JEAN LANGEVIN
" Par la miséricorde de Dieu et la grâce du Saint-Siège, premier évêque de Saint-Germain de Rimouski.
" Depuis que la voix du chef de l'Eglise Nous a appelé à la conduite de ce Diocèse, Nous n'avons cessé de chercher les moyens d'y assurer l'avenir de notre sainte religion par la fondation d'un séminaire et d'un évéché."
Ainsi, à moins que les habitants de Rimouski ne bâtissent un» palais à leur évêque, la religion est flambée.
" Il est facile de comprendre qu'il Nous serait impossible de réaliser ces projets importants pour le bien du Diocèse au moyen des faibles contributions qui Nous sont parvenues jusqu'ici. Mais d'un autre côté, Nous voudrions réussir à effectuer ces constructions sans surcharger de dettes, surtout d'intérêts ruineux, la Corporation Episcopale, (c'est évident, cela avant tout) en même temps que Nous désirerions éviter toute entreprise qui serait trop à charge aux paroisses."
Le moyen de décharger les paroisses, c'est de les faire souscrire.
" Eh bien ! Nos Chers Frères, (appelons-les Chers Frères, c'est adoucissant) il nous semble que le Seigneur Nous a inspiré un mode tout à la fois efficace et peu onéreux de prélever les fonds nécessaires."
U nous semble ! Monseigneur Jean n'est pas certain, mais avec un peu plus de temps, il aurait avoué que c'est l'archange Gabriel luimême qui lui a apparu et lui a suggéré ce mode facile et lumineux. On voit bien qu'il n'est pas encore rompu au métier comme l'évêque Bourget.
" Voyez quels magnifiques résultats praduisent les contributions d'un seul sou par semaine pour la Propagation de la Foi et d'un sou par mois pour .la Sainte Enfance ? (Non, on ne les voit pas du tout). Ce sont ces œuvres vraiment catholiques que nous prenons pour modèles."
Rien n'est catholique comme d'être logé dans un beau palais.
" Après avoir consulté les membres du clergé que Nous avons pu voir, (pourquoi les consulter, si vous êtes inspiré ?) particulièrement ceux de notre Conseil," (ah 1 on ne pouvait mieux choisir. Voilà un
homme qui sait se faire approuver) " et avoir rencontré partout une approbation entière de notre plan, (ça va de soi), Nous nous proposons donc de remplacer les différentes quêtes indiquées pour le collège et l'évêché par une seule contribution annuelle, et cette contribution sera, en moyenne, de quinze sous ou la valeur de quinze sous par communiant, pendant dix ans. 1 '
L'éreintement n'est pas encore visible. Il faut des précautions oratoires, pour ne pas effaroucher les gens ; vous allez voir arriver les piastres tout-à-1'heure.
" De cette façon, une famille de quatre communiants n'aura à donner par année que d'un écu à trois trente sous. (Voilà que ça vient). Nous sommes d'ailleurs persuadé que beaucoup de familles à l'aise n'hésiteront pas à offrir deux, trois et quatre piastres annuellement, (Aïe, aïe, ça y est), afin de suppléer à la pauvreté de quelquesuns de leurs co-paroissiens."
Quand ils seront tous pauvres, Monseigneur aura son palais, et il les bénira pour leur donner des rentes.
Je crois remarquer dans l'évêque Langevin des tendances annexionnistes. Avant deux ans, son diocèse sera vide, tous les habitants l'auront quitté pour les Etats-Unis,
" Quel est celui d'entre vous qui ne dépense pas inutilement ou mal à propos la valeur de quinze sous par année ? Or, voilà les étrénnes que nous demandons au nom de l'Enfant Jésus à chaque communiant de notre Diocèse."
Allons, bon ! voilà l'enfant Jésus là-dedans. Des étrénnes, des étrénnes, mes enfants. Ah 1 comme mon cœur paternel s'émeut. Soyez bénies, ouailles adorées :
" Nous voudrions pouvoir parcourir les différences localités et réclamer Nous-même cette légère contribution."
Vous voyez que ça n'est pas l'envie qui manque. Mais Monseigneur n'a peut-être pas encore de carrosse, et il n'aime pas à aller à pied, comme saint Pierre.
