques conformes à leur? croyances. La lettre papale roule sur les réclamations franco-canadiennes. Il s’agit donc, d’après le contexte, d’écoles normales catholiques destinées à former des maîtres pour l’enseignement bilingue, et où cette formation puisse s’acquérir d’une façon

1 L’enseignement du catéchisme dans la langue maternelle est prescrit par le Premier Concile Plénier de Québec (No 325). — Tout règlement scolaire qui entrave cet enseignement, et qui ouvre la porte à des inspecteurs protestants, entame le principe même des écoles séparées, leur caractère confessionnel.

suffisante et efficace. Ces écoles, le Pape reconnaît que nos frères de l’Ontario peuvent raisonnablement, et sans manquer à la justice, en réclamer l’érection.

Ils les ont déjà, dira-t-on. — Ont-ils vraiment des maisons d’entraînement pédagogique à base nettement bilingue, et qui font à la langue française toute la place qui lui appartient? C’est une question que nous posons, et que nous laissons à d’autres le soin de résoudre.

La pensée du Pape est donc évidente : permettre aux Franeo-ontariens de garder leur langue associée à leur vie religieuse, de la défendre contre tout règlement qui l’opprime, de la faire enseigner et de la transmettre librement à leurs enfants. C’est, pour eux, un droit certain; et, par suite, les oppositions faites à l’exercice de ce droit, sont injustes.

Toutefois, il y a la manière, et l’auteur de la lettre Litteris apostolicis s’exprime, là-dessus, avec une grande clarté : il détermine les méthodes dont l’on peut user dans les revendications nationales, et il trace les bornes qu’il n’est jamais permis de franchir.

D’abord, pas de révolte contre les autorités légitimement constituées. Une décision de Rome, contemporaine de celle que nous commentons ici, montre jusqu’où le Saint-Siège pousse le culte du respect dû à ces autorités, quelques griefs que l’on puisse avoir contre elles. De plus, pas de violences, ce qui d’ailleurs n’exclut pas l’énergie; pas d’invectives contraires à la charité chrétienne. Le droit, pour triompher, n’a pas besoin de ces armes.

Ce que le Pape volontiers autorise, c’est l’emploi honnête « de tous les moyens d’action que la loi et les usages légitimes concèdent aux citoyens pour réaliser les améliorations auxquelles ils estiment avoir droit». Parmi ces moyens on peut ranger, sans hésitation, l’association, la discussion dans les livres et dans la presse, les assemblées tenues dans les limites légales, l’aide pécuniaire, 8 le pétitionnement, le vote. Il arrive que les circonstances suggèrent encore d’autres procédés légaux et licites. 2

1 Son Éminence le Cardinal Archevêque de Québec, NN. SS. les Évêques de Rimouski et des Trois-Rivières, pour venir en aide à la minorité ontarienne, ont approuvé récemment dans leurs diocèses, l’œuvre du Sou de l’École.

1 Ne perdons pas de vue cet enseignement de Léon XIII qui est celui de la philosophie chrétienne : « Si les ordonnances des législateurs et des princes sanctionnent ou commandent quelque chose de contraire à la loi divine ou naturelle, la dignité du nom chrétien, le devoir qu’elle impose, et le précepte apostolique, proclament qu’il faut obéir à Dieu plutôt qu’aux hommes. » (Encycl. Quod apostolici.)

Quant à ce qui regarde le recours aux tribunaux civils, Benoît XY ne l’interdit pas absolument. Ce recours en effet entre dans la catégorie des moyens constitutionnels autorisés par le Pape, et le besoin de se défendre contre une agression judiciaire injuste, peut le rendre nécessaire. Mais, précisément, pour prévenir une agression de ce genre, dans une matière qui touche aux intérêts généraux de P Église, et où les catholiques sont exposés à se diviser déplorablement, le Pape exige qu’on ne s’engage point dans cette voie sans l’assentiment de l’évêque du heu; lequel devra lui-même, avant de rien décider, se consulter avec les autres prélats immédiatement intéressés ou les autres évêques de l’Ontario.

On le voit, tout, dans cette lettre si sereine et si forte, et si judicieusement conçue, tend à rétablir, sur les bases de la justice et du droit, la concorde et la charité parmi les catholiques canadiens.

