‹ La langue grecque [microform]. Mémoires & notices, 1864-1884Chapitre 19 sur 19 · MESSIEURS ET CHERS CONFRÈRES · texte numérisé non relu

MESSIEURS ET CHERS CONFRÈRES

Notre Société a depuis quelques semaines accompli la dixième année de son existence. Seul survivant des trois personnes dont l'initiative a déterminé sa formation, je crois faire chose utile, et de nature à vous intéresser, en vous offrant, d’après les notes et les documents qui sont entre mes mains, le récit de nos commencements. Aussi bien que pour les individus, il est bon pour les sociétés de connaître leur origine, Cette restitution d’un passé dont la trace s’efface chaque jour n'est pas une simple satisfaction donnée à la curiosité ; c'est un flambeau mis dans nos mains pour éclairer la route que nous avons à suivte. Le but mar:

(1) Extrait de l'Annuaire de 1877,

JJ+ | qué à nos efforts, l'office que nous avons à δας θα apparaissent au début avec une clarté que NES viennent souvent obscurcir des ORIpHRAIURR 866 en

telles: ne laissons pas s’éteindre cette lumière pria FES viens de dire est particulièrement vrai pour une société telle que la nôtre, dont l'origine n a rien eu d'arbitraire ni de fortuit. Depuis le commencement de ce siècle, la France s’est occupée de régénérer chez elle les études grecques, et cette régénération ἃ marché parallèlement et en rapport avec la régénéralion de la Grèce elle-même. Les noms de Villoison, de Hase, de Coraï, l’affranchissement de la Grèce, L expédition de Morée, la fondation de l'Ecole d DE témoignent des relations qui, dans la βηδλιδεο ROME du xixe siècle, se sont formées entre les deux pays; pour le progrès et au profit de toutes les Res 698 études grecques. Projetée au commencement de | année 1867 par Brunet de Presle, par Beulé, par moimême, et presque aussitôt constituée avec le concours de M. Egger et avec la rapide adhésion de nos cine paux hellénistes, notre Société s'est trouvée tout d'abord rattachée aux pensées et aux institutions issues du double travail de régénération dont je viens parler ; elle a reçu la mission de les soutenir, EX a développer, d'en encourager la diffusion et le progrès. Permettez-moi donc de vous retracer avec quelques détails ces premiers commencements, et même, γοῦν que l’enseignement soit complet, de vous rappeler brièvement la suite qu'ils ont eue. Après que le germe a été planté, il n’est pas sans intérêt de voir comment il s’est développé, quels fruits il a portés. Je vous conduirai ainsi de nos premières tentatives d organisation à la constitution définitive de la Société, lorsqu elle fut reconnue comme établissement d'utililé publique. Je vous demanderai même de jeter avec moi un COUP d'œil sur nos développements ultérieurs jusqu à l'époque ac-

tuelle. Vous reconnaitrez ainsi, dans cette première période de dix années, une marche progressive et cons-

tante vers un but bien marqué, que nous ne devons cesser de poursuivre.

Dans la /?evue des Deux-Mondes du 15 janvier 1867, Beulé avait inséré un article intitulé /a Crète et la queslion d'Orient. À ce moment, l'insurrection crétoise durait déjà depuis plus d’une année, et menaçait de réveiller la question d'Orient sommeïllant sous le traité de 1856. Beulé ne se montre nullement effrayé de ce péril. Il croit l'empire turc fatalement condamné à disparaître, et pense qu'il doit être remplacé par trois groupes qui seront, au nord du Balkan les provinces danubiennes ; au sud les provinces helléniques, comprenant toute la péninsule jusqu’à la frontière actuelle du royaume de Grèce; enfin les provinces asiatiques. De ces trois groupes, le second est le seul dont Beulé s'occupe avec quelque détail, et il le fait surtout au point de vue politique. Cependant, sur le caractère de la race grecque, sur son passé, sur son avenir, l’article contient de très remarquables considérations. ΠῚ a d’ailleurs pour nous un intérêt tout particulier : il a été, non pas assurément la cause, mais l’occasion qui ἃ donné naissance à notre Société. — Telle est la raison qui m'engage à en reproduire ici quelques fragments.

Beulé commence par se montrer très sévère, j'oserai dire sévère outre mesure, pour les défauts qu'il croit pouvoir reprocher à la race grecque: mais il semble qu'il ait voulu se ménager ainsi d'autant plus de liberté pour rendre ensuite hommage aux grandes qualités qu'il se plaît à lui reconnaître.

Je répondis à Beulé que, tout en ayant comme lui une foi profonde dans l'avenir de la race grecque, je ne partageais pas toutes ses opinions quant au rôle politique réservé aux Hellènes. Je ne croyais pas que l'empire ture, si malade qu'il pût être, fût condamné à périr ; en tout cas, Sa chute n'était pas imminente, ses forces n'étaient pas épuisées. L'Europe occidentale le protégeait, et toute tentative d'insurreciion me paraissait périlleuse ; l'encourager était assumer une bien grave responsabilité, et l'exemple récent de la Pologne me paraissait imposer aux meilleures intentions le devoir d’une prudente réserve. L'évènement ne justifia que trop les craintes que j'avais exprimées : l'insurrection crétoise ne tarda pas à s’éteindre au milieu de scènes de carnage et de dévastation. D'ailleurs, avant même ce funeste dénouement, Beulé, on le verra tout à l'heure, avait été amené à reconnaître l'impuissance de ses premiers projets et s'était rallié à des idées et à des combinaisons d’une tout autre nature.

Mais, avant de continuer le récit de mes relations avec notre illustre et infortuné confrère, j'ai besoin de vous parler du lien plus intime qui, à la même époque et sous l'influence des mêmes circonstances, s'était formé entre Wladimir Brunet de Presle et moi. Beaucoup d’entre nous ont été assez heureux pour jouir du commerce de cet homme excellent qui, au mérite d'une science solide et sagace, joignait les qualités du caractère le plus loyal, le plus aimable, le plus bienveillant. Pour tous, d’ailleurs, et pour ceux mêmes qui ne l'ont pas connu, il revit dans le portrait si fidèle qu'a tracé de lui notre zélé et dévoué confrère M. le marquis de Queux

deSaint-Hilaire, dans la notice qu'il lui a consacrée.

Entre Brunet de Presle et moi, il y avait, sous beaucoup de rapports, une entière harmonie d'idées et de sentiments: nous avions surtout en commun ce que l'on peut appeler la religion de la Grèce; même admiration, non cependant exclusive, pour son passé, même

FONDATION DE LA SOCIÈTÉ DES ÉTUDES GRECQUES. 357 confiance en son avenir. Parmi les travaux que j'avais récemment publiés, la brochure sur l’Usage pratique de la langue grecque, rédigée en commun avec mon ami M. Renieri d'Athènes, l'avait tout spécialement intéressé. La lecon d'ouverture de son cours de grec moderne, en 1866, renferme à cet égard un témoignage qui m'est resté précieux et que j'aurai tout à l'heure l’occasion de reproduire devant vous.

Membre de l'Institut depuis 1852, Brunet de Presle avait été appelé, en 1864, à remplacer M. Hase dans la chaire de grec moderne à l'Ecole des langues orientales vivantes, et 1] profitait des facilités que lui offrait cette position pour faire arriver jusqu'au public dés notions que des circonstances toutes particulières et les études de toute sa vie lui avaient permis de rassembler. A l'ouverture de son cours, en 1865, sa première leçon eut pour sujet : M. Hase et les savants grecs émigrés à Paris sous le premier Empire et sous la Restauration. Elevé, pour ainsi dire, au milieu de ces généreux fugitifs que son père aimait à réunir chez lui, Brunet de Presle avait, pour tracer cette page de l’histoire contemporaine, des sentiments et des souvenirs qui ne pouvaient se rencontrer que chez lui. En 1866, le sujet de la leçon d'ouverture fut un rapide résumé de l'histoire du grec, et en parliculier du grec moderne. On voit combien le sujet de ces deux leçons, de la seconde notamment, se rattache aux études que bientôt notre Association devait être appelée à encourager. C'était, en quelque sorte, une assise posée à l'avance pour l'édifice qui allait se construire. Permettez-moi d'en metltre ici l'analyse et quelques extraits sous vos yeux. Ce sont des documents qui appartiennent en quelque sorte à notre histoire, et cette excursion, si c'en est une, ne nous fera pas sortir des limites de notre sujet. Voici le début du discours (1) :

(1) Revue des Cours littéraires des 17 et 31 murs 1866.

l'escalier des Propylées, Beulé devait le commencement de sa fortune à la Grèce. Ses thèses pour le doctorat, ses ouvrages sur le Parthénon et sur l’Acropole, témoignaient de l'intérêt qu’il prenait à l’histoire de l'art et du langage chez les Grecs. Devenu successivement professeur d'archéologie à la Bibliothèque impériale, membre de l’Académie des inscriptions et belles lettres, en dernier lieu secrétaire perpétuel de l'Académie des beaux-arts, Beulé devait à ses travaux, à une conduite sage et habile, une haute et légitime influence dans le monde des arts et des lettres.