" Nous avons la douce (Douce est attendrissant ; je mets la main dans ma poche) confiance que personne ne refuserait de verser dans la main de son évêque ces quelques sous, destinés à faire tant de bien. 9 *
Il n'est pas besoin d'être évêque pour mendier de cette façon-là ; Montréal est rempli de gamins en guenilles qui en font autant tous les jours.
Mais ils ne disent pas que ces quelques sous sont destinés à faire tant de bien. Il leur manque l'infaillibilité.
" Mais ce que Nous ne pouvons faire, vous voudrez bien l'exécuter (oui, exécutez les paroissiens) en notre nom, vénérables curés, nos dignes coopéra teurs/'
Dignes s'entend dans le sens de capables de bien quêter.
" Mais comment, dira peut-être quelqu'un, une contribution si minime, quinze sous par année, pourra-t-eÛe suffire à des œuvres si importantes t "
Attendez un peu ;Mgr. prépare ses batteries pour demander davantage et suppose des objections, mais il ne dît pas si elles sont inspirées. C'est essentiel pourtant.
" Comme Nous sommes sur le point de demander des soumissions à des entrepreneurs, Nous comptons que personne ne fera défaut."
Ce n'est pas seulement aux entrepreneurs que les évêques demandent des soumissions ; jusqu'à présent, c'était à tout le monde. Les entrepreneurs feront une variante.
" Nous avons besoin du concours de tous sans exception, et nous le réclamons au nom de la gloire de Dieu, au nom des intérêts les plus eh ers de la religion, au nom de la 'conscience, qui oblige chaque fidèle à contribuer au recrutement du clergé, au logement et à l'entretien de son premier Pasteur."
Crescendo. Voilà l'obligation maintenant. Mais pourquoi demandez-vous au lieu d'ordonner, si vos paroissiens sont obligés ?
C est pour la gloire de Dieu ! songez-y ; il faut que ça marshe.
" S'il faut encore à quelques-uns un autre motif pour exciter leur générosité, ils le trouveront dans les avantages spirituels suivants :
Une messe basse sera célébrée dans la chapelle du nouveau séminaise et dans celle du nouvel évêché, une fois par mois pendant vingtcinq ans, (c'est long, mais ça paie si bien !) pour tous ceux qui auront régulièrement contribué de la somme demandée."
Et à ceux qui n'auront pas contribué on refusera l'absolution.
" Ces entreprises importantes, (Importantes ! hein !) Nous les mettons humblement sous la protection de la très-sainte Vierge, (La sainte Vierge a pas mal d'ouvrage de ce temps-ci. Il y a tant d'évêques qui mendient sous sa protection, qu'elle pourrait bien se
tanner. Mais enfin, en lui rafraîchissant le souvenir ) convaincu
que cette bonne et tendre Mère fera réussir ces projets au-delà même de notre attente, et que, sous ses auspices, la jeunesse studieuse du Diocèse pourra, d'ici à deux ans, prendre possession du nouveau séminaire, et qu'il ne s'écoulera guère plus de deux autres années avant que l'Evéque puisse entrer dans sa* nouvelle démettre."
C'est là ce qu'il ne faut pas perdre de vue.
Je ne puis me lasser d'admirer combien on est heureux d'être évêque. On mendie, on conjure, on tond, on se fait donner quelques sous qui finissent par des piastres, et quand tout le monde est ruiné, on rejette cela sur le compte du bon Dieu, de la sainte Vierge et de l'enfant Jésus.
" Le succès- de ces deux œuvres amènera d'ailleurs la réalisation d'une autre également intéressante, l'établissement d'une maison-mère et cPun noviciat pour les Sœurs de la Charité à Rimouskî. (Encore ! encore de la charité ! ah ! voyons, y a un bout). C'est dans ce but que nous faisons construire une allonge à notre demeure provisoire."
Ici, Mgr. sent le besoin d'une allonge.
" Nos Chers Frères, il est toujours pénible d'être réduit à mendier ; mais quand c'est un père qui implore la charité de ses enfants, il a au moins la consolation de ne pas solliciter en vain."
Oui, cela est un peu ennuyeux dans les commencements ; inais quand on en a l'habitude comme l'évêque de Montréal, ça devient un vrai plaisir.
On a des enfants, après tout, c'est pour qu'ils soutiennent notre vieillesse.
