DE L'ENSEIGNEMENT CLASSIQUE EN RUSSIE
Le gouvernement russe paraït s'apprêter à faire subir à l'instruction publique une nouvelle transformation. Sous le règne de Nicolas, il n'était question que de sciences dans les gymnases de l'empire; pour former des hommes pratiques et qui n'aient point de penchant pour les idées révolutionnaires, on croyait alors à la seule vertu des mathématiques, de la physique et de la chimie.
Le système changea sous Alexandre II; Katkoff et le mi
(1) Nous pensons devoir faire suivre ce mémoire d’un extrait du Jowrnal des Débats (13 août 1887), — E, d'E,
nistre de l’intérieur comte Tolstoï, donnèrent une place prépondérante au latin et au grec; Démosthène et Tite-Live, qui peu auparavant passaient pour libéraux et révolutionnaires, eurent mission de façonner de bons citoyens dévoués au tzar et aux institutions établies.
Le nombre des gymnases et progymnases classiques devint considérable ; on ouvrit des classes parallèles et enfin, pour rendre plus facile la tâche des parents, on procéda à l'organisation de classes préparatoires. [l était évident que le ministère de l'instruction publique reconnaissait l'instruction classique comme la plus saine, la plus normale pour toute la masse intelligente de la population de l'empire.
Certaines mesures récentes qu'a prises le gouvernement permettent de croire que ses vues ont changé de nouveau à ce sujet. Au lieu de consacrer ses soins comme auparavant à augmenter le nombre des jeunes gens destinés à recevoir une instruction classique, il vient d'ordonner la fermeture des classes préparatoires des gymnases et, par une circulaire toute récente, il laisse entendre qu'il serait bon d’écarter des écoles classiques une certaine partie de la jeunesse pour la diriger vers d’autres branches d'instruction. La même circulaire prévoit, comme conséquence de ce système, la fermeture des classes parallèles et même la transformation de certains gymnases et progymnases en écoles d’un autre type.
Il n’est pas malaisé d'expliquer ce revirement. Ce n’est pas qu'on ait absolument perdu confiance dans le système d instruction classique, puisqu'on n'a pas abandonné le principe de n’admettre aux Universités que les élèves des gymnases. Mais on s’est aperçu que l'énergie avec laquelle on avait développé en Russie le système de l'instruction classique avait produit des conséquences étranges et assez imprévues.
Les gymnases et les progymnases se sont remplis d'élèves provenant de classes de la société pour lesquelles une éducation classique est un luxe inutile et même dangereux. Cela provient naturellement de ce que beaucoup de parents sont peu versés dans les matières d'instruction, aussi, souvent, commettentils des fautes qu'une sage administration compte leur éviter.
Les résultats défavorables des premières quinze années d'existence du système classique ont eu d’ailleurs pour cause principale le manque de pédagogues bien préparés par l'époque précédente. On avait besoin de maîtres en masse, et il n’y en avait pas. On fut obligé d’en faire venir d'Autriche et de l’arrondissement scolaire de Dorpat. Les maîtres classiques tchèques et de Dorpat étaient pour la plupart des individus fort honorables, mais ils n'étaient en rien préparés aux conditions de la vie russe; et comme ils n'étaient guère familiers avec la langue russe, il leur fut difficile de se rapprocher de leurs élèves et de les comprendre. Il en résulta que sous eux les écoles prirent üne espèce de caractère bureaucratique, assurément fâcheux.
La circulaire dont il est question plus haut attribue également à un certain manque de capacité et aux conditions précaires de leur vie domestique la sortie en masse des gymnases d'élèves qui n’ont pas terminé leurs études. Cette raison est sans doute bonne; mais l’on pourrait admettre aussi, et plus justement peut-être, que le mauvais résultat donné par les études classiques en Russie provient en partie de l'insuffisance de cet enseignement et du système vicieux adopté dans les gymnases. On s’est heurté, en effet, à de nombreuses difficultés : manque d'argent, manque de maitres, etc. La plupart des gymnases n’ont pas de local leur appartenant; les classes contiennent parfois plus de quarante élèves, et dans ces conditions il est difficile, même pour un maître de grande expérience, d'obtenir de bons résultats.
Quoi qu'il en soit, les journaux russes approuvent fort les motifs de la lutte entreprise par le ministère de l’instruction publique et lui souhaitent de réussir à déraciner un mal que tous reconnaissent ; mais, pour atteindre ce but, la plupart pensent qu’on ne devrait pas déroger au principe qui reconnaît le classicisme comme la base fondamentale de toute instruction sérieuse. Pour qu’il y ait moins d'élèves qui ne terminent pas leurs études, il faudrait, disent-ils, améliorer le mode d'enseignement et le système pédagogique,
et pour combattre efficacement une affluence d'éléments disparates dans les gymnases, il faudrait se hâter de réaliser la réforme de l’enseignement professionnel et élémentaire.