Je fit part de cette pensée à Brunet de Presle. Il l’approuva, et, après m'en être entendu avec lui, le 23 février (j'ai conservé cette date), je me rendis chez Beulé pour lui proposer la formation d'une Société ayant pour objet la propagation de la langue et de l'art grecs; c'était le titre convenu entre Brunet de Presle et moi. Je trouvai Beulé toujours préoccupé du projet de comité de secours en faveur des Crétois. J'appris de lui que ce comité était en voie d'organisation. Il devait continuer, en faveur de la Crète, la tâche des anciens comités philhelléniques. Des personnes occupant dans le monde, par leur rang ou leurs talents, une haute position, dont plusieurs avaient d'ailleurs, quarante ans auparavant, pris une part importante au mouvement philhellénique, le duc de Broglie, le prince Albert de Broglie, MM. Berryer, Firmin-Didot, Jules Favre, Guizot, comte de Laborde, Laboulaye, Lebrun, Legouvé, comte de Montalembert, de Noailles, Piscatory. Saint-Marc Girardin, Villemain, d'autres encore devaient en faire partie, et leurs noms ont en effet figuré sur la liste publiée du comité dirigeant. Cependant, quelles que fussent la générosité des intentions et l'importance des adhésions, je n’hésitai pas à déclarer de nouveau à Beulé, que l'œuvre poursuivie par ses amis et lui me semblait un anachronisme, et, comme telle, ne me paraissait avoir que bien peu de chances

de succès. Ce qui avait été légitime et salutaire à l'é. poque de la guerre d'émancipation, cessait de l'être iorsque, depuis bientôt quarante ans, la situation internationale de la Grèce se trouvait réglée par les traités. J'étais loin de croire que cette situation ne püût et ne dût être améliorée; mais elle devait l'être par d'autres voies que celle de l'insurrection. C'était surtout en faisant de plus en plus connaître et aimer la Grèce passée et présente, en montrant quels étaient ses titres à l'admiration et à la reconnaissance des nations, en rappelant ce qu’elle avait fait pour l'établissement de la liberté dans le monde, pour le perfectionnement des arts, des sciences et des lettres, c'était, disais-je, par cette sorte de propagande, que l’on pouvait le plus utilement servir, même politiquement, les intérêts du peuple grec. Beulé me parut frappé de ces observations. En ce moment, en effet, elles répondaient chez lui à une pensée intime qui allait bientôt se faire jour. Dans l’ardente polémique contre le césarisme, qui cette année était au fond de toutes ses lecons sur l’archéologie romaine, une des armes les plus puissantes qui fût à sa disposition était le contraste entre le génie grec, tout d'initiative et de liberté, et le génie romain, essentiellement autoritaire, et arrivant par une pente rapide à la violence et à la tyrannie. Beulé l'avait compris. En dehors même de ses sympathies très sincères el hautement prononcées pour la Grèce, pour la littérature et pour l’art helléniques, un intérêt tout spécial devait donc en ce moment lui faire accueillir avec faveur une idée qui tendait à l’encouragement et à la diffusion des études grecques. Aussi, tout en se réservant pour lui-même le temps de réfléchir, il m'exprima le vœu de voir bientôt se réaliser le projet dont j étais venu l’entretenir.

Je me crus alors autorisé à lui demander si, en restant libre de tout engagement, il ne voudrait pas se rencontrer chez moi trois jours après avec Brunet de

Presle et quelques amis français οἱ grecs, qui devaient s'y réunir pour examiner diverses questions relatives aux intérêls intellectuels, politiques et économiques de la Grèce. Il me promit de venir, et tint sa promesse.

Les personnes présentes à celte réunion du 26 février étaient, outre Brunet de Presle, MM. Théodore Delyanni, ministre de Grèce, et Roque, secrétaire de la légation hellénique ; mon ami, M. Renieri, d'Athènes, à ce moment présent à Paris ; mes amis MM. Victor Lanjuinais et Adolphe Guéroult, enfin M. Legouez, professeur au lycée Bonaparte. Beulé ne vint que tard, mais il ne nous laissa pas longtemps dans l’incertitude sur les dispositions qu'il apportsit. Ce jour même, en eflet. 1l avait fait à son cours d'archéologie la leçon restée célèbre sur les amis d'Auguste (4), et avait annoncé, pour la prochaine séance, ce qu'il appelait le proces de la littérature du siècle d'Auguste.

Parmi les amis d'Auguste, c'est particulièrement Mécène que Beulé prend à partie dans la lecon du 26 février, Mécène, le protecteur des lettres, le patron officiel des poètes et des littérateurs. Passant en revue la troupe célèbre de ses clients, Beulé n’entend pas contester à tant d'écrivains illustres l'admiration qui leur est due au point de vue littéraire. Mais, en même temps, 1l déplore l'usage qu'ils ont fait de leur génie pour énerver l'esprit public, pour le façonner au régime de l’Empire, et pour faire abdiquer aux Ro: mains, entre les mains du maître, toute énergie personnelle, toute généreuse initiative. Ce grief est aussi celui qui motive la rigueur de son jugement sur Mécène. « Le temps me manque, dit-il en terminant, pour présenter d’autres considérations sur ce sujet;

1) Voir, pour cette lecon, la Revue des Cours littéraires du 23 mars 1867, et le volume qui ἃ pour titre : Auguste, su famillé,

tes MS.

FONDATION DE LA SOCIÉTÉ DES ÉTUDES GRECQUES. 367 elles touchent à nos intérêts les plus chers, à l’éducation de la jeunesse. Nous instruirons, dans notre premier entretien, le procès de la littérature du siècle d'Auguste. »

Beulé reprit devant nous et se plut à développer les idées qu’il avait traitées et celles qu'il se proposait d'aborder dans son cours. Il insista notamment sur la supériorité de la littérature grecque sur la littérature latine, au point de vue moral, et relativement à l’influence que chacune peut exercer sur l’éducation de la jeunesse. C'était nous donner une preuve non douteuse de son adhésion intime au projet qui nous occupait;, mais l'heure n’était pas encore venue pour lui d'un concours actif et déclaré. La pensée du comité crétois, nous le verrons tout à l'heure, continuait à le fasciner. Tout se borna donc, cette fois, à des paroles d'approbation et d'encouragement. Et, comme nous persistions, Brunet de Presle et moi, à considérer sa participation comme une condition indispensable au succès de l'œuvre projetée, nous dûmes en ajourner de nouveau la réalisation. Heureusement, le retard ne fut pas de longue durée.

Quinze jours après cetle première réunion, avait lieu, le 12 mars 1867, la leçon annoncée par Beulé, dans laquelle devait s'instruire le procès de la littérature d'Auguste. Je m'y rendis, en compagnie du ministre de Grèce, M. Théodore Delyanni.

Beaucoup d’entre vous, Messieurs; ont conservé le souvenir de cette leçon. Elle produisit une vive impression dans l'auditoire lorsqu'elle fut prononcée, et dans le public, lorsque; quelques jours après, elle fut publiée par la Xevue des Cours littéraires (30 mars 1867). En la relisant aujourd’hui, on est frappé de ce qu'elle renferitie de belles et justes pensées, exprisa mées parfois trop fégligemment, souvent aussi en un magnifique langage. Elle forme, dans l'histoire de notre fondation, lé pendant en queldue sorte de la leon

de Brunet de Presle, dont je vous ai tout à l'heure présenté quelques extraits. Comme celle-ci, elle fut une assise préparée pour l'édifice que nous devions élever; comme celle-ci, elle appartient en quelque sorte à notre histoire. Permettez-moi donc d'en mettre aussi sous vos yeux l'analyse et les fragments les plus importants (1).

Beulé commence par rappeler que, dans la leçon précédente, en parlant de Mécène, de ses amis et de son influence immédiate, il n’a fait qu'énumérer contre la littérature du siècle d'Auguste ses principaux griefs au point de vue moral et politique; il veut aujourd'hui revenir sur ce sujet, et surtout montrer le remède à côté du mal.