" Certain que vous vous rendrez tous à nos désirs, nous vous bénissons très-affectueusement au commencement de la nouvelle année, au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit."
Ah ! Ah ! quand je vous le disais que la bénédiction viendrait par là-dessus ! . . . .
Le Saint-Esprit n'avait pas encore fait son apparition. Mais il n'a rien perdu pour attendre, comme vous voyez.
Maintenant que les trois personnes de Dieu sont en cause, Mgr. Jean peut-être certain du succès.
Mais quel habile homme, et dire qu'il n'en est encore qu'à son début ! vertudieu ! Il succédera à l'évêque Bourget.
La Gironde contient les détails suivants sur la manière dont se sont conduites les troupes de la reine d'Espagne, à Béjar :
" Repoussés par les libéraux, retranchés dans les maisons et" derrière les barricades, quelques soldats ont tué des vieillards, des femmes, des enfants dans la petite partie de la ville qui a été six heures à leur merci. Un soldat a embroché un enfant arraché du sein de sa mère, et l'a promené au bout de sa baïonnette dans la ville. Un autre soldat a tué la mère."
On remarquera que le droit divin ne ressemble pas au droit populaire. Le premier fait éventrer les enfants ; le second pardonne aux bourreaux.
J'allais oublier un de ces documents, comme Dieu permet qu'il en existe, afin que ma Lanterne soit toujours à flot.
Poussé par une fatalité providentielle, le Nouveau-Monde me remet en voie* Mardi, il revenait encore sur la question de l'Institut- Légah
" Si les élèves, dit-il, persistent à se réunir à l'Institut-Canadien, quelle espèce de public peuvent-ils se flatter de réunir ? Depuis que l'Institut-Canadien se trouve sous le coup des censures ecclésiastiques, quel est l'auditoire qui se rend à ses séances publiques ?
" Il existe dans Montréal des Sociétés, hautement patronnées par
le public canadien, qui se feraient grand plaisir, nous en sommes sûr, d'accueillir l'Institut-Légal et de mettre à sa disposition leurs salles et leurs livres : pourquoi n'essaierait-il pas quelques démarches ? "
Quand on parle de ces " Sociétés hautement patronnées . . . . " c'est avant tout, bien entendu, de l'Union-Catholique qu'il s'agit Eh bien ! lecteurs, attrapez moi ceci, et jugez un peu si le public qui patronne cette société bouffonne, n'est pas revêtu d'une carapace de stupidité ou de plate hypocrisie qui défie tous les projectiles connus.
A moins que ce public n'aille à l'Union pour rire de ce qu'il, y entend ; alors c'est autre chose. L'Ordre appelle ce qui suit une belle adresse. Pourquoi pas ? il dit bien aussi que l'évêque de Montréal est un homme éloquent !
C'est M. Bourgoin portant la parole à M., l'évêque Bourget, à une séance récente de l'Union-Catholique :
" Monseigneur, vous appor: ez à cette séance remarquable l'éclat de votre présence, et nous la sincérité de notre affection et de notre dévouement pour un auguste prélat ; et nous voudrions que les portes de notre institution fussent aussi vastes que celles de nos cœurs pour recevoir dignement la plénitude de votre prestige sacré, comme nos cœurs sont toujours prêts à livrer passage aux affections d'un dévouement et d'une admiration illimités envers Votre Grandeur.
" La présence de Votre Grandeur dans cette enceinte est pour nous un événement ; mais Mgr., je ne dirai pas que c'est un spectacle inaccoutumé. Il ne nous est pas donné, il est vrai, de vous posséder souvent, et nous pourrions compter nos bonheurs ; (l'Union Catholique n'a qu'une séance tous les six mois, ce qui est certainement un grand bonheur, pour ses membres et pour le public), mais nous qui sommes l'Union-Catholique, l'union des cœurs et des esprits dans la vérité de l'enseignement religieux, nous nous croyons en quelque sorte, identifiés avec l'Eglise même, dont nous sommes les enfants. Quand nous venons ici réchauffer nos cœurs dans ce brasier entretenu par la main savante des bons Pères, et dont la foi s'échappe -en rayonnements suaves et pénétrants, nous vous portons tous dans notre âme comme notre chef et notre père. Votre autorité est là à côté de celle de l'Eglise ; le respect que nous portons à la sainte institution de Dieu se confondent dans l'unité de l'enseignement divin, dans V Union Catholique de nos aspirations et de notre vénération !