L’union catholiques inspire au Pape une belle et pressante exhortation.

11 faut que tous les membres de l’épiscopat canadien s’unissent entre eux, si fortement, si étroitement, qu’aucune rivalité, aucune préoccupation de langues et de race, ne les divise. Le texte papal abaisse les barrières, écarte les obstacles, définit les conditions d’une hiérarchie eanadienne établie solidement sur la charité du Christ et dans l’Esprit d’unité et de paix. Nous ne commettrons pas l’impertinence d’ajouter nos humbles réflexions à cette parole auguste.

Des rangs les plus élevés, l’union doit descendre dans le corps du clergé, et dans celui des fidèles, pour en resserrer, comme par une chaîne sacrée, tous les éléments. La parole du Pape se fait ici impérieuse et souveraine. Les évêques reçoivent l’ordre de dicter à leurs prêtres une attitude qui garde l’harmonie entre eux, et qui la maintienne parmi leurs ouailles. Et pour mieux atteindre ce but, Benoît XV renouvelle une recommandation déjà faite dans sa lettre Commisso divinitus, et qui confirme, sur le terrain scolaire comme dans le domaine religieux, le principe du bilinguisme : « Que tous les prêtres s’appliquent à bien apprendre et à bien parler l’une et l’autre langue, anglaise et française, et qu’écartant toute susceptibilité, ils se servent tantôt de l’une, tantôt de l’autre, selon les besoins des fidèles. »

Enfin, le Pape adjure tous les catholiques canadiens de se montrer les vrais disciples du Christ en pratiquant généreusement la charité mutuelle. Et si, ce qu’à Dieu ne plaise, quelqu’un manquant à ce devoir, osait rallumer parmi ses concitoyens le feu des passions mauvaises,

et rouvrir, à l’encontre des directions papales, un conflit qui a été une source de divisions et de faiblesse pour les catholiques, il devra être sévèrement averti, et, en cas de désobéissance, dénoncé sans retard au Siège Apostolique. Ceci, évidemment, vise une attaque injustifiée, et non la défense d’un droit établi par le Pape lui-même, à moins que cette défense ne se fasse par des moyens illégitimes.

Benoît XV, par sa décision, ses conseils, ses ordres, vient de donner à l’Église du Canada une marque éclatante de l’intérêt profond qu’il lui porte. Et c’est avec la plus sincère et la plus filiale reconnaissance que nous accueillons sa lettre empreinte tout à la fois de bonté, de fermeté et de prudence, et messagère des bénédictions divines..

En parcourant ce grave document où éclate, à côté du désir de ne blesser aucune race, le souci de rendre justice à la nôtre, nous ne pouvons songer, sans un sentiment de vive gratitude, à ceux qui ont peiné, qui ont lutté, et qui ont souffert pour le triomphe du droit, et qui, malgré la trahison des uns et l’indifférence des autres, n’ont pas désespéré de leur cause ni de son succès. Ce succès sans doute, dans l’ordre des faits, est loin d’être final. Certains indices, pourtant, nous inclinent à penser que nous marchons vers un apaisement. Dans plusieurs milieux anglo-canadiens catholiques et protestants, des efforts se font, et des écrits se propagent, qui ont pour but de dissiper les préjugés, de ramener la bonne entente, et de répandre sur nos relations de groupes et de races plus d’équité et plus de bienveillance.

Nous croyons le moment arrivé pour les catholiques du Canada, — et en parlant ainsi nous nous tournons spécialement vers nos anciens él èves et nos amis de langue anglaise, — nous croyons le moment venu pour les catholiques de notre pays de se regarder, d’une province à l’autre, avec plus de sympathie, de se rapprocher les uns des autres, de se tendre cordialement la main, et de suivre un programme d’action qui, dans le respect des droits respectifs, groupe nos forces communes, oriente parmi nous, en face des problèmes qui se posent, la pensée religieuse, et grandisse de plus en plus l’influence de l’Église.

C’est notre humble vœu, comme celui de la conscience catholique canadienne. C’est avant tout le vœu du Pape qui, en signant sa lettre le jour de la fête du Cœur de Jésus, a voulu mettre son œuvre de justice et de pacification sous le haut patronage du plus juste et du plus bienveillant des cœurs.

Page 1