« Ce remède, dit-il, je n'ai point la prétention de l'avoir inventé ; il y a longtemps qu'il a été proposé. Ce remède, c’est la prééminence que le grec doit obtenir sur le latin dans l’en-

seignement « La supériorité du grec sur le latin n’a point besoin d'être

démontrée ; elle a été avouée par les Latins eux-mêmes. Tous les écrivains latins sont pleins du sentiment de ce qu'ils doivent aux Grecs, et de leur infériorité vis-à-vis de ceux qu ils proclament leurs maîtres et dont ils ne cessent de s'inspirer... C’est un lieu commun, une vérité acceptée par les parties les plus intéressées. Ce que je propose, c’est de tirer la conséquence de ces principes, c’est de les appliquer, c'est de faire passer dans nos mœurs ce qui est dans nos idées, et de réaliser ce qui est resté à l’état de théorie. »

Dans la réforme qu'il propose, Beulé distingue et si-

(1) Dans les fragments que nous citons, il nous est plusieurs fois arrivé de corriger certaines négligences de style dues à la rapidité de l'improvisation; car Beulé n’écrivait pas ses leçons à l’avance : il se bornait à revoir le texte sténographié. Ces négligences, qui souvent nuisent à l'expression de la pensée, se remarquent bien moins dans l'ensemble, mais elles deviennent choquantes dans un fragment isolé.

gnale trois éléments principaux : la langue, la littérature, l'intérêt moral et politique.

En ce qui concerne ia langue, quelle que soit sa prédilection pour le grec, il se défend de vouloir en favoriser l’enseignement aux dépens du latin. Il reconnaît l'importance toute particulière que le latin a pour nous.

« Le langue française, dit-il, est fille du latin, et nous ne pouvons perdre de vue cette filiation. Aussi je n’écarte point le latin ; tout au contraire, je désire que la jeunessé l’apprenne et le sache bien; mais je crois qu’elle l’apprendra beaucoup mieux avec cette préparation forte, et cette nourriture robuste qu’implique l'étude préalable du grec...

« Quand vous faites apprendre les langues vivantes à vos enfants, si vous commencez par une langue plus complexe et plus difficile, par une langue mère, n'est-il pas vrai que les langues qui en dérivent sont apprises comme en se jouant ?.… De même, si, à l’âge où les enfants ont la perception la plus vive des sons et des mots, vous leur faites apprendre d’abord la langue grecque plus abondante et plus complexe, et que vous arriviez ensuite au latin, qui n’est qu'une langue sœur, subordonnée par bien des côtés à la langue grecque, ils l’apprendront plus vite.

« À celte réforme il y a une autre raison : c’est que le latin est une langue morte, tandis que le grec n’en est pas une. Le grec renaît : il est toujours une langue vivante, il se recompose, s'enrichit, et, avant la fin du siècle, il sera digne peut-être d’être classé parmi les langues littéraires, »

Ici Beulé trace le tableau du perfectionnement graduel de la langue grecque depuis le commencement de ce siècle, et de son expansion, par suite de la diffusion des colonies grecques, dans tout le bassin de la mer Méditerranée et de la mer Noire et jusqu’en Angleterre.

gulières joies; mais le raisonnement a plus de part dans ces joies que l'imagination, l’élan involontaire et l'impression irréfléchie. Si, au contraire, c'est à vingt ans que vous allez à Athènes, dans le Péloponnèse, en Thessalie, en Asie Mineuré, dans les iles, dans tous ces pays bénis dont vous avez bégayé les noms dès l'enfance, alors il y a comme une sorte d'initiation et d’enivrement qui vous rend capables de sensa= tions bien plus profondes. C’est à cet âge surtout que le seul nom du Pentélique ou de l'Hymette, la seule vue du Parnasse ou de l'Hélicon vous font battre le cœur et eutrevoir un monde d’aspirations poétiques et de délicieuses sensations. C'est à cet âge qu’on ne peut parcourir la mer sans comparer ses flots à d'innombrables sourires, sans saluer avec une pieuse émotion chacune des Cyclades rangées autour de Délos comme autour d’une reine, sans voir Vénus et les Néréides se jouer derrière l’azur, sans attacher un souvenir ou un rêve à chaque vague caressée et poussée par la brise. C’est à cet âge qu'on laisse, sans en avoir conscience, s’écouler des journées entières sur les rochers de l’Acropole d'Athènes, écoutant le murmure du passé qui résonne mélodieusement à votre oreille avec les échos lointains de la plaine... Eh bien! ce voyage est à peine le symm-

bole du voyage autrement facile, autrement fécond que vous pouvez faire entreprendre à vos enfants à travers les auteurs grecs, en leur offrant cette clef magique qu'on appelle l'intelligence du texte, en leur rendant familiers ces livres trop peu feuilletés, où se retrouve tout ce que la Grèce a vu, pensé, rèvé, raconté, conseillé, inventé. »

Ce que Beulé, dans ce beau passage, demande pour la littérature, il rappelle qu'on l'a fait pour l’art depuis le commencement du siècle; l’architecture, la sculpture, dégoûtées de l'imitation latine et du style du xvi1e siècle, se sont retrempées dans l'étude des créations de l’art grec, si parfaitement belles jusque dans leurs débris. D’un autre côté, les philosophes grecs ont été traduits, commentés, mis à la portée du grand nombre. « Ce que l’on a commencé pour l’art et la phi-

losophie, qu'on le continue donc pour toutes les branches de la littérature. Que par l'intelligence des textes on mette les jeunes esprits, au moment où ils s’ouvrent aux belles choses, en communication avec les grands modèles de la Grèce. »

Après ces considérations, Beulé aborde ce qu'il appelle le troisième point de sa thèse, l'intérêt moral et politique qui s'attache aux études grecques. Un pareil sujet était difficile à traiter dans les étroites limites d’une fraction de leçon. D'ailleurs, il faut bien l'avouer, dans ces limites mêmes, la critique de la litlérature latine, présentée par Beulé en opposition à la littérature grecque, aurait gagné à être mieux préparée, et aussi (pourquoi ne pas le dire ?) elle eût dû être plus impartiale, plus équitable. Lui-même avait senti ce qu'on pouvait lui reprocher sous ce rapport. En abordant la dernière partie de son sujet, il sollicite l'indulgence de ses auditeurs, « parce que, dit-il, il peut lui échapper des paroles qui dépassent sa pensée. » Mais, tel qu'il est, ce plaidoyer, si l’on veut lui donner ce nom, renferme un grand nombre de justes aperçus, dont on comprendra mieux la portée à mesure qu'on les aura plus attentivement médités.

Beulé part de ce fait incontestable, que les écrivains du siècle d'Auguste, par la forme admirable de leurs œuvres, devront toujours rester, pour la littérature latine, la base de l’enseignement. Des poètes de la Ré. publiqne, Plaute, Térence et Lucrèce exceptés, 1] ne nous reste que des débris, dont la forme littéraire est d’ailleurs trop imparfaite pour qu'ils puissent être offerts en modèles à nos élèves. Par la facture de ses vers, par le caractère de sa pensée, Lucrèce ne peut davantage convenir à cet emploi; Plaute non plus, quel que soit l'intérêt de ses drames et le mérite de ses vers, et « à ses préceptes sur l’art de bafouer les pères, la prose du grand Caton ne saurait servir de correctif ». Parmi les écrivains du siècle d’Auguste,

Catulle, Tibulle, Properce, Ovide lui-même (ἃ part ses puériles Métamorphoses, comme les appelle Beulé), doivent être soigneusement tenus à l'écart. « Sans doute les satiriques qui suivent le règne d'Auguste ont une incroyable vigueur ; mais ils peignent si bien les vices qu'ils flagellent que la peinture fait oublier le coup de fouet. D'ailleurs l’indignation est une vertu négative qui se compose d'amertume plus que de force, et qui n'est pas sans danger pour les jeunes âmes auxquelles sont surtout nécessaires, pour se développer, le calme, les inspirations douces et le spectacle du beau. Tacite lui-même, l'homme de bien, a quelque chose de l'amertume des satiriques, et il est forcé de décrire trop d'horreurs pour que ses œuvres ne doivent pas rester la lecture des hommes faits. » Me sera-t-il permis d'ajouter en mon nom que Salluste, que Sénèque, ne me paraissent pas non plus à l'abri de ce dernier reproche? Leurs vertueuses déclamations ne nous semblent pas le meilleur aliment qui puisse être offert à la jeunesse. Tite-Live, César, sont sans doute des modèles de style et de composition historique; mais l'incessant tableau qu'ils nous présentent des procédés et des actes de la conquête romaine est-il un heureux modèle à mettre sous les yeux des futurs ouvriers d'une civilisation dont le travail et la paix sont le premier besoin et la première loi? Tite-Live lui-même, enfin, n'est-il pas, en même temps que le grand historien de la fortune croissante de Rome, le premier prophète de sa décadence? Au moment même où il prend la plume pour raconter tant de siècles de gloire et de prospérité, Tite-Live ne peut taire les lugubres pressentiments qui l’affligent : « Rome, dit-il, est arrivée à ce point de grandeur qu'elle s’affaisse sous son propre poids. Les forces du peuple se consument ellesmêmes, el les choses en sont venues à ce point que Rome ne peut plus supporter ni ses vices ni le remède à ses vices, » Pendant cinq siècles, les écrivains latins,