" Nous sommes donc habitués, Mgr., à votre présence mystique, à votre présence symbolique y sous laquelle ont lieu toutes nos réunions. Votre Grandeur n'y vient presque jamais et Elle y est toujours. De loin comme de près, c'est vous qui nous guidez, parce que, vous êtes la tête de l'Union-Catholique dont nous sommes les membres. Vous travaillez ailleurs que chez nous, et nous vous possédons dans les attributs de votre dignité hiérarchique.
" Monseigneur, cela ne nous empêche pas de savoir sentir les faveurs que nous attachons à votre prése ce réelle et véritable. C'est une grande fête pour nous; car .ce n'est pas seulement l'autorité de
l'Eglise que Votre Grandeur porte aveo Elle ; c'est aussi l'autorité de la vertu et de la sainteté dont vous nous donnez le consolant spectacle. Nous noua réjou»son& de la présence de Votre Grandeur, parce que nous respectons le caractère sacré, la dignité inviolable, le mérite supérieur, les vertus modèle* de Votre Grandeur. Voua êtes Pâme du diocèse et votre approche nous communique une nouvelle vie. Votre passage au milieu de nous sera marqué de nouvelles grâces, car le ciel bénit toutes vos œuvres» et vous nous aurez imprimé un élan plus vigouseux de ce " même bras qui lança dans Vopinion publique le projet de la sainte croisade vers la Ville Éternelle."
Et cœtera, et estera, et caetera. On vous mangera bientôt, Monseigneur, pour en finir. Faites comme le pélican, partagez-vous à vos enfants, qu'ils se mettent votre Grandeur dans le corps. Ils ont partout dans la tête et dans l'âme votre présence mystique et votre présence". symbolique ; c'est bien le moins qu'ils aient qielques bouchées de votre présence réelle.
Jésus-Christ, Monseigneur, qui n'était qu'une pâle image de ce que vous êtes, s'offre tous les jours à manger au genre humain. Vous* condescendez à nous donner une de vos côtelettes tous les six mois, afin que nous vous possédions dans les attributs de votre dignité hié~ "
rarchique.
Je lis dans la Minerve du 7 Janvier.
Les Rapports annuels du Surintendant constatent une série de progrès marqués dans toutes les branches de l'enseignement, mais on aurait tort de donner a oee chiffres toute la valeur qu'il» paraissent avoir.
" En supposant que tous les chiffres tussent exacts, il ne resterait pas moins prouvé que dan» la réalité, dans le» résultats définitifs pratiques, notre instruction n'a pas la valeur qui lui est assignée dans ces Rapp rts Les faits sont plus frappants que le» chiffres, et on aura beau entamer toute* les additions possibles, on ne prouvera pas que notre système d'instruction publique a atteint les dernière» limites du progrès et de la perfection,
" Nous sommes prêts, encore une fois, a reconnaître tous les succès obtenus et a donner tous les mérites possibles à qui de droit, mais nous disons aussi que lé temps est venu pour le Bas-Canada d'avoir une politique parfaitement tranchée sur Vinstrution pubtiqut, et que la nouvelle tendance doit être de plus en plus dans le. sens de la propagation d'une instruction éminemment pratique.
Et plus loin :
" Nous aimerions à voir la législature de Québec donner une part convenable . de son attention à une question qui en est si diurne. Il ne s'agit pas de dépenser des sommes considérables, de cr >er des établissements dispendieux, de vouloir rivaliser, pour l'enseignement supérieur, avec les vieilles sociétés 4'Europe. Cela ne nous convient pas.
" Laissons a l'Europe ce qui est de la nature de» sociétés européenne*, et n'oublions jamais que nous avons besoin d'une instruction à l'américaine.
C'est pourlivoir dit la même chose depuis quatre ans que Ton m'a décoché toute espèce d'appellations doucereuses, telles que brouillon, révolutionnaire, démagogue; perturbateur, destructeur (Tordre social .... tic»
La Minerve elle-même, se joignant en Octobre dernier au concert
des journaux trempés d'eau bénite, ne s'exclamait-elle pas en présence des statistiques du Journal de V Instruction " que nous étions le peuple le plus instruit de la terre, et que, dans aucun autre pays, il n'y avait une si forte proportion d'enfants fréquentant les écoles ? "
Aujourd'hui, nous voilà devenus le plus ignorant peuple au monde, et les statistiques ne sont qu'un mirage.