FONDATION DE LA SOCIÉTÉ DES ÉTUDES GRECQUES. 375 y compris les Pères de l'Église, ne font que nous retracer les actes successifs de cetie décadence, qui à la fin devient une véritable agonie. Un homme d'un esprit juste et pénétrant, qui a occupé un rang distingué parmi les critiques contemporains, Philarète Chasles, a écrit, il y ἃ quarante ans, que « l’Europe moderne, héritière de Rome, vivant de ses souvenirs et de ses institutions, avait commencé à rebours sa vie de 50ciété ; qu'elle avait débuté par la vieillesse ». En un sens du moins, le mot est parfaitement vrai; mais c'était là une nécessité fatale, infligée à l'Europe par le mouvement même de la civilisation. Aujourd’hui que cette nécessité ne pèse plus sur nous, devons-nous imposer aux nouvelles générations, avec le même héritage, la même infirmité ἢ

Parmi les grands écrivains qui appartiennent au moins à l'aurore du siècle d'Auguste, il en est un cependant que Beulé ne nomme pas, et auquel 1] nous semble qu'il eût pu, sans se démentir, accorder mieux même que son indulgence, un tribut sincère de louanges : j'ai nommé Cicéron. Quels que soient les défauts qu'on peut lui reprocher, notamment cette redondance de style et de pensées qui a eu sur ses imitateurs une si fâcheuse influence, il est certain que, profondément imbu des œuvres du génie grec, Cicéron les ἃ vulgarisées, élargies, appropriées au génie romain, et qu'il est ainsi devenu pour le monde moderne un initiateur suprême dans le domaine de l’éloquence, de la philosophie, de la morale et de la politique. Beulé eût dû s'arrêter aussi au moins quelques instants sur ce qu'il y a de vraiment grand et de salutaire dans l'œuvre d’Horace et de Virgile, ces deux princes de la poésie latine au siècle d'Auguste; mais, toujours cédant à la préoccupation qui le domine, il ne trouve à signaler chez Horace que « sa nonchalance dédaigneuse et ses maximes anacréontiques »; chez Virgile, que « cette passion efféminée dont ni les Pucoliques ni les premiers

livres de l'£néide ne sont exempts ». Il y a sans doute quelque chose d'excessif dans ces critiques de détail; mais l’ensemble des reproches qu'il adresse à la littérature latine ne nous semble que trop fondé.

« Il faut, dit-il, des accents plus fiers, des principes plus énergiques, des lecons plus mâles pour former des hommes, élever leurs caractères, constituer leur dignité morale.

« Lorsque l'on vit par la pensée avec les poètes contemporains de Mécène et d’Auguste, ce qui nous apparaît est un monde de bonne grâce, de souplesse, de flatterie, de renonciation personnelle ; c'est la servilité aimable et parée des plus nobles déguisements, On sent partout la conscience muette devant le maître, l’effort pour détourner le citoyen des affaires communes, et lui inspirer l’aversion de tout mâle souci.

« Il y a dans cet abaissement des citoyens sous Auguste, dans cette corruption du sentiment individuel, dans cette négation de la dette envers la patrie, dans ces flatteries à outrance qui vont jusqu’à faire d’un homme l’égal des dieux et jusqu'à diviniser ses prétentions et ses erreurs, il y a dans l’ensemble de cette poésie un péril inévitable pour les littératures qui s’en inspirent. Après avoir loué les emprunts que la littérature française a faits aux Latins, il est impossible de dissimuler ce que cet esprit d'imitation a produit de mauvais. C'est chez les poètes d'Auguste que les poètes de la Renaissance ont appris à comparer aux dieux et aux déesses de l'Olympe, non-seulement les rois et les reines, mais les maitresses des rois et les plus vulgaires courtisans. Certes ce n'était pas une inspiration du vieux génie francais, qui était frondeur, railleur, libéral, ami de l'indépendance, et qui n’avait jamais appris à se mettre à genoux devant un maitre. Les poètes de la Renaissance ont pris ces facons serviles dans les livres latins, dans les souvenirs de leur jeunesse, et ils ont cru faire merveille en divinisant leurs contemporains, comme les poètes de l'empire avaient divinisé les empereurs.

N'avez-vous pas rougi, messieurs, rougi pour des génies que

nous admirons et vénérons, en lisant certaines pages à jamais

regrettables de nos classiques français, et en constatant à quel degré d’adulation sont descendus certains écrivains du règne de Louis ΧΙΝ ἢ...

« Vous comprenez que cette contagion, si elle a séduit et corrompu des esprits d’un ordre supérieur, sera un danger aussi pour des esprits plus communs qui n’écrivent pas, mais qui flattent, qui ne pensent pas, mais qui agissent, qui ne font pas de vers, mais qui se soumettent, qui ne divinisent pas leurs maïtres, mais qui sont prêts à tout.

« Or, quel est le mal de notre époque ? Nous devons nous dire nos vérités en face : le mal de notre époque, c’est la langueur des esprits, l'abandon de nous-mêmes, le goût du repos, l’insouciance, le sentiment individuel substitué au patriotisme, l’art de demander beaucoup à la chose publique et de lui donner peu, la confiance dans l’État et l’abdication de nos droits et surtout de nos devoirs de citoyens. Nous croyons nous justifier en imputant le mal à ceux qui nous dirigent et en accusant sans cesse les évènements supérieurs à notre volonté. Quand un peuple est tombé à ce point, il ne doit chercher la cause de sa chute qu’en lui-même. 1] est certain que le développement du commerce, les inventions multipliées de l’industrie, cinquante ans de paix et de prospérité, l’accroissement des richesses, les fortunes subites, un bien-être qui n’a été égale à aucune époque et qui a pénétré toutes les clas= ses, mêmes les plus pauvres, il est certain que tout a contribué à créer chez nous un besoin incessant de jouissances. Le jour où l’homme ne pense qu'à ses jouissances, il se détache de la société, il se croit supérieur à tout devoir, il ne voit plus que des besoins.

« C'est là un péril, et un péril grave, messieurs; il est temps de le conjurer, il est temps d’y chercher un remède. Pour nous guérir, nous sommes un peu vieux, mais pensons à nos enfants, et efforcons-nous de leur donner une éducation plus forte, plus morale, plus politique que n'a été la nôtre, Nous sommes trop latins avec nos maitres; nous sommes trop épicuriens avec Horace, trop languissants avec Virgile, trop courtisans vis-à-vis d'Auguste,

29 α. D'EICHTHAL,

dans l'appartement du secrétaire perpétuel de l’Académie des beaux-arts, au palais de l'Institut. |

Dans cette nouvelle séance, on put constater l'acceptation de toutes les personnes nouvellement Invitées à prendre place parmi les fondateurs ; les seize noms qui complétèrent la liste furent ceux de MM. Daremberg, Jérôme David, Firmin-Didot, Ernest Have, Jules Girard, Guigniaut, Ch. Jourdain, Legouvé, Ch. Lévêque, Adrien de Longpérier, Alfred Maury, Ravaisson, Léon Renier, Saint-Marc Girardin, Thurot, Waddington. Ainsi complétée, la liste des fondateurs comprenait quinze membres de l’Institut (4) et Sepi anciens membres de l'Ecole d'Athènes (2), dont deux, MM. Beulé et Lévêque, figurent déjà parmi les membres de l’Institut. Le premier programme de l'association fut imprimé peu de jours après.

Dans le courant du mois d’avril, une ou deux autres réunions, sur lesquelles je n'ai pas gardé de notes, eurent lieu chez Beulé. Nos procès-verbaux officiels, rédigés par les soins de M. Chassang, commencent avec la séance du 7 mai, tenue également au palais de l'Institut. Celle-ci fut très importante ; on peut dire qu’elle marque pour la société le moment de son entrée en activité. Les trente membres fondateurs, constitués en comité, élurent un bureau provisoire. M. Patin, le doyen des hellénistes français, fut élu président. MM. Egger et Beulé, naturellement désignés au choix de leurs confrères par leurs titres scientifiques, et par la part qu'ils venaient de prendre à la formation de la société, furent appelés aux fonctions de premier et de

1 .: 1 2 Ὗ dy à à dy sle (1) Ces quinze membres étaient MM. Beulé, Brunet de Presle,

à IR ὙΠ V6 νά “vêéaue. Longpérier.

Dehèque, Egger, Guigniaut, Jourdain, Legouvé, Lévèque, Long]

en: a) arc Girardi ‘’addington.

Maury, Miller, Ravaisson, Renan, Saint-Marc Girardin, δὰ ad gtor MM. Lesouvé et Saint-Marc Girardin étaient membres de l’Académie

francaise : les treize autres de l’Académie des inscriptions. ὃ Ὁ + . | ” + fac Elie : RSS Lé- (2) Alexandre Bertrand, Beulé, Gustave Deville, Jules Girard, vèque, Georges Perrot, Wescher.

FONDATION DE LA SOCIÉTÉ DES ÉTUDES GRECQUES. 385 Second vice-présidents ; M. Chassang, à la demande de Beulé, son condisciple, accepta les fonctions de secrélaire ; j'acceptai moi-même celles de trésorier. Au bureau fut adjoint un sous-comité composé de MM. Brunet de Presle, Charles Gidel, Jules Girard et Miller. En même temps le nombre des fondateurs, primitivement fixé à trente, fut élevé à cinquante, dont dix pourraient être choisis hors de Paris. Autant que Je puis le conclure des documents que j'ai sous les yeux, sur les vingt nouveaux membres, treize seulement furent nommés ce jour-là: à savoir : MM. Alexandre, Émile Burnouf, Campeaux, Chassang, Firmin- Didot, Heuzey, Hignard, Hillebrand, Naudet, Patin, Villemain, Vincent et Weil. A ces treize noms furent ajoutés, le 5 juin, celui de M. Constantin Mélas, membre de la colonie grecque de Marseille, et, le 22 du même mois, ceux de M. Duruy, ministre de l’instruction publique, de MM. l'abbé Thénon, de Wilte, Adert de Genève, enfin ceux de deux Hellènes, MM. De-lyanni, ministre de Grèce à Paris, et Valettas, professeur de grec à Londres.

Après la constitution du bureau et du sous-comité, dans la séance du 7 mai, il fut procédé au versement des cotisations déjà recueillies. Elles se montaient à plus de 3,000 francs, et, sur cette somme, près de la moitié avait été apportée par Beulé. Il avait fait appel à la bonne volonté, non-seulement de ses amis personnels, mais aussi des membres de l’Académie des Beaux- Arts, au zèle aussi des auditeurs de son cours, et le résultat montre avec quel chaleureux empressement il avait été répondu à son appel.

Jusqu'ici l'Association s'était constituée par la simple initiative des membres fondateurs ; elle n’avait demandé aucune consécration officielle. Il fut décidé qu'une démarche officieuse, ce sont les termes du procèsverbal, serait faite par le président et l’un des viceprésidents auprès du ministre de l'instruction publi-

que, pour l’entretenir de l'établissement de la Société et solliciter son appui bienveillant. Disons tout de suite que cette mission fut remplie par MM. Patin et Egger, et que, dans la séance du 22 juin, ces messieurs purent faire connaître à la Société le bon accueil qu'ils avaient reçu du ministre. M. Duruy avait voulu s'inscrire parmi les membres donateurs; et avait autotorisé l'Association à décerner des prix spéciaux aux élèves de troisième, de seconde et de rhétorique couronnés les premiers dans les compositions de version grecque au concours général des lycées de Paris. Ce fut pour offrir au ministre un témoignage de sa reconnaissance que la Société, dans sa séance du 22 juin, décida, comme nous l’avons dit, que le nom de M. Duruy serait inscrit sur la liste de ses membres fondateurs.

Dans sa séance du ὃ juin, l’Association vota la publication d’un Annuaire et en régla la composition. Ce même jour, elle reçut de la colonie grecque de Marseille une liste de cinquante et un souscripteurs, et à cette occasion, décerna, comme nous l'avons dit, le titre de fondateur à M. Constantin Mélas.

Le 22 juin, la Société, après avoir entendu le compte rendu de la visite de MM. Egger et Patin au ministre de l'instruction publique, vota avec quelques modifications le projet de statuts préparé par le bureau. Elle reçut, par l'intermédiaire de M. Brunet de Presle, les félicitations sympathiques de la Société hellénique httéraire de Constantinople (ὃ ἐν Κωνσταντινουπόλξι ἐλληγιχὸς φιλολόνιχὸς Σύλλογοφ). Enfin, elle approuva la location, pour la tenue des séances, de la salle située rue Hautefeuille, n° 1 dis, et s’ajourna au premier vendredi du mois de décembre suivant.

Au moment où elle allait prendre ses premières vacances, la Société, après quatre mois de démarches préparatoires, se trouvait donc constituée. Elle avait

ses Staluis, son bureau et son comité dirigeant, un local pour ses séances, un organe pour ses publications. La liste des membres, arrêtée au 4er juillet, et publiée dans le fascicule qui représente l'Annuaire de 1867, comprenait environ cinq cent vingt souscripteurs, dont huit donateurs. Sur ce nombre total, le cinquième à peu près se composait d'Hellènes établis à Marseilie, à Londres, à Paris, à Athènes. Au bout de quelque temps, cette proportion allait être doublée, et attestait ainsi l'importance du lien nouveau créé par la Société entre la France et la Grèce.

Dans le courant du mois de juillet, Beulé m’adressait encore, en ma qualité de trésorier, les noms et les cotisations de quelques nouveaux membres. Il commençait sa lettre par ces mots : « Le succès me paraît complet, et vous devez être content. » Il devait l'être lui-même, nous devions l'être tous, et nous l’étions. Le succès avait dépassé de beaucoup nos espérances il avait montré quelles racines profondes les études grec-

ques avaient en France, et quelles puissantes sympas thies unissaient la France et la Grèce.

Au mois de décembre 1867, la Société avait repris ses travaux, et bientôt une occasion se présenta de faire l'essai de nos forces et l'épreuve de notre influence. Dans un rapport adressé à l'Empereur sur l’état de l'instruction secondaire en France, M. Duruy, ému des objections sans cesse renouvelées contre l’enseignement du grec, avait mentionné certaines restrictions qui pourraient être apportées à cet enseignement. Les professeurs des lycées avaient été invités à faire

connaître au ministre leur opinion sur les changements indiqués. | L'Association pensa que l'examen de cette question était pour elle non-seulement un droit, mais un devoir, et, sous la direction de M. Egger, son président à cette époque, elle en continua la discussion pendant cinq séances consécutives, du 3 avril au 5 juillet 1868; les conclusions de ce long et consciencieux débat furent consignées dans un mémoire rédigé par M. Egger, qui fut adressé au ministre et immédiatement porté à la connaissance du public dans un supplément à l’Annuaire de 1868. Le résultat fut tel que nous pouvions le désirer. Voici en quels termes M. Egger lui-même le fit connaître dans le discours prononcé par lui devant l'assemblée générale de 1869, à l'expiration de sa première présidence : « Présenté avec une juste déférence au ministre compétent, puis librement répandu en votre nom par l'impression, le mémoire qui résumait vos idées sur l’enseignement classique a éclairé bien des esprits qui ne cherchaient que la lumière. On a senti que nous avions confiance en nous, et l'on est venu à nous avec d'autant plus d’ardeur. » Le mémoire avait eu, même à l'étranger, un juste retentissement. Une note, jointe au discours du président, constate que les conclusions en avaient été souvent invoquées dans le débat sur l'instruction publique qui eut lieu au mois de février 1869 à la chambre des représentants en Belgique. Ajoutons que ce document conserve encore aujourd’hui toute sa valeur, et qu'il y aurait un sérieux intérêt à en propager la connaissance.