Seuls, les démagogues, perturbateurs, destructeurs, comme moi, restent fidèles à ce qu'Us ont dit d'abord, parce qu'ils ont besoin de ne rien dire que d'incontestable, sans s'occuper des cric et des tempêtes.
La Minerve prend du reste un soin scrupuleux de démontrer par son propre exemple combien est juste ce qu'elle dit aujourd'hui.
En jetant un coup-d'œil sur ses Informations quotidiennes, j'y vois les expressions suivantes qui sont faites pour démolir toutes les statistiques imaginables du Journal de l'Instruction Publique.
" Réparages. — La sympathie de la France vis-à-vis de V objet de l'ambassade Chinoise.
Senor Sagosta accuse les rêactionnistes, de vouloir empêcher de prendre le plébictste.
Et cela dans un seul numéro, s'il vous plaît !
Quand, il y a quelque temps, je me moquai des traductions de la Minerve, et fis voir par là combien il était difficile de trouver un jeune homme sorti de nos collèges avec assez de connaissance du français, de l'histoire et de la géographie, pour faire un simple traducteur de dépêches, je vis tomber une fois de plus sur moi les tuiles consacrées.
La Minerve donna entre autres pour excuse qu'il était bien naturel que des expressions incorrectes se glissassent dans des traductions faites la nuit à la hâte.
Eh bien ! il me semble que le Pays a, lui aussi,des traductions à faire, dans le même temps absolument que la Minerve, sans plus d'avantages, si ce n'est qu'il a plus de dépêches, et voici comment il a rendu la même phrase : .
Senor Sagosta, ministre de l'intérieur, attribue les derniers troubles a Gadiz et a Malaga aux intrigues des réactionnaires, et il prétend que leur objet est de prévenir le plébicùte.
Ceci, au moins c'est du français.
Il est vrai que le Pays ne commence pas tous ses articles par des Veni Sancte, et ne finit pas ses traductions par des signes de croix.
Voici, du reste, comment le Pays répond, dans un article plein de justesse et d'à-propos, à tous ces braillards de la jeunesse incertoconservatico-libérale qui font leur apparition de temps à autre, et
auxquels la Minerve veut bien prêter par-ci par-là ses colonnes, comme on donne une beurrée à des petiots :
Quelques brebis attaquées se sont glissées au bercail et ont communiqué la contagion à un grand nombre.
Les jeunes surtout, dont le caractère et l'ardeur se plient difficilement au joug, dont l'intelligence aime a s'exercer, qui tous cherchent un champ, une carrière à parcourir, s'insurgent dès aujourd'hui et ne veulent plus obéir à la Voix de leurs chefs. Prudents et dissimulés, ils voudraient changer les cadres du r giment sans toucher aux manœuvres. Ils ne s'aperçoivent pas qu'ils tentent l'impossible et que l'obéissance et la discipline sont les seules vertus appréciées dans le parti !
Discuter, donner des raisons, c'est de l'indépendance, de la libre recherche, tout cela sent la révolte et frise l'h résie. Vous vous êtes appuyée jusqu ici sur vn appui qui vous a manqué qui s e*t même changé en cause de cAu'e, lorsque vous en avez eu besoin. Eh bien I sachez quil en sera toujours ainsi, tant que vous voudrez conserver votre individualité. Il n*y a pas de tiers parti posxiblt ; conservateurs ou libéraux, choisissez. Vos vêtements d'emprunt et vos allures multiples ne donnent le change à pers»nne. vous perdez inutilement le bénéfice de vos métamorphoses ; vous n; pourrez que devenir suspects aux vôtres sans servir le yrogres
Voilà pourquoi, enfin, les conservateurs vous repousseront comme dangereux, et nous comme mutiles, tandis que votre ridicule conspiration n'aura servi qu'à river plus fortement vos chaînes, affermir ce qu'elle voulait ébranler et livrer le secret du silence des uns comme du langage des autres.