Cette victoire remportée sur les adversaires des études grecques n'était pas le seul événement heureux qui eût marqué pour la Société le cours de l’année 1868. Le nombre de nos souscripteurs s'élevait maintenant à plus de sept cent cinquante; la ville de Constantinople avait à elle seule ajouté plus de cent noms à notre liste primitive ; l'Université d'Athènes nous avait adressé la

généreuse souscription qui depuis s’est renouvelée chaque année; enfin, un des principaux négociants de Constantinople, l’un des plus dévoués à la cause des lettres grecques, M. Christaki Zographos, nous avait dotés du fonds qui nous a permis de créer le prix an. nuel qui porte son nom. Dans son discours déjà cité du 2 avril 1869, M. Egger constatait cette manifestation des sympathies helléniques à notre égard, puis 1] ajou= tait : « Si la Grèce nous envahit, nous n'avons rien à craindre de cette pacifique invasion. Notre société toute fronçaise, par l'objet qu'elle se propose et par le caractère de ses fondateurs, voit dans l'hellénisme ce qu'y virent les ardents et féconds ouvriers de la Renaissance, un élément de civilisation qui ne saurait s'affai. blir chez nous sans qu'il y ait péril pour notre éducation publique et pour l'autorité morale de notre pays. Avec de telles convictions, c’est surtout vers la Grèce ancienne que nous tournons les yeux. Mais si, dans le culte de ses grands souvenirs et de ses grands modèles, nous voyons spontanément s’allier à nous les héritiers directs de l'hellénisme antique, nous ne pouvons que leur tendre une main amie L'un d'eux me disait naguère, et j'aime à vous redire ses paroles : « Ce que « vous faites pour entretenir en France l'amour du grec « parmi vos maîtres et vos écoliers, est en définitive et «toujours à notre profit; il est juste que nous ayons « part à la dépense. » Noble façon de confondre en une même cause les intérêts de l’hellénisme à Constantinople, à Athènes et à Paris, dans une région supérieure aux luttes et aux passions politiques ! A ces sympathiques assurances devait d’ailleurs s'ajouter un encouragement pratique, el non moins précieux, accordé aux persévérants efforts de la Grèce pour la régénération de sa langue. Au début même de son discours, M. Egger, en annonçant l'institution du prix Zographos, annonçait en même temps une mesure dont il avait été, nous pouvons le dire, le premier promoteur : les ou-

n'est pas, disait Beulé, sans une satisfaction profonde que vous devez vous trouver pour la première fois dans cette enceinte, Vous y êtes en pleine Grèce, et le nouveau ministre des Beaux-Arts a eu le mérite de reconnaître que votre place y était marquée. De même que la Société de l’histoire de France tient ses séances:au palais des Archives, au milieu des chartes et des documents, de même que la Société des antiquaires se réunit au palais du Louvre, à côté des antiquités tirées du monde entier, de même vous recevez l'hospitalité dans ce palais des Beaux-Arts, où tous les chefsd'œuvre de la Grèce, reproduits par le moulage, sont proposés à nos jeunes artistes comme des modèles constants. Les temples d'Athènes et de la Sicile, le fronton du Parthénon et le fronton des Niobides, les immortelles Panathénées et les stèles de l’Attique, les bas-reliefs de toutes les écoles helléniques, les statues choisies dans les collections les plus célèbres de l'Europe, vous entourent et vous justifient; leur beauté est plus populaire parce qu’elle parle plus directement à l'esprit; mais c’est la poésie et l’éloquence grecques, qui par leur souffle ont fécondé les arts.

« Profitons donc de cette harmonie qui a fait lagrandeur morale de la Grèce. Demandons à ce sanctuaire du beau une manifestation plus sensible de nos principes, et consacrons par le choix même du lieu qui nous abrite l'alliance chaque jour plus étroite de la littérature et de l’art classique. »

Hélas ! celui qui venait de faire entendre ces éloquen-: tes paroles ne devait plus animer de sa voix les murs de cette salle si brillament inaugurée. Quelques semaines encore, et la guerre fatale de 1870 allait éclater et entraîner la France et l’Empire dans un abîime dont celui-ci ne devait pas se relever. Un régime nouveau, régime de contentions et de luttes opiniâtres, devait ouvrir à Beulé une carrière difficile où s’usèrent des forces destinées à un meilleur usage; et quatre ans

plus tard, le 9 avril 4874, dans cette même enceinte, à l'occasion de la même solennité, nous devions entendre un autre de nos confrères déplorer en termes profondément attristés la perte de celui qui venait de nous être si cruellement enlevé : « Beulé n’est plus, s'écriait M. Miller; Beulé n’est {plus, et avec lui ont disparu les espérances que nous étions encore en droit de concevoir au nom de la science, des arts et de l’histoire... Beulé était né pour l’art; c'est là qu'était sa véritable vocation; il était passionné pour le beau, et il avait le sentiment des formes harmonieuses. Tout dans ses aptitudes, dans ses goûts, dans ses œuvres, révélait ce noble sentiment. Dans sa carrière littéraire, rien ne lui a manqué en fait de gloire et de suceès. Ce bonheur, ces succès avaient quelque chose d'effrayant. L'heureux Beulé! disait Sainte-Beuve, sans se douter que, quelques années après, cet heureux du jour serait enlevé brusquement dans toute la force de l’âge et du talent. Quant à sa vie politique, je la regrette pour lui, pour nous et pour la science, parce qu’elle nous a privés de lui pendant ces dernières années, en l’arrachant à ses études de prédilection.

« Du moins n'oublions pas qu'il a été un des fondateurs de notre Société, à la prospérité de laquelle il

s’est consacré avec tant de dévouement. »

La séance du 21 avril 1870, qui proclame notre reconnaissance comme établissement d'utilité publique, et inaugure nos séances à l’École des Beaux-Arts, marque dans notre existence le commencement d’une phase nouvelle. Dès lors, notre croissance n’est plus aussi rapide ; la croissance rapide est un caractère de

l'enfance ; mais nous avons les qualités d'un autre âge, la force, la persévérance. Comme déjà je l'ai fait en commençant, je vous demande de vouloir bien encore jeter avec moi un coup-d'œil rapide sur les principaux faits de cette nouvelle période.

Peu de semaines après notre séance du 21 avril, survenait l'effroyable catastrophe de 1870. Paris était isolé du reste de la France, bloqué, assiégé, bombardé, et au milieu des angoisses, des fatigues et des dangers du siège vous restiez fidèles à la pensée de notre Association, vous ne délaissiez pas ses travaux. Le palais des Beaux-Arts, converti en une ambulance, ne pouvait plus vous recevoir ; mais la bibliothèque de Brunet de Presle, votre président, vous restait ouverte, et là vous continuiez vos réunions. Lui-même, dans son discours présidentiel de 4871, a voulu perpétuer ce souvenir : « Les membres de notre comité, disait-il, et quelques autres de nos confrères présents à Paris, se réunissaient le soir, lorsqu'ils n'étaient pas appelés à la garde des remparts. L'obscurité des rues, sillonnées quelquefois par l'éclat d’un obus, ne les arrêtait pas; au milieu des inquiétudes les plus poignantes, nous n'avions pas cru devoir délaisser des études qui nous offraient mieux qu'une distraction, surtout lorsqu'un de nos confrères nous traçait le tableau de la littérature grecque pendant les luttes sanglantes de la guerre du Péloponnèse (1). La gloire qu'Athènes s’est acquise dans toutes les branches de l'intelligence a fait oublier ses fautes et ses revers ; nous étions heureux de constater par notre assiduité à ces réunions, que nous n'avions pas non plus un seul jour désespéré de l'avenir de notre pays. » Le sou-

(1) Il s'agit ici de la leçon sur Za Littérature à Athènes pendant les guerres, faite par M. Egger ἃ l'ouverture de son cours au mois d'octobre 1870, pendant le siège de Paris. (Voy. la Revue des cours littéraires du 22 octobre, même année.)

venir de ces réunions, auxquelles lui-même prenait part, a été religieusement rappelé par.M. le marquis de Queux de Saint-Hilaire, dans la notice consacrée par lui à la mémoire de Brunet de Presle; il l’a été aussi par M. Chassang devant notre assemblée générale de 1873, alors que notre premier secrétaire déposa des fonctions exercées par lui pendant six ans avec un zèle qui ne s’est jamais lassé.

« Jamais, a-t-il dit, je n’oublierai ces réunions que nous avions tous les quinze jours, sous le toit hospitalier de M. Brunet de Presle, pendant le siège de Paris, et jusque pendant le bombardement, dans le rayon duquel était la maison de la rue des Saints- Pères. Nous mettions en commun nos douleurs et nos espérances, qui devaient être, hélas! des déceptions, et, si nous ne nous consolions pas, nous nous aidions du moins à supporter nos misères, en élevant nos esprits et nos cœurs, et en nous entretenant des études qui forment entre nous d'indissolubles liens. » Ne puis-je pas, sans crainte d'être contredit, affirmer que toutes les études n’inspirent pas de telles paroles, ne donnent pas un tel soutien ?