Comprendrez-vous enfin, jeunes gens, comprendrez- vous qu'entre les mains du clergé, vous ne pouvez être qu'un instrument de circonstance qu'il brise dès qu'il n'en a plus besoin, qu'en croyant vous faire de lui un allié, vous vous êtes donné un maître qui exploite à son profit unique tout le bien que vous pouvez faire avec vos talents et votre énergie, qu'en persistant à ne pas vous arracher à vos chaînes, vous perdez de plus en plus le sentier de l'avenir, que vous vous rendez inhabiles aux conditions nécessaires de notre prochain état de société, et que vous vous trouverez avant longtemps peut-être isolés au milieu d'un monde qui aura marché sans vous ?
Mais combien de temps encore devrai-je prêcher dans le désert 1
Toutes les fonctions des ministres canadiens peuvent se résumer ainsi :
Je pars, tu pars, il part, nous partons, vous partez, ils partent.
J'arrive, tu arrives, il arrive, nous arrivons, vous arrivez, ils arrivent.
Je repars, tu repars, il repart, nûus repartons, vous repartez, ils repartent.
Cela rapporte 5,000 dollars par année à chacun d'eux.
- Qu'on ouvre n'importe quel journal quotidien et Ton y verra que, depuis un an, chaque première dépêche télégraphique est ainsi conçue :
L'Hon. ministre des travaux publics est arrivé ce matin.
L'Hon. ministre de la milice partira ce soir.
L'Hon. ministre d'Etat a passé par cette ville aujourd'hui. ,&. .
Je connais tout le prix des voyages ; je sais combien ils développent l'intelligence et perfectionnent l'éducation.
Mais je ne comprends pas bien comment ceux qui ont tant besoin d'apprendre sont précisément ceux qu'on a choisis pour conduira les autres.
On n'a pas fait des ministres pour qu'ils finissent leurs études, ni pour mesurer tous les jouis la distance entre Québec et Ottawa
Ils sont bien heureux toutefois d'être ministres, car ils sont sûrs d'arriver, ce qui n'est pas toujours le cas pour les mortel» ordi-
naires, dans les trains du Grand Tronc, qui eux, partent, avancent un peu et reculent deux fois plus.
Il est des âmes douces, compatissantes, bénignes, qui éprouvent le besoin de se dévouer et de faire le bien.
Mais le meilleur moyen qu'elles trouvent d'y parvenir est de s'enfermer dans un couvent, à l'abri des occasions innombrables d'être utiles qui se présentent dans le monde.
Livrées à la réclusion, au silence, compatissantes pour des maux qu'elles ignorent et qu'elles ne peuvent par conséquent secourir, elles laissent ainsi à d'autres le fardeau de la vie réelle dont elles évitent les ennuis et les combats.
Vous voulez faire le bien ! eh ! mon Dieu ! allez donc dans les campagnes instruire nos pauvres villageoises, allez fonder des écoles, donnez l'exemple de l'amour du prochain en rendant sa condition meilleure, en l'éclairant, en l'élevant.
C'est plus qu'un besoin, c'est une nécessité impérieuse pour nos campagnes plongées dans une si triste ignorance.
Ce n'est pas en marmottant des prières du matin au soir qu'on se rend utile aux hommes.
C'est en se mêlant à la vie active et en donnant l'exemple de la . soumission aux devoirs que l'existence impose.
Vous qui vous soustrayez à l'accomplissement de ces devoirs, de quel œil voulez-vous qu'on vous regarde 1
Vous dites que le monde n'est pas fait pour vous, et que vous voulez pratiquer toutes les vertus dans le silence et l'obscurité.
Vous êtes faites pour le monde comme toutes les autres créatures, car en vous créant parmi vos semblables Dieu a voulu que votre place fût avec eux.
Vous ne pouvez vous affranchir de ce devoir sans manquer aux obligations de la destinée.
La vertu n'est pas ce qu'on la fait ; elle n'existe pas pour une classe d'êtres à part qui la mettent tout entière dans un mysticisme vague et énervant.
Elle consiste à bien faire tout ce que l'on fait, et la plus belle prière qu'on puisse adresser à Dieu est une bonne action et le devoir de chaque jour vaillamment accompli.
Je reçois la lettre suivante :
Monsieur,
Ce que vous racontes de Pie IX, qui s'apitoyait sur le sort des habitants d'une paroisse ruinée par une inondation, tout en empochant leur argent, me rappelle un trait de l'évêque Bounret, de même nature, mais encore un peu plus comique.