A partir de 1870, notre Annuaire prend un développement qu'il n'avait pas eu jusqu'alors, et, comme tous ceux qui doivent le suivre, celui de cette année se partage à peu près également en travaux relatifs à l'héllénisme antique et à l’hellénisme moderne. Nous y trouvons un mémoire de M. Caillemer sur le droit de tester à Athènes, une notice de M. Albert Dumont sur un poids grec inédit, des Observations critiques de M. Charles Thurot sur quelques fragments d’Aristote, un rapport de M. Rinn sur le choix du meilleur auteur grec à mettre entre les mains des élèves de sixième. A la Grèce moderne appartiennent la notice de M. Queux de Saint-Hilaire sur les Æorakistica de Rizo Néroulos, celle de M. Adolphe de Circourt sur deux poëmes d'Aristoclès Valaoritès, mes Observations sur la réforme

publique à la publication des Monuments grecs, M. Heuzey s'exprimait ainsi : « Le jour où nous avons écrit sur notre édifice les mots : Études grecques, nous devions nous attendre à voir l'archéologie frapper à notre porte avec les autres sciences de l'antiquité, comme une sœur plus jeune, mais qui se sent de la maison. Notre temps, il serait injuste de le méconnaitre, doit en partie les progrès qu'il a faits dans la connaissance de l'antiquité hellénique, au privilège d’avoir eu le premier une vue claire et précise de la haute originalité de l’art grec. On ne sait pas assez les secours que l'étude de la littérature grecque peut tirer de l’archéo= logie. Chez les Grecs surtout, l’art et la poésie, nourris des mêmes éléments, n'ont cessé de grandir côte à côte, et de se prêter un mutuel appui... D'un autre côté les historiens de la Grèce ancienne conviendront que les découvertes archéologiques ont singulièrement ajouté à l’idée qu'ils se faisaient de l’ardente activité de la race grecque, et de la hâtive expansion de son influence sur l’ancien monde. Ce n’est pas seulement autour des ateliers de quelques grands maîtres qu'ont fleuri les merveilles du génie grec. De Cyrène à Panticapée, sur la lisière du désert africain comme à l’entrée des steppes de la Scythie, les fouilles offrent le même spectacle d'une inépuisable fécondité, et d’une remarquable unité de goût et de style, que les légères différences de temps et de lieux ne font que mieux ressortir. »

Dans le même discours, M. Heuzey se trouvait appelé à signaler une autre incursion de la Société dans le domaine de l’art. Sur la proposition de M, Brunet de Presle et de M. de Queux de Saint-Hilaire, l'Associa< tion avait antérieurement décidé de faire frapper une médaille à son usage; M. Heuzey put annoncer qu'elle venait d’être terminée. « Cette année, dit-il, voit s’ac2 complir un projet dont la réalisation doit ajouter à l'éclat de nos récompenses, et en même temps donner à notre Association un symbole et un signe de rallie-

ment. La médaille que nous avons résolu de faire graver vient d’être terminée; les épreuves vous en ont été communiquées, et vous les verrez figurer à°l’exposition des Beaux-Arts... M. Chaplain a réalisé, dans la liberté de son inspiration, toutes les espérances que vous aviez fondées sur son talent. »

Enfin, messieurs, je ne me croirais quitte ni envers vous, ni envers le discours présidentiel de 1875, si je ne me rappelais à votre souvenir les sages et ingénieuses paroles qui le terminent. « Tout nous engage, disait M. Heuzey, à conserver en France par nos exemples et nos encouragements le principe de l’unité des études helléniques. Nous ne pouvons oublier que notre Association représente elle-même ce principe par la variété des éléments qui la forment. Nous ne comptons pas seulement dans nos rangs des érudits, des professeurs, mais aussi des artistes qui, au seul nom de la Grèce, ont répondu à notre appel... Ce n’est pas non plus, ‘je pense, un simple hasard, mais un attrait naturel qui nous a conduits dans ce palais es Beaux-Arts, où nous ne pouvons nous rendre à nos séances sans trouver rangées sur notre chemin tant de statues grecques, qui semblent nous dire : « Ne passez pas si vite: nous aussi, nous sommes cette Grèce antique que vous chers chez. »

Il n'entre pas dans ma pensée de donner ici une analyse, même sommaire, des travaux contenus dans nos dix premiers Annuaires; une table ajoutée au volume de cette année les rappellera d’ailleurs à votre souvenir. Mais je ne puis passer sous silence deux docu: ments historiques d’un incontestable intérêt, qui y ont été partiellement publiés, l’un en 1879, l’autre en 1873, et qui sans nous eussent pu attendre longtemps encore de voir le jour, et peut-être ne l’eussent jamais vu. 78 veux parler des Lettres de Stamaty à Kodrikas, qui nous ont élé apportées par M. Émile Legrand, et des Lettres de Coray à Chardon de la Rochette qui nous

une sorte de Providence. Nul, j'ose l’affirmer, en même temps qu’il nous apportait le tribut de sa science et de ses travaux, n’a autant fait pour multiplier nos associés, pour diriger et assurer notre marche. Ce caractère, M. Egger l’a gardé jusqu’au dernier moment de son rôle officiel ; à votre dernière assemblée générale, il a pu venir vous annoncer deux actes, accomplis par son intermédiaire, qui tous deux sont un nouveau et précieux témoignage de l'intérêt qu'inspirent nos travaux, et tous deux constituent une importante addition à nos richesses. D'une part, M. le commandant Fix a bien voulu remettre entre vos mains la précieuse bibliothèque d’helléniste rassemblée par son oncle, M. Théobald Fix ; et d’un autre côté, par une touchante inspiration de piété maternelle, M*° veuve Deville, en

mémoire de son fils si tôt et si douloureusement en-

levé à sa tendresse et à notre affection, nous a fait donation d’une rente annuelle de 500 fr. Ces deux actes de munificence se complètent l’un l’autre. Le don de M. le commandant Fix, si précieux qu’il-nous soit, avait l'inconvénient d'exiger pour notre bibliothèque, ainsi augmentée, un emplacement plus vaste que celui que l'École des Beaux-Arts laisse obligeamment à notre disposition; c'était donc une nouvelle charge imposée à notre budget. La libéralité de M°° De: ville est venue lever cette difficulté. Grâce à elle, nous avons pu louer, à proximité de l'École, le local nécessaire à l'installation, non-seulement de notre bibliothèque, mais de tous nos services. Nous avons enfin cette grande chose que nous n'avions pas eue jus qu'ici, un chez nous, bien modeste sans doute, mais enfin qui suffit à nos besoins actuels. Là, nos commissions pourront se réunir; là notre dévoué et sas vant confrère M. Ruelle, qui, depuis 1873, remplit avec tant de zèle et de compétence les fonctions d'agent bibliothécaire que nous lui avons confiées, pourra s'occuper plus librement des soins dont il est chargé

et recevoir, à des heures fixes, ceux d’entre nous qui auraient besoin de recourir à la bibliothèque, Vous voyez quelle importante amélioration a signalé les derniers jours de notre premier cycle décennal, et c’est pour moi une réelle satisfaction de pouvoir marquer de ce dernier trait l’esquisse de notre naissante histoire que vous m'avez permis de vous présenter.

Une dernière tâche me reste maintenant à remplir : c'est de résumer ce travail ; c'est de lui donner une conclusion, J’essayerai de faire l’un et l’autre en peu de mots.