Une bonne partie de la ville de Montréal venait d'être détruite par un incendie, et Ton avait remplace les maisons par des cabanes de planches. Sa Grandeur
trouva le moment favorable pour demander a ses diocésains rassemblés de lui bâtir un palais ; mais Impossible de ne pas. faire allusion à l'incendie de leurs propriétés, dont les ruines étaient encore fumantes.
" Quand j'ai vu, dit riUustrrrrissime, tant de bons enfants privés d'asile et de
Sain, mon cœur paternel a saigné et j'ai pente êàrkuêemeiU à me faire bâtir une eaane de planches au milieu des leurs."
" Voyez donc, se disaient les bonnes femmes et autres en s'en retournant, quelle humilité, quelle charité de notre saint évêque I II «-pensé, mais pensé sérieusement, â demeurer dans une cabane de planches comme l'un de nous.
Ce qui doit nous consoler un peu, c'est que ces guides spirituels, qui mènent les peuples à la misère et auxiel, n excellent pas seulement à écrire des bulles et des mandements, mais encore à jouer la comédie, et que, s'ils nous font souvent pleurer, ils nous font aussi bien rire quelquefois.
Je suis oien sincèrement votre tout dévoué
Le correspondant oublie de m'apprendre si le vénérable évêque a envoyé à Kome un architecte pour y étudier le plan d'une cabane de planches, comme il Ta fait pour ce temple magnifique qu'il avait promis de faire bâtir, d'après le modèle de celui de Saint-Pierre de Borne, et pour lequel tant de milliers de dollars souscrits sont devenus introuvables.
Sans doute ils sont égarés quelque part dans le sentier du paradis, voie difficile ou Ton marche docilement derrière ses guides spirituels, en fermant les yeux.
Et puis, les biens de la terre sont si méprisables, qu'une bonne occasion de plus de s'en débarrasser doit nous rendre bien reconnaissants envers notre saint évêque qui nous mène aux cieux tout droit en vidant nos poches, se réservant à lui seul tous les fardeaux de la route.
Hommes noirs, d'où sortez-vous t
Nous sortons de dessous terre,
Moitié renards, moitié loups,
Notre règle est un mystère.
Nous sommes fils de Loyola,
Vous savez pourquoi l'on nous exila,
Nous rentrons, songez à vous taire,
Et que vos enfants suivent nos leçons,
C'est nous qui fessons, •
Et qui refessons,
Les jolis petits, les jolis garçons.
Béranger écrivait ces vers en 1820, ou à peu près. Les Jésuites étaient revenus en France avec la Restauration; déjà ils avaient réouvert leurs collèges en maints endroits et on les voyait intriguer pour avoir le monopole de l'enseignement.
Depuis, et surtout grâce à la coupable complicité de Napoléon III, les Hommes Noirs ont vu croître leur puissance avec le nombre deleurs collèges et les fortunes qu'ils entassent dans l'ombre.
Yoici ce qui vient de se passer en 1868, dans cette France qui les avait déjà repousses de son sol, il y a plus de cent ans.
On verra où mène une éducation donnée par des Jésuites et quels instruments merveilleux ils ont été pour l'avilissement de la génération française actuelle, quel secours ils ont apporté au despotisme en étouffant de boigje heure dans l'âme des enfants l'instinct même de la dignité, la révolte naturelle contre l'oppression.
TRIBUNAL correctionnel de bordeaux
Audience du H décembre, 1868.
affaire vm pf» jfeum» db i/éoolb db nvoxi
Xe jremier témoin entendu est le jeune Joseph Ségéral, âgé de treize -ans et demi. Il dépose :
" Jetais élève de l'Ecole des PP. Jésuites de Tivoli. Le 22 novembre dernier, à l'étude du matin, j'eus une querelle avec un de mes voisins, le jeune de Larrard. Comme cette querelle attira l'attention du surveillant et que j'avais donné un coup à mon camarade, je fus réprimandé. A l'étude de onze heures, la querelle reprit II s'agissait d'une somme de 75 centimes que de Larrard me devait, et que je lui réclamais. U ne voulait me donner que 50 centimes, me demandant délai pour le reste. Dans notre dispute, je relevai brusquement le coude qui le frappa au nez et le fit saigner. De Larrard me rendit le •coup, et le surveillant intervint pour nous corriger tous les deux manuellement. Presque aussitôt après je fus mis au cachot, où je restai jusqu'à dix heures du soir sans avoir reçu que du pain sec à quatre heures et à huit heures, bien que je n'eusse rien pris depuis le matin, à sept heures et demie, et qu'à deux heures j'eusse demandé de la nourriture et de d'eau. Le cachot où j'étais ne prenait jour que par une fenêtre qui éclaire le corridor où il touche. Le sol est bitumé. Il n'y avait aucun siège, aucun meuble, rien qu'un vase de nuit.
" A dix heures, le P. Commire, sous-préfet des études, vint me trouver. Il me dit d'ôter mon pantalon. Je voulus obéir, mais mes souliers m'en empêchaient. Le Père me dit alors d'ôter aussi mes souliers. Lorsque cela fut fait, il retroussa ma chemise et m'administra plusieurs coups de discipline avec une grande violence. Exaspéré par la douleur, j'essayai de lui résister et je lui échappai en me réfugiant dans le corridor voisin, «et de là dans la chambre à coucher du P. de la Judie, préfet des études, que je trouvai lisant. Ce père me remit entre les mains du P. Commire ; je. fus jeté sur le lit ; le P. Commire étouffait mies cris, soit en me fermant la bouche, soit en me pressant contre les matelas. En même temps, il me fustigeait trèsiort avec la .même discipline. Le P. Peitrasson était présent. Quand
le P. Commire eut achevé la correction à son gré, il me laissa aller et je rejoignis mon dortoir, où je me couchai Le lendemain je dus reprendre les exercices ordinaires de la maison. J'avais cependant la figure, tous les membres, mais surtout une fesse et les cuisBes, extrêmement endoloris ; quelques jours après, ma mère *vint me voir au parloir, sut ce qui m'était arrivé, et mon père me /fit sortir de la maison.
D. Lorsque vous avez raconté à vos camarades la correction qui vous avait été infligée, que vous dirent quelques-uns d'entre eux 1 — K. Qu'ils en avaient reçu autant dans d'autres occasions. Je citerai de Connat, de Montfort et de Longat."
Sur la demande de M. l'avocat impérial, deux pièces à conviction ont été apportées, la chemise qu'avait le jeune Ségéral dans la journée du 22 novembre, et la discipline. La chemise est déchirée aux poignets par suite de la lutte de l'enfant avec le P. Commire ; elle porte quelques petites taches de sang. La discipline est une réunion de cordes solidement tressées qui se terminent par plusieurs brins à nœuds. Le jeune Ségéral reconnaît que c'est avec cet instrument qu'il & dû être frappé.
Troisième témoin. — De Connat, 16 ans et demi, élève de l'Ecole dçs Jésuites à Tivoli ; Le 23 novembre, pour une faute commise au réfectoire, je fus mis au cachot vers les sept heures et demie du soir, sans manger, et je reçus une correction du P. Commire.
D. Votre déposition écrite est beaucoup plus explicite. Vous y déclarez que de votre cachot vous avez souvent réclamé des aliments qui vous ont été refusés ; enfin, et surtout, que le soir, le P. Commire vint dans votre cellule et vous dit : Je suis l'exécuteur ; je n'ai contre vous aucun motif de haine ; mais il faut que je vous fustige. Vous ajoutez qu'alors, sur votre refus de vous déshabiller, vous reçûtes des coups de cravache vivement administrés, que votre pantalon en fut déchiré. Est-ce vrai cela 1 — Jt. Cest un peu exagère. Ainsi les déchirures de mon pantalon ont pu être faites par des clous d'une caisse qu'il y avait dans le cachot, et sur laquelle je m'agitais beaucoup.
D. Mais le reste est-il vrai l Est-il vrai que vous êtes resté tout le jour sans nourriture, et que le F. Commire vous a dit : " Je suis l'exécuteur V — R. Oui, il est vrai que je n'ai pas mangé ; mais je ne sais trop si le P. Commire m'a dit les paroles que je lui ai attribuées. . Me. Emile Durier ; Je demande au témoin si, depuis qu/il a été entendu dans l'instruction, on l'a prié d'atténuer sa première déposition. — R. On m'a laissé libre de dire ce que je voudrais. (Hilarité et mouvement)