Instituée pour l’encouragement des études grecques en France, notre Société s’est fidèlement. acquittée de sa mission. Elle a décerné aux auteurs des ouvrages les plus utiles au progrès des études grecques, elle a distribué aux jeunes lauréats, vainqueurs dans les concours universitaires, les récompenses prescrites par nos statuts, Elle a fait mieux : elle est devenue un centre auquel se sont bientôt ralliés la plupart de ceux qui, en France, aiment et pratiquent les études grecques. Entre ces travailleurs, inconnus les uns aux autres, elle a créé le lien d’une précieuse confraternité; parfois même, comme nous l’a dit M. Egger, nous avons mis en lumière des dévouements ignorés, nous avons fait éclore de latentes vocations. D'autre part, notre Annuaire est devenu un asile à des travaux qui souvent, nulle part ailleurs, n’eussent trouvé leur place. Archéologie, épigraphie, critique littéraire, dis: sertations historiques, juridiques et grammaticales, monuments gravés, traductions nouvelles; d’autres Sujets encore, du domaine de la science antique, y ont

Rollin, d’ailleurs, n’a rien dit de l’état de cet enseignement pendant le xvire siècle; mais le sujet a été traité, d’une façon à la fois brève et exacte, par M. Egger, dans son histoire de l’Hellénisme en France. Dans la première moitié du siècle, il nous montre l'influence de la Grèce moderne continuant de s'exercer à Paris par les écrits et par la correspondance de Léon Allatius. Bientôt, à côté de l’Université, Port-Royal d’un côté, les Jésuites de l’autre, propagent et améliorent le culte des études grecques. Port-Royal nous donne Racine, les Jésuites nous donnent Du Cange. Dans la dernière partie du règne de Louis XIV, et sous la Régence, l'enseignement scolaire du grec paraik avoir faibli; mais, en 1726, une ère nouvelle commence, ou tout au moins se prépare, pour les études grecques, avec la publication du 7raité des Études.

Dans ce livre mémorable, écrit à la demande et sur les instances de ses collègues, Rollin, professeur et ancien recteur de l'Université, disciple d’ailleurs et fidèle ami de Port-Royal, a voulu tracer le programme de ce que doit être l'enseignement universitaire. Le titre réel de l'ouvrage est : De la Manière d'enseigner et d'étudier les belles-lettres, par rapport (sic) à l'esprit et au cœur, titre singulier, qui nous semble trahir l'embarras qu'éprouvait l’auteur à bien définir son œuvre, partagé qu'il était entre les anciennes idées et celles qui commençaient à se produire en matière d'enseignement. Mais le sentiment public a donné à l'ouvrage son titre véritable, celui qui peut le mieux caractériser la ferme pensée qui s y développe, le titre de 7raité des études. Et après cent cinquante années, durant lesquelles tant et de si vastes changements se sont accomplis dans le

comme tous les autres, interrompu dans les collèges de l'Université. « Tous ces jeunes régents s'étaient retirés qui voulaient montrer à l'envi qu'ils savaient plus de grec et de latin que les autres. » Satyre Ménippée, harangue de M. le recteur Rozé.

monde, ce programme, rudimentaire en bien de ses parties, offre cependant encore dans son ensemble un système complet, que n’ont pu et ge pourront dépasser les améliorations opérées ouprojetées dans notre système d'instruction publique.

Le livre I a pour titre : De l'intelligence des langues, et contient trois chapitres qui ont respectivement pour objet l'étude des langues française, grecque et latine (l'étude de la littérature étant toujours associée à celle de la langue).

J'arrive de suite au chapitre relatif à la langue et à la littérature grecque. Le point de départ de Rollin est qu'il ne peut y avoir de véritable érudition (1) sans une profonde connaissance de la langue grecque. « Ce fut, dit-il, par l'étude du grec que les Romains vinrent à bout de conduire tous les arts, et la langue latine elle-même, à ce point de perfection où l'on sait qu'ils furent amenés du temps d’Auguste. — « De Térence et de Caton le Censeur à Cicéron », la Grèce devint l'école ordinaire des meilleurs esprits de Rome, qui songeaient à se perfectionner dans les arts et elle conserva cette réputation assez avant sous les empereurs. Quoique Cicéron eût mérité un applaudissement universel par ses premiers plaidoyers, il sentit qu'il manquait encore quelque chose à son éloquence. Déjà fameux orateur à Rome, il ne rougit pas de redevenir le disciple des rhéteurs et des philosophes grecs sous qui il avait étudié dans sa jeunesse. Athènes vit avec douleur, quoique avec admiration, que ce jeune Romain, par un nouveau genre de conquête, allait lui ravir tout ce qui lui restait de son ancienne gloire, et enrichir l'Italie des dépouilles de la Grèce. — Il en sera de même dans tous les siècles. Quiconque aspirera à la réputation de savant sera obligé de voyager, pour ainsi dire, long-

(1) Ce mot, chez Rollin, a un sens beaucoup plus large qu'aujourd'hui, le sens de l’eruditio latin.

néral les causes et les remèdes des révolutions (1). »

A toutes les branches du savoir grec que nous avons cultivées, il en est donc une que nous devons désirer de voir s'ajouter : c’est la science politique. Nulle autre n’est appelée aujourd'hui à rendre de plus grands services ; nulle autre ne mérite mieux de trouver sa place au milieu d'hommes animés de l'amour de leur pays, de l'amour de l’humanité., Les meilleurs sentiments, les plus généreuses intentions ne suffisent pas ; il faut la science. Socrate le répélait chaque jour à ses concitoyens, et il ne se ferait pas faute de le répéter s’il était au milieu de nous. Sous ses auspices, mettonsnous donc à l’œuvre ; si je regarde autour de moi, je vois bien que les bons ouvriers ne nous manqueront pas (2).

N'est-ce pas d’ailleurs, dans la réforme, ou pour me servir d’un mot plus doux, dans le perfectionnement de notre système d'instruction publique, que la science politique doit trouver une de ses premières et de ses plus importantes applications? et dans cette œuvre quel meilleur guide, quelle plus juste inspiration pourrait-elle suivre que celle de la Grèce, et surtout de l'école socratique ? Rollin lui-même l'avait compris, quoique d'une manière incomplète. Il exhorte les jeunes gens à ne pas regarder comme perdu le temps que l'on donne à entendre les auteurs grecs, et à se bien per-

suader que « c’est par de telles études qu'on se met en

(1) Barthélemy Saint Hilaire, Politique d' Aristote, traduite en français. Préface. Paris, 1868. — Dans les lignes que nous avons reproduites, on peut regretter l'absence du nom de Socrate.

(2) Je laisse à mes confrères le soin de relever sur la liste de nos membres les noms de ceux qui, par leurs travaux, veterani ou tirones, ont servi et peuvent servir encore la cause de l'Hellénisme ; c’est une armée toute formée pour le soutien de cette cause glorieuse.

Entre tous ces travaux, me sera-t-il permis de mentionaer, par une exception unique, un des plus récents et à la fois des plus importants, celui de notre vice-président, M, Paul Foucart, sur la Politique coloniale des Athéniens ?

état de faire honneur à sa patrie, d’en remplir dignement les premières places, et de faire revivre ces nobles sentiments de générosité et de désintéressement qui ne subsistent presque plus que dans les livres çt dans l’histoire ancienne ». C’est tout ce que Rollin pouvait dire vivant sous le régime d'une monarchie absolue (1). Avant lui cependant Bossuet avait vu plus haut. Parlant de la Grèce dans son Histoire universelle, il avait dit : « La liberté que se figuraient les Grecs était une liberté soumise à la loi, c'est-à-dire à la raison même, reconnue par tout le peuple. Comme chaque forme de gouvernement ἃ ses avantages, celui que la Grèce tirait du sien était que les citoyens s’affectionnaient d'autant plus à leur pays qu'ils le conduisaient en commun, et que chaque particulier pouvait parvenir aux premiers honneurs. Ce que fit sa philosophie pour conserver l’état de la Grèce n’est pas croyable. Plus ces peuples étaient libres, plus il était nécessaire dy établir par de bonnes raisons les règles des mœurs et celles de la société. Pythagore, Thalès, Anaxagore, Socrate, Archytas, Platon, Xénophon, Aristote, et une infinité d’autres, remplirent la Grèce de ces beaux préceptes. » C’est là, en effet, la condition de tout gouvernement libre ; il faut que les règles de la sagesse, il faut que les beaux préceptes soient mis à la portée de

(1) Un document, cité par Rollin lui-même en tête de son livre, indique clairement la direction que le pouvoir royal entendait qui fût donnée à l'éducation des jeunes gens dans l’Université, sous le rapport moral et politique. C'est le préambule du règlement de 1598, édicté par Henri IV : « La félicité des roiaumes et des peuples, et surtout d’un État chrétien, dépend de la bonne éducation de la jeunesse, où l'on a pour but de cultiver, de polir par l'étude des sciences l'esprit encore brut des jeunes gens, de les disposer à remplir dignement les ‘différentes places qui leur sont destinées, sans quoi ils seroient inutiles à la République {sic); enfin de leur apprendre le culte religieux et sincère que Dieu exige d’eux, l'attachement inviolable à leurs .pères et mères et à leur patrie, le respect qu'ils sont obligés de rendre à leurs princes et à leurs magistrats. »

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